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Full text of "Pensees de Ciceron"

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PENSEES 

CICERON, 

TRADUITES 
Tour  fervir  à  l'éducation  de  la  Jeunefîèi 

Far  M.  VAbbé  d'Oliyet, 


A  PARIS, 

.     çCOIGNARD,  à  la  Bibie  for. 
CheZ  cGU  ERIN,  Frères  ,  à  S.  Thomas  d'Aquin* 


M.  DCC.  XL  IV. 


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SERENISSIMO 

D  E  L  P  H  I  N  O 

J  o  s.  Olivetus.  . 

U  O  D  te  Latine  alloquor  ,  S 
renissime  Delphine, 
facio  primùm  ,  tibi  ut  obfequar  ? 
qui  nôrim  ,  te  Latina  quantopere 
délectent  :  deinde  ut  hoc  ipfum  ,  Latinis  de- 
le&ari  te  ,  nôrint  ex  me  quàm  plurimi. 
Quippe  ita  exiftimo  ,  maximum  Gallis  om- 
nibus fore  ftudiorum  incitamentum  ,  fi  co- 
gnofcant  fibi  adolefcere  Principern  ,  alteram 
fpem  fuam  ,  cui  Mufarum  contubernium 
quamdiu  setas  induifit  ,  in  deliciis  fuere  fcrip- 
tores  Romani  :  quos  inter  eminet  omnium  , 
quibus  mens  laeva  non  eft  ,  confenfione  prin- 
ceps  M.  T.  Cicero  ,  dignus  plane  quem  novus 
tibi  ornatus  ccmmendaret.  Hanc  nuper  pro 
vinciam  audaciiis  fufcepi  ,  quàm  confidera- 
tius  :  neque  enim  ita  ignoro  ipfe  memet  , 
ut  nefciam  quantum  id  ,  quod  feci  ,  diftet  à 

Ai) 


perfecto.  Quanquam  laboris  mei  fru&um  à 
te  habui  optatiflîmum.  Per  aiïiduam  M.  Tullii 
lectionem  id  evênit  ,  quod  futurum  profpe- 
xeram  :  affecere  fingulari  quadam  dulcedine 
animum  veri  ac  redti  amantem  loci  prasfer- 
tim  illi  ,  qui  exprefla  continent  prascepta  fa- 
pientise  :  adeo ,  exerente  naturâ  vim  fuam  ^ 
cum  Tullianis  tui  fenfus  mirificè  congruebant. 
Hos  igitur  locos  ^  quibus  affectum  te  potifïi- 
mum  idoneis  è  teftibus  intellexi ,  hîc  ,  S  e  r  e- 
nissime  Delphine  ,  recognofces  in 
Gallicum  converfos  ?  ut  iis  confultum  fit , 
quos  minus  à  latinitate  paratos  ,  ad  utendum 
fruendumque  alliciet  tui  nominis  infcriptio. 
Ego  vero  in  hac  ipfa  conficienda  explicatione 
verfatus  fum  eo  libentiiis  ,  quod  me  cogita- 
bam  non  magis  interpretem  eue  Ciceronis  , 
quàm  tuum.  -Velit  ,  faxit  ille  omnis  fapientias 
auctor  ,  Deus  immortalis  ,  ut  hi  fatus  efflo- 
refcant  in  dies  uberiiis ,  ac  generofam  indolent 
iftam  ufque  exornent  iis  fru&ibus  virtutum , 
quibus  félicitas  publica  continetur.  Vale. 


Parifiis,  Kal.  Jan.  M.DCC.  XLIV- 


PRÉFACE. 

JE  me  fuis  toujours  fouvenu 
de  ce  qui  m'arriva  dans  une 
partie  de  promenade  à  quatre  ou 
cinq  lieues  de  Londres.  Un  ora- 
ge m'ayant  fait  entrer  dans  la 
première  maifon,qui  fe  préfen- 
toit  à  moi,  je  fus  agréablement 
furpris  de  la  trouver  habitée  par 
un  François  ,  que  j'avois  connu 
dans  ma  jeuneffe,  &  qui  ,  après 
diverfes  avantures  ,  s'étoit  mé- 
nagé cette  retraite ,  où  il  mon- 
troit  notre  langue  à  des  enfans  > 
dont  les  penfions  le  faifoient 
fubfifter.  J'eus  la  curiofité  de  fa- 
voir  quelle  méthode  on  fuivoit 
dans  ces  fortes  d'écoles  ,  qui  font 
affez  communes  en  Angleterre» 

A  iî j 


€  PRET  ACE. 

J'appris  qu'ojfi  y  lifoit  le  Quinte- 
Curce  de  Vaugelas  ,  &  qu'à 
Faide  du  Latin  >  dont  ces  enfans 
doivent  favoir  déjà  les  principes  x 
on  tâchoit  de  leur  faire  enten- 
dre le  François  :  ce  qui  fervoit 
à  les  exercer  tout  à  la  fois  dans 
les  deux  langues.  Pendant  notre 
entretien  >  le  père  d'un  de  ces 
penfionnaires  nous  joignit.  Quel- 
ques paroles  qu'il  m'adrefla,  me 
donnèrent  lieu  de  lui  dire  que 
j'entendrois  volontiers  fon  fils 
expliquer  une  page  ou  deux  >  à 
l'ouverture  du  livre.  Juftement 
le  volume  s'ouvrit  à  la  bataille 
d'Arbelles.    Mais  l'explication 
n'alla  pas  loin  ,  fans  que  mon 
Anglois  l'interrompît  par  des  ré- 
flexions }  qui  ont  fait  naître  ce 
petit  Recueil.  Qu'ai-je  befoin, 
difoit-il  >  que  mon  fils  ait  la  tête 
remplie  de  toutes  ces  guerres  ? 
Je  a  en  veux  pas  faire  un  Géné- 


P  R  FF  A  CE.  f 
ral  d'armée.  Quand  même  il 
pourroit  le  devenir  >  eft-ce  dans 
les  livres  qu'il  apprendra  fon  mé- 
tier ?  Pourquoi  n'avoir  pas  quel- 
que autre  Traduction  >  qui  con- 
tienne des  maximes  utiles  >  & 
des  principes  capables  de  for- 
mer un  homme  d'honneur? 

Rien  de  plus  fenfé  que  ce  dit 
cours.  J'eus  dès-lors  la  penfée 
de  mettre  la  main  à  l'œuvre  3 
&  je  ne  fais  comment  j'ai  fi 
long-temps  différé  l'exécution 
d'un  deifein  ,  qui  devoit  me  flat- 
ter par  plus  d'un  endroit.  Pre- 
mièrement ,  il  ne  doit  pas  être 
indifférent  à  un  Académicien  y 
de  contribuer  à  répandre  notre 
langue  chez  l'étranger.  Un  au- 
tre motif  encore  plus  légitime  r 
c'eft  qu'un  pareil  Ouvrage  ,  pour 
peu  qu'il  fût  bon  en  fon  genre  y 
cleviendroit  la  plus  importante 
le&ure  des  jeunes  gens ,  la  plus 


I         PRET  A  G  E. 
propre  à  leur  infpirer  le  goût 
des  vertus ,  fans  quoi  Ton  ne  fau- 
roit  être^  ni  heureux  foi-même  y 
ni  utile  à  la  fociété. 

Pour  arriver  en  même  temps 
au  double  but  que  je  me  pro- 
pofois  y  il  falloit  néceflairement 
une  Traduction  ,  &  je  n'avois 
pas  à  balancer  fur  le  choix  de 
l'original.  Où  aurois-je  trouvé, 
ôp  la  belle  Latinité ,  &  l'excel-, 
lente  Morale ,  mieux  réunies  que 
dans  Cicéron  ?  Mais,  comme  la 
plufpart  de  fes  Ouvrages  ren- 
ferment diverfes  chofes  ,  ou  qui 
paffent  l'intelligence  des  enfans  y 
ou  qui  ne  font  pas  toutes  de  la 
même  utilité  y  il  m'a  paru  que 
je  devois  faire  un  choix ,  &  me 
borner  prefque  à  des  penfées  dé- 
tachées. Auffi-bien  les  enfans  ne 
font-ils  guère  capables  de  pren- 
dre la  fuite  d'un  long  difcours. 
Je  ne  crois  pas  non  plus  y  que 


PRPFÀCR  ? 
des  fentences  énoncées  laçons 
quement  >  puiffent  leur  conve- 
nir. Une  penfée  ,  à  moins  que 
d'être  développée ,  &  mife  dans 
un  certain  jour,  eftobfcure  pour 
eux  :  ou,  quand  même  la  clarté 
feroit  jointe  à  la  brièveté ,  il  y 
auroit  encore  à  craindre  que  ce 
qu'on  appelle  fentence,  ne  vînt 
à  paffer  trop  vite  pour  fixer  leur 
imagination  volage.  Par  cette 
raifon;  fût-elle  la  feule,  j'aurois 
préféré  Cicéron  àSénèque.  Mais 
d'ailleurs  >  j'avois  une  bien  plus 
ample  moifToa  à  faire  dans  l'un  % 
que  dans  l'autre  :  car  >  comme 
Ta  très-bien  dit  le  Cardinal  du 
Perro  n  P  il  y  a  plus  en  deux  pages 
de  Cicéron  j  qui  penfe  beaucoup  y 
&  dont  l'efprit  marche  toujours,, 
quen  dix  pages  de  Sénèque  ,  qui 
tourne  fans  celle  autour  de  la 
même  penfée  >  &  revient  tou^ 
jours  fur  fes  pas* 


io  PRFFACE. 

On  me  dira  que  Cicéron  perd 
infiniment  à  être  ainfi  découfu. 
Car  la  fupériorité  de  fon  mérite, 
&  ce  qui  le  met  au-delïus ,  peut- 
être  y  de  tous  ceux  qui  écrivi- 
rent jamais  ,  ce  n'eft  pas  feule- 
ment une  continuité  de  penfées 
vraies  ,  folides  j  lumineufes  :  ce 
n'eft  point  le  fecret  de  s'énon- 
cer avec  des  grâces,  qui  n'ap- 
partiennent qu'à  lui  :  c'eft  prin- 
cipalement l'art  d'arranger  ,  ôc 
de  lier  fes  penfées  y  ou  pluftôt 
de  les  enchaîner.  Mais  à  cela 
je  répons  j  qu'il  eft  queftion  ici 
de  tourner  Cicéron  à  notre  pro- 
fit y  fans  nous  mettre  en  peine 
de  fa  gloire ,  qui  peut  aifément 
fe  pafler  de  nous. 

J'y  nuirois  dans  l'efprit  de  ceux 
qui  ne  le  connoiflent  point  d'ail- 
leurs >  fi  je  manquois  d'avertir 
que  ce  Volume ,  loin  de  renfer- 
mer tout  ce  qu'il  a  dit  de  bon^ 


PRET  A  CE.  îï 
n'en  contient  qu'une  fort  petite 
partie.  J'ai  dû  me  proportion- 
ner aux  befoins  des  enfans.  Quin- 
tilien  compare  leur  efprit  à  des 
vafes  y  où  la  liqueur  n'entrera 
qu'étant  verfée  goutte  à  goutte. 
Il  faut  donc  peu  de  le&ure  à  cet 
âge-là  y  mais  une  leÛure  bien 
choifie  ,  &  qui  foit  fréquem- 
ment répétée. 

Je  n'ai  prefque  rien  pris  des 
Offices  y  parce  qu'ils  doivent  être 
lus  &.  méditez  d'un  bout  à  l'au- 
tre. On  feroit  inexcufable  de  les 
donner  par  lambeaux.  Tout  y 
eft  d'une  égale  néceffité  >  d'une 
égale  beauté.  Tout  s'y  tient.  Un 
principe  amène  l'autre  >  &  fou- 
vent  a  befoin  de  l'autre  y  pour 
faire  fentir  que  la  Morale  ne  fait 
toute  entière  qu'un  feul  corps  > 
dont  les  parties  font  tellement 
liées  y  tellement  inféparables  y 
qu'à  bien  examiner  la  nature  de 


ii  PEFFACET. 
nos  devoirs ,  &  celle  du  cœutf 
humain  ,  fi  Ton  n'eft  pas  hon- 
nête homme  en  tout  y  il  s'en- 
fuit de-là  qu'on  ne  Teft  en  rien. 

Véritablement  y  la  Morale  de 
Cicéron  ^  quoiqu'on  la  piaffe  re- 
garder comme  l'extrait  de  tout 
ce  que  les  Païens  ont  penfé  de 
plus  judicieux  ,  &  de  plus  fo- 
lide  y  doit  cependant  être>  tan- 
tôt épurée  ,  tantôt  appuyée  par 
celle  de  l'Evangile.  Où  la  Rai- 
fon  humaine  paroîtroit  nous  laif- 
fer  dans  une  forte  d'incertitude* 
k  Révélation  divine  vient  à  no- 
tre fecours.  Voilà  ce  qu'un  ha- 
bile maître  fera  fentir  à  des  en- 
fans.  Quand  ,  par  exemple  ,  Ci- 
céron parle  des  Dieux,  un  petit 
mot  leur  fera  comprendre  que 
ce  pluriel  bleffe  >  non  feulement 
la  Religion ,  mais  le  fens  corn* 
mun.  Quand  ils  verront  ce  que 
des  Païens  ont  jugé  des  plaifics ^ 


PRE' F  A  CE.  ï5 
-des  pafiïons  ,  des  richefles  >  des 
vrais  biens ,  ôc  des  vrais  maux  : 
à  ces  belles  maximes  3  on  join- 
dra les  grands  motifs  ,  que  le 
Chrétien  fe  met  devant  les  yeux. 
Quand  on  leur  fera  lire  le  Songe 
de  Scipion  ,  ne  fera-ce  pas  une 
oçcaûon  toute  naturelle  de  leur 
expliquer  ce  que  la  Foi  nous 
enfeigne  de  l'autre  vie  ? 

Pour  former  donc  le  Chré- 
tien ,  il  faut  ajouter  fouvent  ôc 
beaucoup  à  la  Morale  de  Ci- 
céron.  Mais  auffi  >  en  formant 
l'homme  d'honneur  >  elle  difpofe 
nn  enfant  à  recevoir  ôc  à  con* 
ferver  dans  fon  cœur  les  pré- 
ceptes de  la  Religion,  Vous  ne 
fauriez  trop  lui  répéter  ,  qu'il  a 
une  ame  ,  une  confcience  y  une 
loi  naturelle ,  d'où  réfultent  de 
vrais  devoirs  :  ôc  qu'indépendam- 
ment de  toute  Religion  écrite  > 
s'il  manque  de  probité  j  il  de- 


ï4  PRET  ACE. 
vient  aux  yeux  de  quiconque 
fait  ufage  de  fa  Raifon  ,  un  ob- 
jet de  mépris  >  &  d'horreur.  Af- 
furément  les  vertus  de  Socrate 
ne  peuvent  nous  fuffire  :  mais 
commençons  par  les  avoir.  Tout 
édifice  qu'on  bâtiroit  fans  ce  fon- 
dement ,  ne  fera  pas  de  longue 
durée.  Au  lieu  que  dans  l'homme 
fincérement  vertueux ,  il  eft  rare 
que  la  Religion  perde  fes  droits  ; 
&  plus  rare  encore  >  qu'après  les 
avoir  perdus,  elle  ne  vienne  pas 
tôt  ou  tard  à  les  recouvrer. 

Quoique  mon  deffein,  encore 
une  fois  >  ait  été  de  rendre  fer- 
vice  aux  étrangers,  qui ,  à  l'aide 
du  Latin ,  étudient  le  François  ; 
il  me  femble  que  mon  travail 
pourroit  aufïi  être  de  quelque 
utilité  dans  nos  écoles  ,  où  à 
l'aidé  du  François,  on  étudie  le 
Latin.  Je  ne  parle  point  des  Col- 
lèges :  ils  font  gouvernez  par  des 


PRFFACE.  ij 
hommes  prudens  >  qui  favent 
mieux  que  moi  quelle  route  eft 
la  meilleure.  Je  parle  de  ces  pe- 
tites écoles  ,  qui  tous  les  jours 
fe  multiplient  aux  environs  de 
Paris  ,  &  dans  les  provinces. 
Au  lieu  d'y  faire  voir  des  Trai- 
tez entiers  >  qui  demandent  qu'on 
foit  verfé  dans  les  difputes  du 
Portique  &  du  Lycée  ,  aujour- 
d'hui peu  connues  :  il  ne  feroit 
pas  moins  avantageux  pour  le 
difciple  y  que  commode  pour  le 
maître ,  de  s'attacher  à  des  paf- 
fages  inftrudlifs  ,  &  mis  à  la  por- 
tée de  toute  forte  d'efprits  >  ou 
par  la  tradu&ion  même ,  ou  par 
de  courtes  remarques.  On  en- 
feigneroit  des  chofes  ,  en  même 
temps  que  des  mots.  On  cultive- 
roit  la  Raifon  >  en  même  temps 
que  la  mémoire.  A  l'utilité  >  on 
joindroit  la  facilité.  Car  les  grands 
principes  de  la  Morale  ont  cela 


f€  PRPFÂCE; 
de  particulier ,  que  la  nature  les 
ayant  gravez  y  ou  du  moins 
crayonnez  dans  Famé  de  tous  les 
hommes  ;  lorfqu'on  les  montre 
à  un  enfant ,  il  croit  ne  voir  que 
ce  qu'il  favoit  déjà  ;  &  lui-même 
il  eft  fon  principal  interprète  * 
parce  qu'il  trouve  un  excellent 
commentaire  dans  fon  propre 
cœur. 

Mais  ne  nous  bornons  pas  aux 
études ,  qui  fe  font  dans  les  éco- 
les publiques*  Pendant  les  va- 
cances >  ordinairement  les  enfans 
fuivent  leurs  parens  à  la  campa- 
gne ;  &  c'eft  là  qu'un  Ouvrage 
dans  le  goût  de  celui-ci  >  pour- 
roit  être  d'un  plus  grand  fecours. 
Quel  devoir  plus  facré  pour  un 
père  y  quelle  obligation  plus  in- 
difpenfable  >  que  d'inftruire  lui- 
même  fon  fils  ?  Ajoutons  :  quelle 
douceur  plus  fenfible  ,  plus  vive, 

plus  attrayante  ,  quand  les  en- 
trailles 


PRETA  CE.  17 

Brailles  paternelles  font  ce  qu'il 
eft  à  préfumer  qu'elles  font  tou- 
jours ?  J'aime  à  me  repréfenter 
un  homme  livré  au  Public  dans 
le  cours  de  Tannée  ,  mais  rendu 
à  lui-même  pendant  l'automne  ^ 
loin  du  bruit  ,  loin  des  impor- 
tuns ;  j'aime  à  me  le  repréfen- 
ter  dans  le  fein  de  fa  famille  , 
un  Cicéron  à  la  main  >  lifant  avec 
fon  fils  quelque  beau  trait  de 
l'Antiquité,  &  fe  plaifant  à  rai* 
former  là-deffus,  moins,  en  ap- 
parence y  par  forme  d'avis  y  que 
par  hafard.  Ainfî  pénètre  dans 
une  ame  encore  tendre  ,  le  pré- 
cieux germe  ,  d'où  éclorra  l'hon- 
nête homme  >  le  grand  homme  r 
le  bon  magiftrat ,  le  bon  citoyen. 
Toutes  les  leçons  du  précepteur 
le  plus  favant,  &  le  plus  appli- 
qué ,  ne  valent  pas  ce  qu'un  père 
dit  à  propos  :  parce  qu'un  enfant 
lait ,  &  il  ne  s'y  méprend  point*, 

B 


iS         FRF  F  ACE. 
que  Punique  but  de  fon  père  efî 
de  travailler  à  le  rendre  heu- 
reux y  ôc  digne  de  l'être.. 

Je  finis  par  un  pafTage  r  qui 
s'eft  préfenté  fouvent  à  mon  ef- 
prit  ,  mais  que  je  ne  traduirai 
point ,  de  crainte  d'offenfer  no- 
tre fièele.  On  fait  ce  que  les 
moeurs  étoient  devenues  à 
Rome  ,  dans  le  temps  où  Cicé- 
ron  écrivoit.  On  fait  ce  qu'a- 
voient  produit  alors  une  opulen- 
ce mal  diftribuée ,  un  luxe  outré  r 
une  impunité  trop  générale  /mais 
fur-tout  le  mépris  des  bienféan- 
ces  ,  qui  ne  vient  qu'après  un 
long  oubli  des  devoirs  >  &  qui 
met  comme  le  fceau  à  la  dépra- 
vation. Je  ne  veux  pas  dire  que 
bous  en  foyons  là.  Je  dis  feu- 
lement, que  les  mefures  qu'on 
prendroit  aujourd'hui  pour  dé- 
tourner une  contagion  pareille  y 
ne  viendroient  pas  d'une  terreur 


PRFF  A  CE;  19 
panique  ,  ni  d'un  zèle  préma- 
turé. Quoi  qu'il  en  foit ,  voici  la 
citation  Latine,,  dont  je  voulois 
parler. 

Quod  munus  reipublicœ  ajferre 
majus ,  meliufue  pojjumus ,  quàm 
fi  docemus  atque  erudimus  juven- 
tutem  ?  his  prœjertim  moribus  > 
atque  temporibus,  quibus  itapro- 
îapfa  eft ,  ut  omnium  opibus  re- 
frenanda  ,  ac  coercenda  fit.  Cic. 
de  Divin.  II,-  2. 


Bij 


20 


Ê  X  X  K*j(X  X  g 
IX  X  X  XX  X  X-1 

M.    T  U  L  L  I  I 

CICERONIS 

ECLOG^l. 


E 

U ID  (  i  )  p^^/f  ^ 
apertum  9  tunique  perjpicuum, 
ckm  cœlmn  fufpeximus , 
lefiiaque  contemplati  Jumas  , 
^#470  ^  aliquod  numen  prœftantij[m& 
mentis  5        ^  regantur  ? 

Qiiod  qui  dubitet ,  fane  intelligo  9 
cur  non  idem ,  foi  fit ,  fit , 

i?i/^re  pç/T^r.  Quid  emm  efl  hoc  Mo  evi- 
dentius  ?  Quod  ni  fi  cognitum  comprehen- 
fâmque  aniwis  haberemus ,  non  tam  fia- 
hïlis  opinio  permaneret ,  nec  confirmai 

(  1  )  De .Nat.  Deor.  lib.  IL  cap.  %«. 


11 


t  è  $  @  ®  è  $  3 

I®.  ®.  ®  ®  f  #'  ®i 

PENSÉES 

de: 

CICERON. 


*$*  cr  #  Religion. 

EUT -ON  regarder  le 
Ciel  8c  contempler  tout 
ce  qui  s'y  palfe ,  faris  voir 
avec  toute  l'évidence  pofïï- 
ble,  qu'il  eft  gouverné  par  une  fu- 
prême  5  par  une  divine  Intelligence  ? 

Quiconque  auroit  quelque  doute 
Jà-dellus  3  je  crois  qu'il  pourroit  auffi- 
tôt  douter  s'il  y  a  un  Soleil.  L'un  eft- 
il  plus  vifible  que  l'autre?  Cette  per- 
fuafion,  fans  l'évidence  qui  l'accom- 
pagne ,  n'auroit  pas  été  fi  ferme  &  Ci 
«durable  >  elle  n'auroit  pas  acquis  de; 


il  Pense'  es 

îur  dhiturnltate  temporis  ,  nec  una  cunt 
fcculis  Atatibufique  hominum  inveterare 
potuijfet.  Eumm  videmus  ,  cœteras  opi- 
niones  fittas  aique  varias  diuturnitate 
extabuijfe.  Quis  enim  hippocentaurum 
fuijfe ,  aut  chim&ram  putat  ?  qua-  ve  anus 
tam  excors  inveniri  poteft  ,  quœ  Ma , 
quœ  quondam  credebantur  apud  wfero* 
gortenta  ,  extimefcat  ?  Opinionum  enim 
commenta  delet  dies  :  natitrœ  judicia  con- 
firmât. Laque  &  m  noflro  popido  ,  &  in 
c&teris  ,  deorum  cultus  religion  unique 
fantlitates  exiflunt  in  dies  majores  >  ai-* 
que  meliores* 

Frœclarè  (  5  )  Anjloteles  5  Si  effent  3 

(2)  Hîpbc centaure  ,  animal  fabuleux* 
moitié  homme  ,  moitié  cheval.  On  prétend 
que  ce  font  les  Theffaliens ,  qui  trouvèrent 
Part  de  dompter  les  chevaux.  Les  premiers 
hommes  qu'on  vit  à  cheval,  parurent  ne 
faire  qu'un  corps  avec  le  cheval  même  ,  & 
donnèrent  lieu  à  la  fable  de  THippocen*- 
taure. 

(  ;  )  La  Chimère  ,  félon  les  Poètes , 
étoit  un  monftre  qui  avoit  la  tête  d'un  lion, 
le  corps  d'une  chèvre,  &  la  queue  d'un  dra- 
gon. Bellérophon  ,  monté  fur  Pégafe  ,  dé- 
fit la  Chimère.  On  peut  voir  dans  les  Au- 


DE    ClCERON.  tf 

îîouvelles  forces  en  vieillilTant  ;  elle 
n'auroic  pu  réfifter  au  torrent  des 
années,  &  palier  de  fiècle  en  fiècle  jus- 
qu'à nous.  Tout  ce  qui  n'étoit  que 
fi&ion ,  que  faulleté  ,  nous  voyons  que 
cela  s'eft  diiïïpé  à  la  longue.  Perfonne 
croit-il  encore  aujourd'hui  ,  qu'il  y 
eut  jamais  (2)  un  Hippocentaure,  une 
(5)  Chimère  ?  Les  monftres  (4)  horri- 
bles qu'on  fe  figurait  anciennement 
dans  les  enfers  ,  font-ils  encore  peur 
à  la  vieille  la  plus  imbécille  du  monde  ? 
Avec  le  temps  les  opinions  des  hom- 
mes s'évanouïlTènt ,  mais  les  jugemens 
de  la  Nature  fe  fortifient.  De-là  il  arri- 
ve parmi  nous  &  parmi  les  autres  peu- 
ples ,  que  le  culte  divin  &  les  pratiques 
de  Religion  s'augmentent,  &  s'épu^ 
rent  de  jour  en  jour. 

Ariftote  dit  très-bien  :  Sùppofons  dès- 
hommes  qui  enflent  toujours  habité  fous 

teurs  qui  traitent  de  l'origine  des  Fable?, 
les  divers  fens  qu'ils  donnent  à  celle-ci- 
.(4)  Cerbère  ,  les  Parques,  les  Hume-» 
Eides ,  ou  les  Furies  ,  &c. 

(  5  )  D*  JKfcr.  Deor.  IL  $7.  38,. 


24*  P  E  N  S  E5  Ê  S 

inquit  ,  qui  fub  terra  femper  habita- 
vilïent ,  bonis  &  illuftribus  domici- 
liis ,  quce  ellent  ornata  fîgnis  atque 
pi&urîs ,  iiiilrudâque  rébus  iis  omni- 
bus ?  quibus  abundant  ii  qui  beati  pu- 
tantuf  y  nec  tamen  exilfènt  unquam 
fupra  terram  :  accepiiïent  autem  fa- 
mâ  &  auditione  elfe  quoddam  numen,. 
8c  vim  deorum  :  deindealiquo  tempo- 
£e,  patefa&is  terra*  faucibus  ,  ex  illis 
abditis  fedibus  evadere.  in  hœc  loca 
qux  nos  incolimus  5  atque  exire  po- 
tuiiTent  :  cùm  repente  terram  v&  ma- 
ria, cœlùmque  vidiilent  :  nubium  ma- 
gnitudinem  ,  ventorùmque  vim  co- 
gnoviflent,  afpexiiréntque  fbîem,  ejûf- 
que  tum  magnitudinem  ,  pulchritudi- 
némque ,  tum  etiam  efiicientiam  co- 
gnoviffent  5  quôd  is  diem  efficeret ,  to~ 
to  cœlo  luce  diffusa  :  cùm  autem  ter- 
ras nox  opacaiîet ,  tum  cœlum  totum 
cernèrent  aftris  diftin&um  &  orna- 
tum  ,  lunxque  luminum  varietatem* 
tum  crefcentis  5  tum  fenefcentis  5  eo- 
nimque  omnium  ortus  <k  occafus ,  at- 
que in  omni  œternitate  ratos  immu- 
tabiléfque  curfus  :  hxc  cùm  vidè- 
rent 5  profeéto  &  elle  deos  x  &c  hxc 


t>t  C  î  c  ê    o  n;  t$ 
terre  dans  de  belles  &  grandes  matfons  > 
ornées  de  fiatues  &  de  tableaux  ,  four- 
fîtes  de  tout  ce  qui  abonde  chez,  ceux  que 
Von  croit  heureux.  Suppofons ,  que  fans 
être  jamais  fortis  de~là  ?  ils  enflent  pour- 
tant entendu  parler  des  Dieux  ;  &  que 
tout  d'un  coup  la  terre  venant  à  s'ouvrir , 
ils  quittaient  leur  féjour  ténébreux  pour 
venir  demeurer  avec  nous,  Qiie  penfe- 
r oient-ils  )  en  découvrant  la  terre ,  les 
mers ,  le  ciel?  En  confidérant  l *  étendue 
des  nuées  ,  ta  violence  des  vents  ?  En 
jetant  les  yeux  fur  le  Soleil  ?  En  ob- 
fervant  fa  grandeur  ,  fa  beauté  >  Vef- 
fufion  de  fa  lumière  qui  éclaire  tout  ?  Et 
quand  la  nuit  auroit  obfcurci  la  terre  z 
que  diroient-ïls  en  contemplant  le  ciel  tout 
parfcmé  d'aftres  dijferens  ?  En  remar- 
quant les  variétés  Jurprenantes  de  la 
Lune  y  fon  croiffant,  fin  décours  ?  En 
obfervant  enfin  le  lever  &  le  coucher  de 
tous  ces  ajhes  ,  &  la  régularité  invic* 
lable  de  leurs  mouvemens  ?  Pourroient- 
ils  douter  quil  ny  eut  en  effet  des  Dieux  9 
&  que  ce  ne  fut  là  leur  ouvrage  ?  j 

Ainfi  parle  Anftocc.  Figurons-nous 
pareillement  d'épaiiïes  ténèbres  ■  fem- 
blablesà  celles  dont  le  mont  Etna, 

C 


l6  P  E  N  S  E5  E  S 

tanta  opéra  deorum  elle  arbitraren- 
tur. 

Atque  bdic  quïdem  ille.  Nos  amerri 
tenebras  cogitemus  tantas  ,  quanta  qvion* 
dam  erupùone  JEtridorum  igrixum  finiti- 
mas  regiones  obfcuravijfe  dicuntur ,  ut 
per  bidiutm  nemo  homïnem  homo  agnofce* 
ret  :  ckm  autem  tertio  die  fol  illuxijjet , 
tum  ut  revixijfe  fibi  <viderentur.  Qjibd  (i 
hoc  idem  ex  œternis  tenebris  continge- 
ret  9  ut  fubito  lucem  afpiceremus  :  qu&- 
nam  fpecies  cœli  videretur  ?  Sed  ajjidui- 
tate  quotidiana  y  &  conjuetudine  oculo* 
rum  ,  ajfuefcunt  animi  :  neqvie  admiran* 
tur  ,  neque  requirunt  rationes  earum  re~ 
rum,  quas  femper  vident  :  proinde  quafi 
novïtas  nos  magis  ,  quhm  magnitudo  re- 
rum  ,  debeat  ad  exquirendas  caufas 
excitare. 

Quis  enim  hune  homïnem  dixertt  i 
qui  chm  tam  certos  cœli  motus  ,  tam  ra- 
jtos  aflrorum  ordims  y  tdmque  omnia  inter 
fe  connexa  &  apta  viderit ,  neget  in  h\s 
ullam  inejfe  rationem ,  edque  cafu  fieri 
dicat  ,  qu&  quanto  confdio  gerantur  , 
nullo  conjfilio  ajjequi  pojfumus  ?  An  clim 
machinatïone  quadam  moveri  aliquid  vi- 
demus  ,  ut  fphœram  ,  ut  horas  ,  ut  alia 


BE    Cl  CEROM,  %J 

par  rirruption  de  Tes  fiâmes ,  couvrit 
tellement  fes  environs  r  que  Ton  fut 
deux  jours ,  dit-on  ,  fans  pouvoir  fe 
connoître  >  &c  que  le  troificme  jour, 
le  Soleil  avant  reparu  >  on  fe  croyoit 
reflufcité.  Figurons-nous  ,  dis-je5  qu'au 
fortir  d'une  éternelle  nuit  5  il  nous  ar- 
rive de  voir  la  lumière  pour  la  pre- 
mière fois:  quelle  impreiïion  feroit 
fur  nous  la  vue  du  Ciel  ?  Mais  parce 
que  nous  fommes  faits  à  le  voir  5  nos 
efprits  n'en  font  plus  frappez  5  &  ne 
s'embarralTent  point  de  rechercher  les 
principes  de  ce  que  nous  avons  tou- 
jours devant  les  yeux.  Comme  fi  c'é- 
toit  la  nouveauté  ,  piuftôt  que  la  gran- 
deur même  des  chofes ,  qui  dût  exciter 
notre  curiofité. 

Eft-ce  donc  être  homme  ;  que  d'at- 
tribuer ,  non  à  une  caufe  intelligente, 
mais  au  hafard  ,  les  mouvemens  du 
ciel  fi  certains ,  le  cours  des  aftres  fi 
régulier  3  toutes  chofes  fi  bien  liées  en- 
femble,  fi  bien  proportionnées,  & 
conduites  avec  tant  de  raifon ,  que 
notre  raifon  s'y  perd  elle  -  même  > 
Quand  nous  voyons  des  machines  qui 
fe  meuvent  artificiellement ,  une  fphé- 


ï  S  P  t  N  S  E*  E  S 

fermulta  :  non  dubitamus  quin  Ma  ope* 
raflât  ratïonis  :  cum  autem  impetum 
cœli  admirabili  cum  celeritate  moveri 
vertlque  videamus  >  conflantiffîmè  confia 
cientem  viciffitudines  annwerfartas ,  cum 
fumma  falute  &  confervatione  rerum 
omnium  :  dubitamus  ,  quin  ca  non  folum 
ratione  fiant ,  fed  etiam  excellenti  qua- 
dam  divinàque  ratione  ?  Licet  enimjam, 
remotâ  fubtilitate  difputandi ,  oculis  quo- 
dammodo  contemplari  pulchritudinem  re- 
rum earum  ,  quas  divinâ  providentiel 
dicimus  conftitutas. 


Cum  (6)  videmus  fpeciem  primum 
candorémque  cœli  ;  deinde  converflonii 
celeritatem  tantam  ,  quantam  cogitare 
non  pojfumus  ;  tum  vicïjjitudines  dierum 
atque  noïïium ,  commutationéfque  tem- 
porum  quadripartites  ,  ad  maturitatem 
frugum  &  ad  temperationem  corvorum 
aptas  ;  eoràmque  omnium  moderatorem* 
&  diicem  folem  ;  lunamque  accretione  &, 

(O  Tufcul.  I.  28  »  &  2p. 


i 


DE     ClCERON.  1$ 

te,  une  horloge,  &  autres  femblables  ; 
nous  ne  doutons  pas  que  Fefprit  n'ait 
eu  part  à  ce  travail.  Douterons-nous 
que  le  Monde  foit  dirigé  ,  je  ne  dis  pas 
Amplement  par  une  Intelligence  ,  mais 
par  une  excellente,  par  une  divine 
Intelligence,  quand  nous  voyons  le 
Ciel  fe  mouvoir  avec  une  prodigieufe 
vîtelïe ,  &  faire  fuccéder  annuellement 
Tune  à  l'autre  les  diverfes  faifons ,  qui 
vivifient ,  qui  confervent  tout  ?  Car 
enfin ,  il  n'eft  plus  befoin  ici  de  preu- 
ves recherchées  :  il  11  y  a  qu'à  examiner 
des  yeux  la  beauté  des  chofes,  dont 
nous  rapportons  rétabliiîement  à  une 
Providence  divine. 

Quand  nous  regardons  la  beauté  & 
la  fplendeur  du  Ciel  ;  la  célérité  de 
fon  roulement ,  qui  eft  fi  grande  qu'on 
ne  fauroit  la  concevoir  ;  la  vicifïïtude 
des  jours  Se  des  nuits  ;  le  changement 
des  quatre  faifons ,  qui  fervent  à  mûrir 
les  fruits ,  &  à  fortifier  les  corps  ;  le 
Soleil,  qiji  eft  le  modérateur  &  le  chef 
de  tous  les  mouvemens  céleftes  5  la 
Lune  y  dont  le  croiiïant  &:  le  décours 

C  iij 


$o  Pense*  es 

diminutione  htminis  ,  quafî  fafiorum  ne* 
tantem  &  fîgnificantem  die  s  ;  tum  ineo- 
dem  orbe  >  in  xn  partes  diftributo  9 
(juin que  fit lias  ferri ,  eofdem  curfus  con- 
jîantiffïmè  fervantes ,  difparibus  inter  fe 
moîibus  s  noclurnamque  cœli  formant  un- 
dique  fideribus  ornatam  s  tum  globum 
terra  eminentem  ê  mari ,  fixum  in  medi* 
mundi  univerfi  loco  ,  duabus  oris  diftan- 
tibus  habitabilem  &  cultum  :  quorum 
altéra  ,  quam  nos  incolimus  ,  fub  axe 
gofîta  ad  flellas  feptem>  unde 

Horrifer 

Aquilonis  ftridor  gelidas  molitur 
nives : 

altéra  Àufiralis  ,  tgnoîa  nobis  ,  quam 
wcant  Grœci  àvv^'^sl  :  citeras  partes 
incultas ,  quod  aut  frigore  rigeant  ,  aut 
urantur  calore  :  hîc  autem ,  ubi  habita-* 
mus  >  non  intermittit  fuo  ternpore 

Ccelum  nitefcere  3  arbores  fron- 
defcere , 

Vices  lcetific^E  pampinis  pubefcere1 

(  7  )  Par  les  Fa/les ,  il  faut  entendre  ici  en 
général  ,  les  jours  du  mois.  Car  les  jours 
ouvriers  s'appeloient  chez  les  Romains  a 
lafii  dies ,  &  les  jours  de  fête  ,  nefafiL 


* 


DE    ClCERON.  JX 

femblent  faits  pour  nous  marquer 
(7)  les  Fartes  5  les  Planètes5qui3avec  des 
mouvemens  inégaux  5  fourniilent  éga- 
lement la  même  carrière  >  fur  un  même 
cercle  divifé  en  douze  parties  ;  cette 
prodigieufe  quantité  d'étoiles  ,  qui 
durant  la  nuit  décorent  le  Ciel  de  tou- 
tes parts. 

Quand  nous  jetons  enfuite  les  yeux 
fur  le  globe  de  la  Terre  ,  élevé  au  def- 
fus  de  la  Mer ,  placé  dans  le  centre  du 
Monde  5  &  divifé  en  quatre  parties  5 
deux  defquelles  font  cultivées  5  la 
Septentrionale  que  nous  habitons  , 
TAuftrale  qui  nous  eft  inconnue  5  8c 
le  refte  inculte ,  parce  que  le  froid  ou 
le  chaud  y  domine  avec  excès. 

Quand  nous  obfervons  que  dans 
la  partie  où  nous  fommes ,  on  voit 
toujours  au  temps  marqué  5 
Une  clarté  plus  pure 
Embellir  la  nature  ; 
Les  arbres  reverdir  $ 
Les  fontaines  bondir  s 
L'herbe  tendre  renaître  * 
Le  pampre  reparohre  ; 
Les  prêfens  de  Cens  emplir  nos  ma* 
gaûns  s 

Ciiij 


5  2.  Pensées 

Rami  baccarum  tibertate  incur- 

vefcere  , 
Segetes  largiri  fruges  5  florere 

omnia, 

Fontes  fcatere  3  herbis  prata  con- 
veftirier  : 

tum  multitudinem  pecudum ,  partim  ad 
vefcendum ,  partim  ad  cuit  us  agrorum , 
partim  ad  vehenditm  ,  partim  ad  ccrpora 
wefticnda  ;  hominémque  ipfum ,  quafi 
contemplât  or  em  cœli>  ac  deorum ,  ipfortim- 
que  cultorem  s  atque  hominis  utilitati 
étgros  omnes  &  maria  parentïa. 

Hac  igitur  &  alla  innumerabilia 
cura  cemimus  ,  pojfumufne  dubhare  > 
quin  ht  f  profit  aliquis  <vel  effeclor ,  fi  hœc 
nata  funt  y  ut  Tlaioni  videtur  :  vel ,  fi 
femper  fuerint ,  ut  Ariftoteliplacet ,  mo- 
derato r  tanti  operis  &  muneris  £ 

Hic  (8)  ego  non  mirer  ejfe  quemquam^ 
qui  fihi  perfuadeat ,  corpora  qiudara  [oli~ 
da  atque  indwidua  vi  &  gravit ate  ferrie 
mundâmque  ejjici  ornatïjjimum,  &  puU 
çherrimum  ex  eorum  corporum  conçurfio* 

(  8)  De  Nat.  Deor.II.  37* 


DE    ClCERON,  33 

Et  les  tributs  de  Flore  enrichir  nos 
jardins. 

Quand  nous  voyons  que  la  terre 
eft  peuplée  d'animaux  5  les  uns  pour 
nous  nourrir  5  les  autres  pour  nous 
vêtir  ;  ceux-ci  pour  traîner  nos  far- 
deaux 3  ceux  -  là  pour  labourer  nos 
champs  :  que  Fhomme  y  eft  comme 
pour  contempler  le  Ciel ,  &  pour  ho- 
norer les  Dieux  :  que  toutes  les  cam- 
pagnes ,  toutes  les  mers  obéiflent  à 
fes  befoins. 

Pouvons-nous  à  la  vue  de  ce  fpec- 
taele y  douter  qu'il  y  ait  un  être ,  ou 
qui  ait  formé  le  monde  ,  fuppofé  que, 
fuivant  l'opinion  de  Platon  ,  il  ait  été 
formé  ;  ou  qui  le  conduife  &  le  gou- 
verne ?  fuppofé  que  ,  fuivant  le  fenti- 
ment  d'Ariftote  ?  il  foit  de  toute  éter- 
nité ? 

Ici  ne  dois-je  pas  m'étonner  qu'il  y 
ait  (  9  )  un  homme  qui  fe  perfuade , 
que  de  certains  corps  folides  &  îndi- 
vifibles  fe  meuvent  d'eux-mêmes  par 

(9)  Epicure ,  chef  d'une  feSe  de  Philo- 
fophes  affez.  connue. 


3  4  P  E  N  S  E*  Ë  S 

ne  fortuit  a  ?  Hoc  qui  exiflimat  flerî  pc** 
tutjfe ,  non  intelligo,  cur  non  idem  putet ,  fi 
innumerabiles  unius  &  vïg'mti forma  lite- 
rarum  vel  aure&  ,  vel  quales  libet ,  ait- 
que  conjiciantur  ,  pojfe  ex  his  in  terram 
excujfis  annales  Ennii ,  ut  deinceps  legi 
pojjint  5  effici  :  quod  nefcio  an  ne  in  uno 
quidem  verju  poffit  tantum  voler e  fortu~ 
na.  IJîi  autem  quemadmodum  ajfeverant, 
ex  corpufculis  non  colore ,  non  qualitate 
aliquà  ,  quam  miinm  Graci  <vocant , 
non fenfu  prœditis ,  fed  concurrenlibus  te- 
rrier è  atque  cafu ,  mundum  ejfeperfeflum  f 
vel  innumerabiles  potins  in  omni  punfîo 
temporis  altos  nafci ,  alios  interire  ?  Quod 
fi  mundum  efficere  potefl  concurfus  atomo- 
Yum ,  cur  porticum ,  cur  templum  ,  cur 
domum  ,  cur  urbem  non  potefl  ?  qiu  funt 
minus  operofa ,  &  multo  quidem  facilior  a* 

(  i  )  On  veut  que  ce  partage  de  Cicéron 
ait  fervi  à  faire  inventer  Fart  de  l'Imprime- 
rie. 

(z)  La  couleur,  la  chaleur,  &  autres 
qualitez  fembJables,  ne  conviennent,  félon 
Epicure ,  qu'à  des  compofez.  Les  atomes 
n'ont  de  propriétés  naturelles ,  que  la  gran- 
deur ,  la  peianteur ,  &  ce  qui  réfulte  effen- 
tiellement  de  la  figure,  comme  d'être  rude 
ou  poli. 


DE    C  I  C  E  R  0  N.  J| 

leur  poids  naturel  ;  &  que  5  de  leur 
concours  fortuit  ?  s'eft  fait  un  monde 
d'une  fi  grande  beauté  ?  Quiconque 
croit  cela  poffible  5  pourquoi  ne  croi- 
roit-il  pas  que  fi  Ton  jetoit  à  terre 
quantité  de  caractères  d'or  ,  ou  de 
quelque  matière  que  ce  fût ,  qui  re- 
préfentaflènt  (  i  )  les  vingt  Se  une 
lettres ,  ils  pourroient  tomber  arran- 
gez dans  un  tel  ordre  ,  qu'ils  forme- 
roient  lifiblement  les  Annales  d'En- 
nius }  Je  doute  fi  le  hafard  rencontre- 
roit  allez  jufte  pour  en  faire  un  feul 
vers.  Mais  ces  gens-là ,  comment  af- 
fûrent  -  ils  que  des  corpufcules  qui 
nom  point  de  couleur ,  point  (  i  )  de 
qualité ,  point  de  fentiment  5  qui  ne 
font  que  voltiger  au  gré  du  hafard  , 
ont  fait  ce  monde-ci  :  ou  pîuftôt  3  en 
font  à  tout  moment  d'innombrables, 
qui  en  remplacent  d'autres  ?  Quoi, 
fi  le  concours  des  atomes  peut  faire 
un  monde ,  ne  pourroit  -  il  pas  faire 
des  chofes  plus  aifées  ,  un  portique, 
un  temple,  une  maifon,  une  ville  à 


P  £  N  S  e'  I  S 


Firmijfîmum  (  3  )  hoc  afferri  videtur  i 
cur  deos  effe  credamus  ,  quod  nulla  gens 
tam  fera  ,  nemo  omnium  tam  fit  imma- 
nis  ,  cujus  mentem  non  imbuerit  deorum 
epinio.  Multi  de  dus  prava  fentiunt  :  id 
enim  -vitiofo  more  efficifolet  :  omnes  tamen 
ejfe  vim  &  naturam  divin am  arbitran- 
te. Nec  <vero  id  collocutio  hominum ,  aut 
confenfus  efficit  :  non  infiitutis  opinio  ejl 
confirmata  >  non  legibus.  Omni  aittem  in 
re  confcnfio  omnium gent'mm ,  lex  nature 
j>utanda  eft. 


Xoges  (  4  )  me  ,  quid  aut  quaîe  fit 
deus  ?  AuEiore  utar  Simonide  :  de  quo 
cum  qudfivijfet  hoc  idem  tyrannus  Hiero^ 
deliberandi  causa  fibi  unum  diem  foftu- 
lavit.  Cum  idem  ex  eo  pofiridie  qu&re- 
ret ,  biduum  petivit.  Cum  fœphts  dupti* 

(  3  )  Tufcul.  I.  1$. 

(  4  )  De  Nat.  Deor»  I.  zis 


DB    ClCERÔN.  37 


Une  très-forte  preuve  de  Pexiftence 
des  Dieux5c'eft  qu'il  n'y  a  point  de  peu- 
ple allez  barbare5point  d'homme  allez 
farouche  5  pour  n'avoir  pas  l'efprit  im- 
bu de  cette  opinion.  Plufieurs  peuples, 
à  la  vérité,  n'ont  pas  une  idée  jufte 
des  Dieux  :  ils  fe  laiflTent  tromper  à 
des  coutumes  erronées  :  mais  enfin  ils 
s'entendent  tous  à  croire  une  puiflànce 
divine  ,  un  être  fuprême.  Et  ce  n'eft 
point  une  croyance  qui  ait  été  con- 
certée ;  les  hommes  ne  fe  font  point 
donné  le  mot  pour  l'établir  :  leurs 
loix  n'y  ont  point  de  part.  Or ,  dans 
quelque  matière  que  ce  foit ,  le  confen- 
tement  de  toutes  les  nations  doit  fb 
prendre  pour  loi  de  la  Nature. 

Vous  me  demanderez  ce  que  ceit 
que  Dieu?  Je  ferai  avec  vous ,  comme 
Simonide  avec  le  tyran  Hiéron  ,  qui 
lui  propofoit  la  même  queftion.  D'a- 
bord il  demanda  un  jour  pour  y  pen- 
ferrie  lendemain,  deux  autres  jours: 
&  comme  chaque  fois  il  doubloit  le 


3  S  Pense5  es  r 

caret  numerum  dierum  ,  admiranfque 
Hiero  reqidreret  ,  cur  ita faceret  :  Quia, 
quanto,  inquit,  diutiùs  confidero,  tanto 
mihi  res  videtur  obfcurior.  Sed  Simoni- 
dem  arbitror ,  (  non  enim  poeta folkm  fua* 
vis ,  verkm  ctiam  c&teroqui  dothts ,  fa- 
piénfque  traditur  )  quia  multa  venirent 
in  mentem  âcuta  atque  fubtilta ,  dubi* 
îantem  ,  quid  eorum  ejjet  veriffimum  % 
defverajfe  vmnem  veritatem. 


Ncc  vero  (6 )  Deus  ipfe  ,  qui  tntelli- 
gitur  à  nobis  ,  alto  modo  ïntelligi  potefl  y 
nifi  mens  foluta  qu&dam  &  libéra,  fe- 
gregata  ab  omnï  concretione  mortali , 
omnia  fen tiens  &  movens  3  ipfaque  pr<&~ 
dva  moi  u  f empiler  no. 

(5)11  n'eft  donné  qu'au  Juif  &  au  Chré- 
tien ,  d'avoir  une  parfaite  idée  de  l'eflence 
divine.  Car  les  anciens  Philofophes  n'ayant 
pas  connu  la  création  proprement  dite  ,  & 
ayant  cru  l'éternité  de  la  matière  ,  ils  ne 
pouvoient  tirer  de  ce  faux  principe  ,  que  de 
fauffes  conféquences. 


DE    ClCERON.  59 

nombre  des  jours  quil  demandoit  , 
Hiéron  voulut  en  favoir  la  caufe.  Parce 
que ,  dit-il  ,  plus  fy  fais  réflexion  ,  plus 
la  chofe  me  par  oh  obfcure.  Ce  qui  me  fait 
juger  que  Simonide,  qui  n'étoit  pas 
feulement  un  Poète  délicat ,  mais  qui 
d'ailleurs  ne  manquoit  ni  d'érudition  , 
ni  de  bon  fens  ,  perdit  à  la  fin  toute 
efpérance  de  trouver  (  y  )  la  vérité  ; 
après  que  Ton  efprit  fe  fut  promené 
d'opinions  en  opinions  3  les  unes  plus 
fubtiles  que  les  autres  ,  fans  pouvoir 
trouver  la  véritable. 

On  ne  peut  concevoir  Dieu,  que 
fous  Tidée  (  7  )  d'un  efprit  pur  ,  fans 
mélange  j  dégagé  de  toute  matière  cor- 
ruptible ;  qui  connoît  tout,  qui  meut 
tout  ,  &  qui  a  de  lui-même  un  mouve- 
ment éternel. 

( ,6  )  Tufcul.  t.  27. 

(7)  Plufîeurs  Modernes  ont  fbutenu}  que 
la  notion  de  pur  efprit  ne  fe  trouvoit  pas 
dans  les  Anciens.  Je  leur  demanderois  vo- 
lontiers, s'ils  ont,  pour  exprimer  cette  no- 
tion ,  des  termes  moins  équivoques  ,  & 
plus  décififs ,  que  ceux  qu'ils  lifent  ici  ? 


Pensais 


Ex  ipfa  (  8  )  hominum  folertia  ejfe  ait* 
quam  mentem  >  &  eam  quidem  acriorem 
&  divinam  >  exiftimare  debemus.  Unde 
enim  hanchomo  arripuit  ?  ut  ait  apud 
Xenophontem  Socrates.  Quin  &  humo- 
rem  ,  &  calorem  ,  qui  eft  fufus  in  corpo* 
re ,  &  terrenam  ipjam  vijcerum  folidita- 
tem  ,  an'tmum  denique  illum  fpirabilem 
fi  cjuis  qu&rat  unde  habemus  ,  apparet  : 
quhd  aliud  à  terra  fumpfimus  ,  aliud  ah 
humore ,  aliud  ab  igne  ,  aliud  ab  aère 
eo  ,  quem  fpiritu  ducimus.  lllud  autem  , 
quod  vincit  h<zc  omnia  ,  rationem  dico , 
&  ,  fiplacet  y  pluribm  ver  bis  ,  mentem , 
canfiiium  ,  cogitaûoncm  >  prudentiam  > 
invenimus  ?  unâx  fuftulimus  l 

Ejfe  (  9  )  praftantem  aliquam ,  dtter* 
namque  naiuram ,  &  eam  fufpiciendam, 
admirandamque  hominum  generi ,  pul- 
chrhudo  mundi ,  ordoque  rerum  cœleftium 
cogit  confit eri.QuamobremiUt  religiopropa* 
ganda  etiam  eft,  quœ  eft  ]unUa  cum  cogni* 

(  8)  DeNat.  Deor.  IL  6.7. 
(9  )  De  Divinat.  II.  72. 

Par 


Ciceron:  pi 

Par  l'efprit  humain,  tel  qu'il  eft, 
nous  devons  juger  qu  il  y  a  quelque 
autre  intelligence  5  qui  ait  plus  de  vi- 
vacité ,  &  qui  foit  divine.  Car  d'oà 
viendroit  à  l  homme  >  dit  Socrate  dans 
Xénophon  ,  V entendement  dont  il  efi 
doué }  On  voit  que  c'ell:  à  un  peu  de 
terre ,  d'eau  5  de  feu  ,  &  d'air ,  que 
nous  devons  les  parties  folides  de  no- 
tre corps  ,  la  chaleur  &  l'humidité  qui 
y  font  répandues ,  le  foufle  même  qui 
nous  anime.  Mais  ce  qui  eft  bien  au- 
delfus  de  tout  cela ,  j'entens  la  raifon , 
&c  pour  le  dire  en  plufieurs  termes , 
Tefprit,  le  jugement  ,1a  penfée ,  la  pru- 
dence ,  où  Tavons-nous  pris  ? 

Qu'il  y  ait  un  être  fupérieur  ,  qui 
fubfiftera  toujours  ,  &  qui  mérite  le 
refped  &  l'admiration  des  hommes  , 
c  eil  de  quoi  la  beauté  de  l'univers  &c 
la  régularité  des  aftres  nous  force  de 
convenir.  On  doit  par  conféquent 
nourrir  &  répandre  une  Religion 
éclairée  ,  mais  en  même  temps  ex- 

D 


$|  P  E  N  S  E*  E  S 

tione  (  i  )  naturœ ,  fie  fuperftitionis  fiïrpeê 
omnes  ejiciendœ.  Injlat  eriim  &  urget  , 
&  9  quo  te  cunque  verteris ,  perfequitur  $ 
five  tu  vatem ,  flve  tu  omen  audieris  jf 
five  immolons ,  flve  avem  afpexeris  ;  fi 
Chaldmm  ,  fi  harufpicem  videris  s  fi 
fulferit  sfitonuerït ,  fi  taElum  aliquid  erit 
de  cœlo  ,fi  oftentifimile  natum  ,faff4mve 
c/ulppiam  s  quorum  necefje  efi  plerumque 
aliquid  eveniat  :  ut  nunquam  liceat  quie- 
ta  mente  confiftere. 

Deos  (  3  )  &  venerari ,  &  colère  de* 
bernas.  Cultus  autem  deorum  efi  optimuf, 
idemque  cafiiffimus ,  atque  fanHifiimus  * 
flemjfimiifqiie  pietatis  ,  ut  eos Jèmper  pu- 
râ  ,  intégra  ,  incorrupta  ,  &  mente  >  & 
voce  veneremur.  Non  enim  philo fophi  fo- 
tkm  ,  verum  etiam  majores  nofiri  Jumr* 
jîttionem  à  religione  feparaverunt. 

(  i  )  II.  y  a  dans  le  Texte  >  mot  à  mot, 
une  Religion  y  qui  s'allie  avec  la  connoijfance 
de  U  Nature  ;  &  voilà  en  effet  jufqu'où  les 
lumières  d'un  Païen  pouvoient  aller. 

(  2  )  Pour  les  Romains  ,  un  Chaldéen 
étoit  autrefois  ce  qu'eft  aujourd'hui  pour 
»ous  un  Bohémien  ,  c'efi- à-dire  5  un  difewr 
4e  bonne  avanturee 


DE   ClCERO'N,  45 

tirper  toute  fuperftition.  Vous  ne  fau- 
riez  faire  un  pas ,  que  celle-ci  ne  vous 
pourfuive  ,  &  ne  fe  préfente  à  vous. 
Un  devin  5  un  préfage,  un  facrifice  y 
le  vol  de  quelque  oifeau  3  la  rencon- 
tre (  x  )  d'un  Chaldéen  ,  ou  d'un  Ha- 
rufpice  ,  un  éclair  5  le  bruit  du  ton- 
nerre ,  la  foudre  tombée  du  ciel  >  quel- 
que production  de  la  terre ,  ou  quel- 
que événement  ,  qui  paroît  tenir  du 
prodige  ?  tout  fuffit  au  fuperftitieux 
pour  s'alarmer^  &  nécelïàirement  il 
en  trouvera  des  occafions  fi  fréquen- 
tes ,  que  fon  efprit  ne  fera  jamais 
tranquille. 

On  doit  aux  Dieux  un  culte  plein 
de  refpedt.  Culte  très-bon  ,  très-faint, 
qui  exige  beaucoup  d'innocence  &  de 
piété  ,  une  inviolable  pureté  de  cœur 
&  de  bouche  ;  mais  qui  n'a  rien  de 
commun  avec  la  fuperftition  9  dont  nos 
pères  5  aufîi-bien  que  les  Philofophes  y. 
ont  entièrement  féparé  la  Religion, 

(3)  De  Ntâ.  De  or.  II.  28. 


Dij 


44  Pensées 

SU  igitur  (  4  )  jam  hoc  àprincipio  per- 
fuafum  ctvibus  ,  dominos  ejfe  omnium  re* 
rum  3  ac  moderatores  deos  :  eaque  5  qu& 
gerantur  y  eorumgeri  ditione  y  ac  numine  9. 
eofdémque  optime  dégénère  hominum  me- 
reri  :  &  ,  qualis  quïfque  fit ,  quid  agat  » 
quid  in  fe  admittat ,  quâ  mente  9  quâ  pie* 
tate  colat  religiones ,  intueri  ;  piorumqut 
&  imfiorum  habere  ration  em. 

Utiles  ejfe  autem  opiniones  has ,  quis  , 
neget ,  ckm  intelligat ,  quàm  multa  fir- 
mentur  jurejurando  ;  quantœ  falutis  fini 
fœderum  religiones  s  quàm  multos  di- 
vini  fupplicii  metus  à  [celer e  revocarit  $ 
qudmque  fanïïa  fit  focietas  civium  inter 
ipfos  y  dits  immortalibus  interpofitis  tum 
judicibus  ,  tum  tejiibus  £ 

(  4  )  Ve  Legïhm  y  II.  7. 

(  $.  )  On  a  permis  quelquefois  à  des  Tra- 
ducteurs ,  de  fe  récrier  fur  la  finerTe  d'une 
penfée  ,  fur  l'élégance  d'une  expreflîon^ 
Pour  moi ,  à  plus  jufte  titre  ,  j'admire  ici  de 
quelle  manière  un  Païen  nous  expofe  le 
dogme  important  de  la  préfence  d'un  Dieu^ 
l'crutateur  des  cœurs. 


ï>  E    C  I  C  £  R  0  N, 


Que  des  hommes  qui  vivent  en  fo- 
cîété  ,  commencent  donc  par  croire 
fermement  5  qu'il  y  a  des  Dieux  maî- 
tres de  tout ,  &  qui  gouvernent  tout  ; 
qui  difpofent  de  tous  les  événemens  ; 
qui  ne  ceflènt  de  faire  du  bien  au 
genre  humain  ;  dont  les  regards  dé- 
mêlent ce  que  chacun  eft  ,  ce  que 
chacun  fait  y  tout  ce  qu  on  fe  permet 
à  loi-même  ,  dans  quel  efprit  y  avec 
quels  fentimens  on  profeiïe  la  Reli- 
gion ;  &  qui  mettent  de  la  différence 
entre  l'homme  pieux  &  l'impie. 

Peut-on  nier  que  ces  fentimens-là 
ne  foient  d'une  grande  utilité,  lorf. 
qu'on  voit  dans  combien  d'occafions 
le  ferment  eft  le  fceau  de  nos  paroles  y 
pour  combien  la  Religion  entre  dans 
la  foi  de  nos  alliances  ;  combien  de 
crimes  la  crainte  d'une  punition  di- 
vine a  détournez  ;  Se  combien  eft  (  y  ) 
fainte  une  fociété  d'hommes  perfua- 
dez  qu'ils  ont  au  milieu  d'eux  & 
p'our  juges  8c  pour  témoins  a  les 
Dieux  immortels  i 


4  $ 


P  E  N  S  é'  E  S 


In  fpecie  (  6  )  fiffœ  fimulationis  ,  fient 
reliquœ  vir tûtes ,  itapietas  inejjè  non  po~ 
tcft  :  cum  qua  fimul  &  fanftitatem  ,  & 
religionem  tolli  necefje  eft  :  quibus  fublatis 
perturbatio  vitœfequitur  >  &  magna  con- 
fufio.  Arque  haud  fcio  ,  an  ,  pietate  ad- 
versus  deos  fublatà  ,fides  etiam  &  focie» 
tas  human'i generis  ,  &  una  excellentif» 
Jîma  vir  tus ,  jufiuia  ,  tollatur. 

Mala  (  7  )  &  impia  confuetudo  eft  con* 
ira  deos  difputandi  3  Jîve  ex  animo  idfit* 
Jîve  Jîmulatè. 

(  6  )  De  Nat.  Deor.  T.  z. 
(  7  )  De  Nat.  Deor.  II.  67. 


D  £  Ciceron,         4  y- 

Il  en  eft  de  la  piété  comme  de  tou- 
tes les  autres  vertus ,  elle  ne  confifte 
pas  en  de  vains  dehors.  Sans  elle  il 
n'y  aura  ni  fainteté  5  ni  religion  :  & 
dès-lors  quel  dérangement,  quel  trou- 
ble parmi  nous  ?  Je  doute ,  lï  d'étein* 
dre  la  piété  envers  les  Dieux ,  ce  ne 
feroit  pas  anéantir  la  bonne  foi,  la 
fociété  civile  >  &  la  principale  des 
vertus ,  qui  eft  la  juftice. 

Parler  contre  les  Dieux  ,  foit  qu'on 
le  faftè  férieufement  ,  ou  non  ?  cela 
eft  pernicieux  &  impie. 


4* 


P  E  N  S  E>  £  S 


IL 

ANIMAL  (  ï  )  h&c  providuml 
fagax  ,  multiplex  9  acvitum  ,  me« 
ynor  y  plénum  rationis  &  confilïi ,  quem 
vocamus  H  o  m  i  n  e  m  y  prœclara  quâ~ 
dam  conditione  generatum  ejî  à  fumm& 
Deo.  Solum  efi  enim  ex  tôt  animantium 
generibus  atque  naturis ,  particeps  ratio* 
nis  &  cogitationis  >  cnm  cetera  fint  07m 
nia  experti a. 


EJf  (  1  )  tllud  quidem  maximum ,  anU 
Mo  ipfo  aniraitm  vider  e  :  &  nimirum  hanc 
habet  <vim  pr&ceptum  Apollinis  ,  quo  mo~ 
net  y  ut  fe  quifque  nofcat.  Non  enim,  cre^ 

{1)  De  Legih.  I.  7, 

(2)  Tufcul  I.  zi. 

(3)  Pline ,  liv.  VII  ,  cnap.  31 ,  nous 
apprend  que  dans  le  Temple  de  Delphes  on 
lifoit  trois  Sentences  de  Chilon  ,  l'un  des 
fept  Sages ,  dont  la  première  étoit  celle- 
ci.  La  féconde  ,  §luzl  ne  faut  rien  dejirer  trop 
vivement.  La  troisième  »  Que  c^fi  une  mi- 
ùre  d'avoir  dettes  oh  procès. 


DE  C 


I  C  ER  ON, 


45 


Sur    i?  H  o  m  m  e  . 

UN  animal  ,  dans  lequel  font  pré- 
voyance ,  fagacké  ,  talens  di- 
vers ,  pénétration  5  mémoire  ,  raifon- 
nement ,  jugement  j  cet  animal  que 
nous  appelons  H  o  m  m  e  ,  a  été  fin- 
gulièrement  favorifè  par  le  Dieu  fu- 
prême,  qui  Ta  mis  au  monde.  Car  , 
de  tous  les  animaux  ,  dont  il  y  a  tant 
d'efpèces  différentes  5  celui-là  eft  le 
feul  qui  ait  reçu  en  partage  la  raifon 
&  la  penfée.  Tous  les  autres  en  font 
dépourvus. 

Rien  n'eft  fi  grand  5  que  de  voir 
avec  les  yeux  de  Tarne ,  l'ame  elle-mê- 
me. Aufli  eft-ce  là  le  fens  de  l'Ora- 
cle, qui  veut  que  chacun  fc  connoiflè. 
Sans  doute  qu'Apollon  (  3  )  n'a  point 
prétendu  par-là  nous  dire  de  connoître 
notre  corps ,  notre  taille  5  notre  figure. 
Car  qui  dit  nous ,  ne  dit  pas  notre 
corps  ;  &  quand  je  parle  à  vous ,  ce 
n'eft  pas  à  votre  corps  que  je  parle, 


^0  P  fi  N  S  E3  E  S 

do  ,  id  prœcipit ,  ut  membra  noftrd ,  aut 
Jîaturamfiguramve  nofcamus  :  neque  nos 
corpora  fiumus  :  neque  ego  tibi  hœc  di~ 
cens  y  corpori  tuo  dico.  Ciim  igitur  ,  Nof- 
ce  te  ,  dirit ,  hoc  dicit ,  Ncfice  animum 
tuum.  Nam  corpus  guidera  quafivas  e(l> 
aut  aliquod  animireceptaculum.  Ab  ani- 
mo  tuo  quidquid  agitur  >  id  agitur  à  te. 
Hune  igitur  nojfe  ,  nifi  d'winum  ejfet  , 
non  ejfet  hoc  acrioris  cujufdam  animi 
prœceptum  ,  fie ,  ut  tributum  deo  fit. 

Illud  i  TvZfy  cntLviiy ,  noli  (  4  )  putare 
ad  arrogantiam  minuendam  fiolum  efik 
dittum  ,  verkm  etiam  ut  bona  noftra  no- 
rimus. 

Qui  (  5  )  fie  ipfie  norit ,  primkm  ali<* 
quid  fientiet  fie  habere  divinum  ,  inge* 
niumque  in  fie  fiuum  >  ficut  fimulacrum 
aliquod ,  dedicatum  putabit  ;  tanteque 
munere  deorum  fiemper  dignum  aliquid 
&  fiaciet ,  &  fientiet  :  &  ,  chm  fie  ipfie 

(  4  )  Ad  Q.  Fratrern  ,  III.  6. 
(  5  )  De  Legibus  ,  L  zi. 


DE    CïCERÔ  tt*  Jfc 

Quand  donc  l'Oracle  nous  dit ,  Connot- 
toi  ,  il  entend  ,  Cotinoi  ton  ame.  Votre 
corps  n'eft ,  pour  aiiïfi  dke ,  que  le 
vailïèau  ,  que  le  domicile  de  Vôtre 
ame.  Tout  ce  que  vous  faites,  c'elt 
votre  ame  qui  le  fait/  Admirable  pré^ 
cepte  ,  que  celui  de  connoître  fou 
ame  !  On  a  bien  jugé  qu'il  n'y  avoit 
qu'un  homme  d'un  efprk  fupérieur  , 
qui  pût  en  avoir  conçu  l'idée  :  &  c'eft 
ce  qui  fait  qu'on  l'a  attribué  à  un 
■Dieu. 

Quand  oii  dit  à  l'homïne3  Connoï- 
m9  ce  n'eft  pas  feulement  pout  ra- 
bai  (fer  fon  orgueil  ,  c'eft  auffi  pour 
lui  faire  fentir  ce  qu'il  vaut. 

Tout  homme  qui  rentrera  en  lut 
même  ,  y  découvrira  des  traces  de  la 
•divinité  :  &  fe  regardant  comme  un 
temple  où  les  Dieux  ont  plaôé  fon  ame 
pour  être  leur  image  5  il  ne  fe  permet- 
tra que  des  fentimens  ,  que  des  adions, 
qui  répondent  à  la  dignité  de  leur  pré- 


1 1  P  E  N  S  E5  E  S 

perfpexerït  ,  totumque  tentarit ,  intellU 
get ,  quemadmodum  à  natura  Juborna- 
tus  in  vitarri  <venerit ,  quantdque  infini* 
menta  habeat  ad  obtinendam  adipifcen- 
damque  fapientiam  :  quoniam  principio 
rerum  omnium  quafi  adumbratat  in- 
telligentias  animo  ac  mente  conceperit: 
quibus  illuftratus  ,  fapientia  duce ,  bo- 
tium  virum  ,  &  ok  eam  ipfam  caufam 
cernât  fie  beatum  fore. 

Nam  cum  animus  ,  cogmtis  perceptïfi- 
que  virtutibus  ,  à  cor  ports  obfiequio  in- 
dulgentuque  d'tfce/Jerit ,  voluptatémque , 
fiïcut  labem  aliquam  dccoris  ,  opprejferit , 
omnèmque  mortis  dolorifque  timorem  effu- 
gerit ,  focietatémque  caritatis  coierit  cum 
fuif  omnéfque  natura  con)unUos  ,  fuos  du* 
xerit  y  cuhumque  deorum  ,  &  puram 
religionem  fufceperit  ,  &  exacuerit  il- 
lam  ,  ut  oculorum  ,  fie  ingenii  aciem  ,  ad 
bona  deligenda  ,  &  rejicienda  contraria  : 
quideo  dici,  aut  excogitaripoterit  beatiusl 
fil  sb  ':~*~>rVi  è*j'ù      tv  no:- .  .y^$rn4Ji$i\ 

<tf)  Du  vrai  &  du  faux:  du  bien  &  du 
mai.  Ici  ,..&  par  tout  ailleurs  ,  Cicéron 
tient  pour  certain  que  les  idées  ,  qui  ont 
quelque  rapport  à  la  loi  naturelle  ,  font  in- 
nées ,  c'eft-à-dire,  nées  dans  nous ,  &  avec 
nous. 


DÉ    CictRÔN.  *  ! 

fent.  Un  férieux  examen  de  ce  qu'il 
eft  ,  &  de  ce  qu  il  peut  ,  lui  fait  com- 
prendre de  quels  avantages  la  Nature 
Ta  pourvu  ,  &c  combien  de  fecours  lui 
facilitent  Tacquilition  de  la  fagefle. 
Venu  au  monde  avec  des  notions 
(  6  )  générales  9  qui  d'abord  ne  font 
que  comme  ébauchées ,  il  voit  qu'en 
fuivant  cette  lumière,  guidé  parlafa- 
gefïè  ?  il  fera  homme  de  bien  y  6c  par 
conféquent  heureux. 

Qu'y  a-t-il  5  en  effet ,  de  plus  heu- 
reux qu'un  homme  ,  qui  ,  parvenu 
à  une  exa&e  connoilfànce  des  vertus  > 
n'a  point  de  lâche  complaiiance  pour 
les  fens  ?  &:  foule  aux  pieds  la  volupté  , 
comme  quelque  chofe  de  honteux  ; 
qui  ne  craint  ni  la  douleur  ,  ni  la  mort  ; 
qui  chérit  tendrement  les  fiens ,  &  met 
au  nombre  des  fiens  tout  ce  qu'il  a  de 
femblables  ;  qui  honore  religieufe- 
ment  les  Dieux  \  &  les  fert  purement  ; 
qui  y  comme  nous  ouvrons  les  yeux  du 
corps  pour  diftinguer  les  objets  5  em- 
ploie de  même  les  yeux  de  l'efprit  pour 
difcerner  le  bien  &  le  mal. 

Quand  fes  regards  auront  embraffé 
le  ciel,  la  terre,  les  mers ,  tout  ce  qui 

E  iij 


j  4  Pensées 

Idémque  ckm  cœlum ,  terras ,  maria  ^ 
rerumque  omnium  naturam  perfipexerit , 
tique  unde  gêner ata  >  quo  réouvrant  > 
quando  ,  quo  modo  obitura ,  quid  in  lis 
mortale  &  caducum  ,  quid  divinum 
àtermimque  fit  ,  viderit  ,  ipfiâmque  ea 
moderantem  &  regentem  penè  prehende- 
rit  ,  fiejeque  non  unis  cïrcumdatum  mœ~ 
w'xbus ,  popularem  alicujus  defîniti  loci  % 
fied  civem  totius  mundi ,  quafî  unius  ur~ 
bis  9  agnoverit  :  in  loac  Me  magnifiées 
tia  rerum ,  atque  in  hoc  confpeflu  &  co- 
gnitione  natur<t ,  dit  immortales  !  quant 
ipfe  fie  noficet  :  quod  Apollo  pr&cipit  Py- 
îhius  ?  quàm  contemnet ,  quam  defipi- 
€iet  9  quàm  pro  nihilo  putabit  ea  >  qu& 
mdgo  ducuntur  ampïijjlma  ? 

Atque  hœc  omnia  ,  quafi  fiepimento  alU 
quo  ,  vallabit  dijferendi  ratione  ,  veri  &s 
falfi  judicandi  ficientiâ  ,  &  arte  quadam 
intelligendi ,  quid  quamque  rem fiequaturr 
&  quid  fit  cuique  contrarium.  Crimque 

(  7  )  Racan  dit  d'un  Héros  ,  qui  eft  ai* 
Ciel  : 

Il  voit  çomme  fourmis  marcher  nos  U~ 
gions 

Dans  ce  petit  amas  de  ponjfiere  &  de 
boue  y 

Vont  notre  vanité  fait  tant  de  régions* 


D  8     ClCERON,  J  £ 

exifte  :  quand  il  aura  compris  de  quoi 
les  chofes  font  formées ,  ce  qu'elles 
doivent  redevenir  ,  dans  quel  temps 
6c  de  quelle  manière  elles  finiront  •  ce 
qu'elles  ont  de  périlfable,  &  ce  qu'elles 
ont  d  éternel  :  quand  il  aura  prefque 
touché  au  doigt  &  à  l'oeil  ,  fi  j'ofe 
ainfi  dire  ,  l'être  qui  règle  &  gou- 
verne l'univers  :  quand  il  verra,  que 
lui  perfonnellement  il  n'eft  point  réf. 
ferré  dans  un  petit  coin  de  la  terre  , 
mais  que  le  monde  entier  ne  fait  que 
comme  une  leule  ville  ,  dont  il  eft 
citoyen  :  ô  !  qu'un  lî  magnifique  fpèc- 
tacle  ,  où  la  Nature  fe  montre  à  dé- 
couvert ,  mettra  bien  l'homme  à  por- 
tée de  fe  connoître  lui-même ,  con- 
formément au  précepte  d'Apollon  !  O  ! 
que  tous  ces  objets,  dont  l'ambition 
vulgaire  fe  fait  (  7  )  une  fi  grande 
idée ,  feront  peu  capables  de  l'éblouir  1 
Qu'ils  lui  paroîtront  vils ,  8c  dignes 
du  dernier  mépris  ! 

Pour  faire  la  folidité  &c  la  fureté 
de  fes  connoiffances ,  il  les  entourera 
comme  d'une  haie  ,  en  leur  alfociant. 
la  Logique  ,  qui  enfeigne  à  démêler  le 
vrai  d'avec  le  faux  ,  à  tirer  d'un  pria- 


$6  P  E  N  S  2   E  S 

fe  ad  civilem  focietatem  natum  fenferh r,: 
/^/i/w  i/Az  fubtili  difputatione  fibï 
utendum  putabit  ,  fed  etiam  fufa  latins 
perpétua  oratione  ,  qua  regat  populos  <> 
qua  ftabiliat  leges  ,  qua  caftiget  impro- 
bos  y  qua  tueatur  bonos  ,  qua  laudet  cla- 
ros  viros  :  qua  prœceptafalutis  &  laudes 
apte  ad  perfuadendum  edat  fuis  chibus  : 
qua  hortari  ad  de eus ,  revocare  à  fia- 
gitïo  ,  confolari  poffit  afjlittos  :  /attaque 
&  confulta  fortiwn  &  fapientum  ,  cum 
tmproborum  ignominia  ,  fempiternis  mo- 
numentis  produire. 

Qua  cum  tôt  res  tant&que  flnt ,  qua 
inejfe  in  homine  perfpiciantur  ab  lis  ,  qui 
fe  ipfi  velint  noj]e  >  earum  parens  eft  r 
educatrixque  fapientia* 

Animorum  (8)  nulla  m  terris  origo  in*» 
veniripoteft*  Nihil  enim  eft  in  animis  mix~ 
tum  atque  concretum  >  aut  quod  ex  terra 
natum  atque  fiéïum  ejje  videatur  :  nihil 
ne  aut  humidum  quidem ,  aut  fiabile ,  aut 
igneum.  His  enim  in  naturis  nihil  ineft  y 
quod  vim  memoriœ ,  mentis,  cogitationis 
habeat  s  quod  &  pr œterita  tencat ,  & 

(  8  )  Fragm.  de  Confot 


DE    ClCERÔN.  57 

cipe  une  conféquence  jufte  ,  à  voir 
comment  une  propofition  détruit  l'au- 
tre. Et  comprenant  qu'il  eft  né  pour  la. 
fociété  civile  ,  il  ne  s'en  tiendra  pas 
à  cette  précilîon  des  Logiciens  ;  mais 
il  fera  ulage  de  1  éloquence ,  pour  goiu 
verner  les  peuples  5  pour  affermir  les 
loix  5  pour  châtier  les  méchans  5  pour 
défendre  les  bons  y  pour  célébrer  le 
mérite  ,  pour  inftruire ,  pour  animer  ^ 
pour  exhorter  au  bien  ,  détourner  du 
mal  5  confoler  le  affligez  y  &c  immor- 
talifer  le  vice  ôc  la  vertu. 

Qui  voudra  fe  connoître  y  verra  que 
l'homme  naît  avec  de  fi  heureufes  dif- 
pofitions.  Mais  il  faut  que  la  fagellè 
les  cultive  y  ôc  Jes  mette  en  œuvre. 

On  ne  peut  abfolument  trouver 
fur  la  terre  ,  l'origine  des  ames.  Car 
il  n'y  a  rien  dans  les  ames  ?  qui  foit 
mixte  ôc  compofé  ;  rien  qui  paroifïe 
venir  de  la  terre  ,  de  l'eau  ,  de  l'air  s 
ou  du  feu.  Tous  ces  élémens  n'ont 
rien  qui  fafle  la  mémoire  ,  l'intelli- 
gence ,  la  réflexion  ;  qui  puilïe  rap- 
peler le  paflTé  >  prévoir  l'avenir  y  era- 


58  Pense' es 

futur  a  provide  at ,  &  €ompleHi  poffix  pr#- 
fentia  :  qiu  fola  divina  funt.  Nec  inve- 
nietur  unquam  ,  unde  ad  homvnem  ve~ 
nire  poffint ,  mfi  h  Deo.  Singularis  eft 
igitur  quœdam  n attira  atque  vis  ammx  > 
fejunfla  ab  his  ufitatis  nottfque  naturis* 
Jta  quidquid  eft  illud,  quod  fentit ,  quod 
fapit ,  qxiod  vult ,  cjuod  viget  >  cœlefte  & 
dïvinum  eft  :  ob  eamque  rem  aternum  fit 
neceffe  eft. 


es*/* 

Sangumem  ,  bilem  ,  ptuitam ,  ojfa , 
nervos  ,  venus  9  omnem  (  9  )  denique 
membrorum  &  totius  corporis  figurant 
videor  poffe  dicere  ,  unde  concreta  & 
quo  modo  facla  fint.  Fer  animum  ip- 
fum  3  fi  nihïl  effet  in  eo  ,  nifi  id  ,  ut 
per  eum  viveremus ,  tam  natura  puta- 
rem  hominis  v'itam  fufientarï ,  quàm  vi~ 
tis ,  quàm  arboris  :  h<zc  eriim  etiam  dici- 
mus  vivere.  Item  fi  nibil  haberet  animus 
hominis  1  nifi  ut  appeteret  aut  refugeret}  id 
quoque  effet  ex  commune  cum  beftiis* 

)  Tufcul.  I.  24  >  &  *S» 


DE    ClCERÛN.  f$ 

braffer  le  préfent.  Jamais  on  lie  trou- 
vera d'où  l'homme  reçoit  ces  divines 
qualitez ,  à  moins  que  de  remonter  à 
un  Dieu.  Et  par  conféquent  lame  eft 
d'une  nature  fingulière  ,  qui  n'a  rien 
de  commun  avec  les  élémens  que  nous 
connoifïbns.  Quelle  que  foit  donc  la 
nature  d'un  être ,  qui  a  fenciment ,  in- 
telligence ,  volonté ,  principe  de  vie  : 
cet  être-là  eft  célefte  5  il  eft  divin  y  de 
dès-là  immortel. 

Je  comprends  bien ,  ce  me  femble  9 
de  quoi  &c  comment  ont  été  produits 
le  fàng ,  la  bile  y  la  pituite  ,  les  os  > 
les  nerfs ,  les  veines ,  &  généralement 
tout  notre  corps  y  tel  qu  il  eft.  L'ame 
elle-même,  fi  ce  n'étoit  autre  chofe 
dans  nous  que  le  principe  de  la  vie  > 
me  paroîtroit  un  effet  purement  na- 
turel ,  comme  ce  qui  fait  vivre  à  leur 
manière  la  vigne  &  l'arbre.  Et  fi  l'ame 
humaine  n'avoit  en  partage  que  l'in- 
ftind  de  fe  porter  à  ce  qui  lui  con- 
vient ,  &  de  fuir  ce  qui  ne  lui  con- 
vient pas,  elle  n'aurait  rien  de  plus 
que  les  bêtes* 


éo  Pen  s  i5  E  s 

Habet  primkm  memoriam ,  &  eam 
infnitam ,  rerum  inmtmerabilium.  Quam 
quidem  Plato  recordationem  ejfevultfupe- 
rioris  viu.  Nam  in  Mo  libro  ,  qui  inferi- 
bitur  Meno-n ,  pufionem  quendam  Socra- 
tes  interrogat  qu&dam  géométrie  a  de  di- 
menfione  quadrati.  Ad  ea  fie  Me  refpon- 
det ,  ut  puer  :  &  tamen  ita  faciles  inter» 
rogationes  funt ,  utgradatim  refpondens 
eodem  perveniat ,  qub  fi  géométrie  a  di- 
dtcijfet.  Ex  quo  effiei  <vult  Soeratef  9  ut 
difeere  nihil  aliud  fit  ,  riifi  recordari* 
Quem  locum  multo  etiam  accuratiks  ex* 
flicat  in  eo  fer  mon  e ,  quem  habuit  eo  ipfo 
die  3  quo  exceffit  è  vita  :  doeet  enim  , 
quemvis  ,  qui  omnium  rerum  rudis  ejfe 
mdeatur ,  bene  interroganti  refponden* 
tem  )  declarare  ,  fe  non  twn  Ma  difeere  , 
fed  reminifeendo  recognofeere  ;  nec  verh 
fieri  ullo  modo  pojje ,  ut  h  pueris  tôt  rerum 


(  i  )  Platon  a  intkulé  Ménon  ,  un  de  fes 
Dialogues. 

(%)  Dans  le  Phédvny  autre  Dialogue  de 
Platon. 


DE   ClCERO  N>*  6l 

Mais  fes  propriétez  font ,  premiè- 
rement i  une  mémoire  capable  de  ren- 
fermer en  foi  une  infinité  de  chofes. 
Et  cette  mémoire  ,  Platon  veut  que 
ce  foit  la  réminifcence  de  ce  qu'on  a 
fu  dans  une  autre  vie.  Il  fait  parler 
dans  le  (  i  )  Ménon  un  jeune  enfant, 

Sue  Socrate  interroge  fur  les  dimen- 
ons  du  quarré  :  l'enfant  répond  com- 
me fon  âge  le  permet  :  &c  les  queftions 
étant  toujours  à  fa  portée,  il  va  de 
réponfe  en  réponfe  fi  avant  ,  qu'enfin 
il  femble  avoir  étudié  la  Géométrie. 
De-là  Socrate  conclut ,  qu'apprendre, 
c'eft  feulement  fe  relïou venir.  Il  s'en 
explique  encore  plus  expreffément 
(  i  )  dans  le  difcours  qu'il  fit  le  jour 
de  fa  mort.  Un  homme,  dit-il,  qui 
paroît  ne  rien  favoir  ,  &  qui  cepen- 
dant répond  jufte  à  une  queftion  ,  fait 
bien  voir  que  la  matière  fur  laquelle 
on  l'interroge  ,  ne  lui  eft  pas  nou- 
velle ;  &  que  ,  dans  le  moment  qu'il 
répond ,  il  ne  fait  que  repafTer  fur  ce 
qui  étoit  déjà  dans  fon  efprit.  Il  ne  fe- 
rait effectivement  pas  pofîïble ,  ajoute 
Socrate  %  que  dès  notre  enfance  nous 
euffions  tant  de  notions  fi  étendues , 


6i  Pense'  ê  s 

atque  tantarum  infitas  &  quafi  configna- 
tas  in  animis  notiones  ,  quas  ivvoms  vo~ 
cant ,  haberemus  ,  n'tfi  animus  ,  arttt- 
quam  in  corpus  intravijfet  3  in  rerum  tog* 
nitione  viguijfet.  Cumque  nihil  cjjet ,  ut 
emnibus  locis  à  Platon*  dijferitur  ,  (  nihil 
enim  Me  putat  ejfe  ,  quod  oriatur  &  inu- 
reat  ;  tdque  folum  ejfe ,  quod  femper  talc 
fit,  qualern  ideam  appellat  Me  ,  nos 
ipeciem  )  non  potuit  animas  h&c  in  corpo- 
re  inclitfus  agnôjcere  ,  cognita  attulit.  Ex 
quo  tam  muharvcm  rerum  cognitionis  ad~ 
miratio  tollitur.  Neque  ea  plane  videt  anï- 
mus  ,  cum  repente  in  tam  infolitum  tâmque 
perturbatum  domicilium  immigravit  ;fed 
cum  fe  collegit  atque  recreavit ,  tum  ag± 
nofcit  Ma  reminifcendo*  Ita  nihil  aliud  eji 
difcere ,  nifi  recordari* 


Qitœ  fit  Ma  vis ,  &  aride ,  intelligent 
dtimpùto.  Non  e(î  certè  nec  cor  dis  ^  nec 
fangmnis  ,  nec  cerebri ,  nec  atomorum. 
Anima  fit  animus  >  igntfve  >  nefcio  :  nec 
me  pudet  >  ut  iftos  ,  fateri  nefcire  quod 
nefciam.  Illudfiulla  alia  de  re  obfcura  af- 
firmare  pojjcm ,  five  anima ,  five  ignis fit 


DE   ClCERON.  6$ 

&  qui  font  comme  imprimées  en  nous- 
mêmes  ,  fï  nos  ames  n'avoient  pas  eu 
des  connoifïances  univerfelles  3  avant 
que  d'entrer  dans  nos  corps.  D'ail- 
leurs ,  félon  la  doétrine  confiante  de 
Platon  ,  il  n'y  a  de  réel  que  ce  qui  eft 
immuable  3  comme  le  font  les  idées. 
Rien  de  ce  qui  eft  produit ,  &  périlTà- 
ble,  n'exifte  réellement.  L'ame,  en- 
fermée dans  le  corps  5  n'a  donc  pu  fc 
former  ces  idées  :  elle  les  apporte  avec 
elle  en  venant  au  monde.  Dès-là  ne 
foyons  plus  furpris  3  que  tant  de  cho- 
fes  lui  fbient  connues.  Il  eft  vrai  que 
tout  en  arrivant  dans  une  demeure  fï 
fombre  &  fi  étrange  pour  elle  ,  d'a- 
bord elle  ne  démêle  pas  bien  les  ob- 
jets :  mais  quand  elle  s'eft  recueillie, 
&  quelle  fe  reconnoît ,  elle  fait  l'ap- 
plication de  fes  idées.  Apprendre  n'efl 
donc  autre  chofe  que  fe  reffouvenir. 

Voyons  ce  qui  fait  la  mémoire  ,  8c 
d'où  elle  procède.  Ce  n'eft  certaine- 
ment ni  du  cœur  ,  ni  du  cerveau  ,  ni 
du  fang ,  ni  des  atomes.  Je  ne  fais  Ci 
notre  ame  eft  de  feu  ,  ou  d'air  •  &c  je 
ne  rougis  point ,  comme  d'autres ,  d'a- 
vouer que  j'ignore  ce  qu'en  effet  j'i- 


64  f  E  N  S  E5  E  S 

animus ,  eumjurarem  ef]e  divïnum.  Qjûd 
enim  ,  obfecro  te  ,  terrine  tibi ,  aut  hoc 
nebulojo  &  caliginofo  cœlo  ,  aut  fata  aut 
concret  a  videtur  tanta  vis  memoru  ?  Si  9 
quid  fît  hoc,  non  vides  t  at ,  qualefit, 
vides.  Si  ne  idquidem  :  at  ,  quantum  fit , 
profeclo  vides.  Quid  igitur  ?  utrurn  capa- 
citatem  aliquam  in  anïmo  putœmus  effe  , 
quo  tanquam  in  aliquod  vas  ea  ,  qu<z  me- 
minimus ,  infundantur  ?  Abfurdum  id 
quidem  :  qui  enim  fundus ,  aut  qu&  talis 
animi  figura  ïntelligi  potefi  ?  aut  qua 
tanta  omnino  capacités  ?  An  imprimi 
quafi  ceram  animum  putamus ,  &  mémo- 
riam  effe  fignatarum  rerum  in  mente 
veftigia  ?  Quœ  poffunt  verborum,  qu<t 
rerum  iffarum  effe  vefligia  ?  Qu<i  porrb 
tam  immenfa  magnitudoy  quœ  Ma  tam 
multapojfît  ejfingerj  ? 


Quid  Ma  vis  ,  qiu  tandem  efl  ,  qn& 
invefiigat  occulta  -,  quœ  inventio  atque 
excogitatio  dicitur  ?  Ex  hdcne  tibi  terrenà 
rnortatiqne  natura  &  caduck  concreta  ea 
videtur  ?  aut  qui  primus  ,  quod  fummœ 
fapiemU  PythagorA  vifum  eji ,  omnibus 

gnore. 


DE'  ClCERON.  6$ 

gnore.  Mais  qu'elle  foie  divine  ,  j'en 
jurerois  )  fi  ,  dans  une  matière  obfcu- 
re ,  je  pouvois  parler  affirmativement. 
Car  enfin  5  je  vous  le  demande  y  la 
mémoire  vous  paroît-elle  n'être  qu'un 
afiemblage  de  parties  terreftres  5  qu'un 
amas  d'air  groffier  &  nébuleux  ?  Si 
vous  ne  favez  ce  qu'elle  eft  ,  du  moins 
vous  voyez  de  quoi  elle  eft  capable. 
Hé  bien  ?  dirons-nous  qu'il  y  a  dans 
notre  ame  une  efpèce  de  réfervoir  5  où 
les  chofes  que  nous  confions  à  notre 
mémoire ,  te  mettent  comme  dans  un 
vafe  ?  Propofition  abfurde  :  car  peut- 
on  fe  figurer  que  l'amefoit  d'une  for- 
me à  loger  un  réfervoir  li  profond  î 
Dirons -  nous  que  l'ame  s'imprime 
comme  la  cire  5  8c  que  le  fouvenir  eft 
la  trace  de  ce  qui  a  été  imprimé  dans 
l'âme  }  Mais  des  paroles  &  dés  idées 
peuvent-elles  laiflfer  des  traces }  Et  quel 
efpace  ne  faudroit-il  pas  ,  d'ailleurs  y 
pour  tant  de  traces  différentes  ? 

Qu'eft-ce  que  cette  autre  faculté  y 
qui  s'étudie  à  découvrir  ce  qu'il  y  a  de 
caché  5  &  qui  fe  nomme  intelligence, 
efprit  ?  Jugez  -  vous  qu'il  ne  fût  entré 
que  du  terreftre  &  du  corruptible  dan& 


66  P  E  N  S  L   E  ? 

rébus  ïmpofuit  nomma  ?  aut  qui  diffîpatoï 
hommes  congregavit ,  &  ad  focietatem 
vitœ  convocavit  ?  aut  qui  Jonos  vocls , 
qui  infiniti  videbantur ,  paucis  literarum 
notis  terminavit  ?  aut  qui  errantium  JleU 
larum  curfus  rprogrejfiones  ,  inflitutiones 
notavit  f  Omnes  magni  :  etiamfuperiores9 
qui  fruges ,  qui  'Veflitum ,  qui  teiïa ,  qui 
cultum  mté  yqui  -prxfidia  contra  feras  in- 
venerunt  :  à  quihus  manfuefaBi  &  ex- 
culti  y  k  necejjariis  artificiis  adelegantiora 
defluximus.  Nam  &  auribus  obleftatio. 
magna  parla  efl  >  inventa  &  temperatk 
<varietate  &  natura,  fonorum:  &  ajîra 
fufpeximus  ,  tum  ea ,  qm  funt  infixœ 
sertis  locis  ,  tum  Ma  non  re  ,  fed  vo- 
eabulo  errantia.  Quorum  converfiones  * 
Qmnéfque  motus ,  qui  anima  vidit  9  is  do* 

{  3  )  L'art  d'écrirafut  inventé  ea  Phéni- 
cîe ,  félon  Lucain    III.  220.  traduit ,  on 

gluftôt  imité  ain/î  : 

C'efl  de  la  que  nous  vint  cet  art  ingé* 
ni  eux 

De  peindre  la  parole  r       de  parler  aux: 
yeux  ; 

^ui  y  par  des  traits  divers  de  figures 
tracées  , 

l&enne  de  la  couleur  &  du  corps  aux 
penfé&$* 


de  Cicero  n.  6y 
la  compofition  de  cet  homme  ,  qui  le 
premier  impofa  un  nom  à  chaque 
chofe?  Pythagore  crouvoic  à  cela  une 
fagelïe  infinie.  Regardez-vous  comme 
pétri  de  limon ,  ou  celui  qui  a  rallem- 
blé  les  hommes  ,  &  leur  a  infpiré  de 
vivre  en  fociété  ?  Ou  celui  qui  dans 
un  petit  nombre  de  (5)  caradtères  ,  a 
renfermé  tous  les  fons  que  la  voix 
forme  9  &  dont  la  diverfité  paroillbit 
inépuifable  ?  Ou  celui  qui  a  obfervé 
comment  fe  meuvent  les  planètes  ;  & 
qu'elles  font  tantôt  rétrogrades  ,  tan- 
tôt ftationnaires  ?  Tous  étoient  de 
grands  hommes  :  mais  plus  grands  en- 
core ceux  qui  enfeignérent  à  fe  nour- 
rir de  bled  ?  à  fe  vêtir  5  à  fe  bâtir  5  à 
fe  policer  5  à  fe  précautionner  contre 
les  bêtes  féroces.  Par  eux  nous  fûmes 
adoucis  &  civilifez.  On  pafla  des  arts 
néceffaires ,  à  ceux  qui  ont  l'élégance 
pour  but.  On  trouva ,  pour  charmer 
l'oreille  ,  les  règles  de  l'harmonie.  On 
étudia  les  étoiles  ,  tant  celles  qui  font 
fixes  ?  que  celles  qu'on  appelle  erran- 
tes ,  quoiqu'elles  ne  le  foient  pas. 
Quiconque  découvrit  les  diverfes  ré- 
volutions des  aftres ,  il  fit  voir  parrlà 


6$  P  E  N  S  e'  E  S 

cuit ,  fimilem  anïmum  fuum  ejus  cjje  r 
qui  ea  fabriçatus  effet  in  cœlo. 

Senfus  (  4  )  autem ,  interpréter  ac 
nuntii  rerum ,  in  capte ,  tanquam  in  arce, 
mirificè  ad  ufus  necejfarios  &  facli ,  er 
collocati  funt.  Nam  oculi  9  tanquam  fpecu- 
latores ,  ahijfimum  locum  obtinent  :  ex* 
quo  plurima  confpicientes  fungantur  fue< 
munere.  Et  aures  ckm  fonum  percipere 
debeant ,  qui  naturar  in  fublime  fertur  p 
reUè  in  altis  corporum  partibus  coilocatœ 
funt.  Itémque  nares ,  eo  quod  omnis  odor 
ad  fupera  fermr  r  reftè fur fum  funt  :  & 
quod  cibi  &  potwnis  judicium  magnum* 
e-arum  efl ,  non  fine  caufavicinitatem  oris* 
fecuta  funt.  Jam  guflatus ,  qui  fentir& 
eorum,  quibus  vefcimur  ,  gênera  deberetr 
habitat- in  ea  parte  oris  ,  qua  efculentis> 
&  potulemis  iter  naturapatefecit.  TaiïuSi 
autem  tato  corpore  aquabiliter  fufus  cfi  * 


£4)  De  Nat.  Deor,  II,  j6r  jr>,  & 


de  G  i  c  e  r  cy  N. 
que  fon  efprit  tenoit  de  celui  qui  les  a. 
formez  dans  le  ciel. 

A  Fégard  des  fens  5  par  qui  les  ob- 
jets extérieurs  viennent  à  la  connoif- 
fance  de  Famé  ,  leur  ftruéture  répond. 
merveilleufement  à  leur  deftinationy 
Se  ils  ont  leur  fiége  dans  la  tête ,  com- 
me dans  un  lieu  fortifié.  Les  yeux  y 
ainfi  que  des  fentinelles ,  occupent  la 
place  la  plus  élevée,  d'où  ils  peuvent  3, 
en  découvrant  les  objets  5  faire  leur 
charge.  Un  lieu  éminent  convenoit 
aux  oreilles ,  parce  qu  elles  font  de- 
ftinées  à  recevoir  le  fon  qui  monte 
naturellement.  Les  narines  dévoient 
être  dans  la  même  fituation  ,  parce 
que  Fodeur  monte  aufli  :  Se  il  les  fal~ 
loit  près  de  la  bouche  ,  parce  qu'elles 
nous  aident  beaucoup  à  juger  du  boire 
&  du  manger.  Le  goût ,  qui  doit  nous 
faire  fentir  la  qualité  de  ce  que  nous 
prenons  y  réfide  dans  cette  partie  de 
la  bouche  5  par  où  la  Nature  donne 
pafTage  au  folide  &  au  liquide.  Pour 
le  tad  5  il  eft  généralement  répandu 
dans  tout  le  corps ,  afin  que  nous  ne 


70  P  E  N  S  E  E  S* 

#r  omnesiBus  ,  omnéfque  nimios '  &  frigo* 
ris  &  caloris  appulfus  fendre  pojfimus. 
Atque ,  i#  œdificiis  architetti  avertunt 
ab  oculis  &  naribus  dominorum  ea  ,  quœ 
frofliientia  necejfario  tetri  ejfent  aliquid 
habitura  :  fie  natura  res  fimiles  procid 
amandavit  h  fenfibus* 

Quis  vero  opifex ,  prœter  naluram , 
quâ  nihilpoiefl  ejfe  callidius ,  trmam  foler- 
tiam  perfequi  potaiffet  in  fenfibus  ?  Qu& 
primnin  oculos  membranis  tenuiffirms 
veflivit  &  fepfit  :  qaas  primltm  perlucidax 
fecic  y  ut  per  eas  cerni  poffet  ;  firmas 
autem ,  ut  continerentur.  Sed  lubricos  ocu- 
los fecit  &  mobiles  ,  ut  &  declïnarent ,  fi 
quid  noceret  :  &  afpeclum  ,  quo  vellent, 
facile  converterent.  Aciéfque  ipfa ,  quâ 
cernimus ,  qvu  pupula  vocatur ,  ita  par  a)  a 
efi ,  ut  ea  9  qua  nocere  pojfint ,  facile  vitet* 
Palpebrœque ,  quœ  funt  legmenta  oculo- 
rum  y  molliffim<z  taïlu ,  ne  lœderent  aciem  5 
œptiffimè  faiïtœ  &  ad  claudmdas  £U£U?> 


DE     ClCERON.  71 

puïffions  recevoir  aucune  imprelïïon  3 
ni  être  attaquez  du  froid  >  ou  du 
chaud  ,  fans  le  fentir.  Et  comme  un 
Architede  ne  mettra  point  fous  les 
yeux,  ni  fous  le  nez  du  maître,  les 
égcûts  d'une  maiion  de  même  la  Na- 
ture a  éloigné  de  nos  fens  ce  qu'il  y  a 
de  femblable  à  cela  dans  le  corps  hu~ 
main. 

Mais  quel  autre  ouvrier  que  la  Na- 
ture ,  dont  Tadrelïe  eft  incomparable  5 
pourroit  avoir  fi  artiftement  formé 
nos  fens?  Elle  a  entouré  les  yeux  de 
tuniques  fort  minces  :  tranfparentes 
au  devant ,  afin  que  Ton  puille  voir  à 
travers  :  fermes  dans  leur  titïure,  afin 
de  tenir  les  yeux  en  état.  Elle  les  a  faits 
glilîans  &  mobiles  ,  pour  leur  donner 
le  moyen  d'éviter  ce  qu'il  pourroit  les 
offenfer  ,  &  de  porter  aifément  leurs 
regards  où  ils  veulent.  La  prunelle  % 
où  fe  réunit  ce  qui  fait  la  force  de  la 
vifion  ,  eft  fi  petite ,  qu'elle  fe  déro- 
be fans  peine  à  ce  qui  feroit  capable 
de  lui  faire  mal.  Les  paupières  ,  qui 
font  les  couvertures  des  yeux  >  ont  une 
furface  polie  &  douce  pour  ne  point 
les.  blefièr..  Soit  que  la  peur  de  quel- 


jz  Pensées 
las  ,  ne  quid  incideret ,  &  adaperîendas: 
idque  providit  3  ut  identidem  fieri  pojfet 
6um  maxima  celeritate.  Munitaque  funt 
palpebra  tanquam  vallo  pilorum  :  quibus9 
&  apertis  oeulïs ,  fi  quid  incideret ,  re- 
pelleretur  ;  &  fomno  connwenûbus ,  ckm 
aculis  ad  cernendum  non  egeremus  ,  ut 
qui,  tanquam  involuti r,  quiefcerent.  La- 
tent prdLterea  utiliter ,  &  excelfis  undique 
partibus  fepiuntur.  Primkm  enim  fuperio- 
ra  ^fuperciliis  obducia  >  fudorem  a  capiter 
&  à  fronte  defluentem  repellunt.  Gen& 
deinde  ab  inferiore parte  tutantur fubjeffœy 
Levitérque  emin entes.  Nafus  ita  locatus1 
efl ,  ut  quafi  murus  oculis  interjefîuf  ejfe 
mdeamr^ 


Auditus  autem  femper  patet  :  ejus  enim 
Jènfu  etiam  dormientes  egemusy  a  quo  cUm 
fonas  eji  acceptus  ,  etiam  è  fomno  excita- 
mur.  Flexuofum  iter  habct ,  ne  quid  in~ 
trare  po/fu^fifimplex  &  direiïumpateret. 
Provifum  etiam ,  ut ,  fi  qua  minima  be- 
fiiola  conaretur  irrumpere,  in  fordibus 
mirium%  tanquam  in  vtfco  ;  inhœrefcereu 

<lue- 


DE    ClCERON,  75 

que  accident  oblige  à  les  fermer  ,  foie 
qu'on  veuille  les  ouvrir  ,  les  paupières 
font  faites  pour  s'y  prêter  ,  &c  l'un  ou 
l'autre  de  ces  mouvemens  ne  leur  coû- 
te qu'un  inftant.  Elles  font,  pour  ainfi 
dire,  fortifiées  d'une  palitfade  de  poils, 
qui  leur  fert  à  repoulfer  ce  qui  vien- 
droit  attaquer  les  yeux  3  quand  ils  font 
ouverts  ;  &  à  les  envelopper ,  afin 
qu'ils  repofent  paifiblement ,  quand  le 
fommeil  les  ferme  ,  &  nous  les  rend 
inutiles.  Nos  yeux  ont ,  de  plus ,  l'a- 
vantage d'être  cachez  ,  &  défendus 
par  des  éminences.  Car  d'un  côté  pour 
arrêter  la  fueur  qui  coule  de  la  tête  & 
du  front  ,  ils  ont  le  haut  des  fourcils  : 
&  de  l'autre ,  pour  fe  garantir  par  le 
bas  ,  ils  ont  les  joues  ,  qui  avancent 
un  peu.  Le  nez  eft  placé  entre  les 
deux  ?  comme  un  mur  de  réparation. 

Quant  à  l'ouïe  ,  elle  demeure  tou- 
jours ouverte  ,  parce  que  nous  en 
avons  toujours  befoin  à  même  en  dor- 
mant. Si  quelque  fon  la  frappe  alors  , 
nous  en  fommes  réveillez.  Elle  a  des 
conduits  tortueux,  de  peur  que  s'ils 
étoient  droits  &  unis  ,  quelque  chofe 
ne  s'y  glifcât.  La  nature  a  eu  même  la 

G 


74  P  E  N  S  E§  E  S 

Extra  autem  eminent ,  qm  appellantuf 
aures ,  &  tegenâi  causa  faffœ  ,  tutan- 
dique  fensus  >  &  ne  adje  ftœ  voces  labe- 
rentur  atque  er rayent ,  priufqukm  fenfus 
ab  his  pidfus  effet.  Sed  duros  &  quafl 
corneolos  habent  introitus  ,  multifque  curn 
fiexibus ,  quod  his  naturis  relatus  am- 
plificatur  fonus.  Quocirca  &  in  fidibus 
tefiudine  refvnatur  ,  aut  cornu  :  &  ex 
tortuojîs  locis  &  inclufis  referuntur  am*> 
pliores, 


Similiter  tiares  >  qiu  femper  propter  ne- 
cejjarias  militâtes  patent ,  contrattiores 
habent  introitus ,  ne  quid  in  eas  ,  quod 
noceat ,  poffit  pervadere  :  humorémque 
femper  habent  ad  pulverem  ,  multaque 
alia  depellenda  non  inutilem.  Gufiatus 
prœclarè  feptus  eft.  Ore  enim  continetur  9 


ï>  Ë    ClCÊRON,  7| 

précaution  d'y  former  une  humeur 
vifqueufe  5  afin  que  fi  de  petites  bêtes 
tâchoient  de  s'y  jeter,  elles  y  fuflent 
prifes  comme  à  de  la  glu»  Les  oreilles 
(  par  ce  mot  on  entend  la  partie  qui 
déborde  )  ont  été  faites  pour  mettre 
rouie  à  couvert ,  Se  pour  empêcher 
xjue  les  fons  ne  fe  diflipent ,  &  ne  fe 
perdent  ,  avant  que  de  la  frapper, 
Elles  ont  rentrée  dure  comme  de  la 
corne  5  &c  font  d'une  figure  finueufe  , 
parce  que  des  corps  de  cette  forte  ren- 
voient le  fon  ,  &  le  rendent  plus  fort» 
Auiïi  voyons-nous  que  ce  qui  fait  ré- 
fonner  les  lyres  y  eft  d'écaillé  ?  ou  de 
corne  ;  8c  que  la  voix  retentit  mieux 
dans  les  endroits  renfermez  3  où  il  y  a 
plufieurs  détours. 

Les  narines  3  à  caufe  du  befoin  con- 
tinuel que  nous  en  avons  5  ne  font  ja^- 
mais  bouchées.  Elles  ont  l'entrée  plus 
étroite  3  de  peur  qu'il  ne  s'y  gliffe  quel- 
que chofe  de  nuilîble  :  &c  i 1  y  a  tou- 
jours une  humidité  ,  qui  fert  à  empê- 
cher qu'il  n'y  féjounie  de  la  pouflîc- 
re5  ou  d'autres  corps  étrangers.  Le 
goût  ayant  la  bouche  pour  clôture  y 
c'eft  précifément  ce  qu'il  lui  falloir  y 

Gij 


yë  P  E  N  S  E5  E  S 

&  ad  ufum  apte ,  &  ad  incolumïtaûi 
cuftodiam. 

Omnifque  fenfus  hominum  multo  ante~ 
cellit  fenfibus  b^fliarum.  Primàm  enim 
oculi  in  Us  artibus  3  quarum  judicium  efl 
oculorum  ,  inpitïis  ffiètis ,  cœlatifque for- 
ints ,  in  corporum  etiam  motione  3  atque 
geflu  rnulta  cernunt  fubtilius.  Colorum 
etiam  ,  &  figurarum  venuftatem  ,  atque 
ordinem,  &,  ut  ita  dicam,  decentiam  oculi 
ptdicant  :  atque  etiam  alia  majora.  Nam 
&  vînmes  ,&  vitia  cognofcunt  :  iratum9 
propitium  :  Utantem  ,  dolentem  :  fortem  , 
ignavum  :  audacem ,  timidumque  cognof- 
cunt. Aurium  item  efl  admirabile  quod- 
dam ,  artificiofumque  judicium  ,  quo  judi- 
catur  &  in  vocis ,  &  in  tibiarum  ,  ner- 
vorûmque  cantibus  varietas  fonorum  , 
intervalla,  diftinftio  ,  &  vocis  gênera 
permulta  :  canorum  ,  fufcum  :  Uve ,  af- 
perum  :  grave  ,  acutum  :  fiexibile  ,  du- 
rum  :  quœ  hominum  fotkm  auribus  judi- 
cantur.  Nariàmque  item ,  &  guflandi 
pariter  &  tangendi  magna  judicia  funt. 
Ad  quos  fenfus  capiendos  &  perfruendos 
plures  etiam ,  quam  vellem ,  artes  reper- 
ta  funt.  Terfpicuum  efl  enim ,  quo  .compo^ 


DE     GlCERON.  77 

Se  par  rapport  à  l'ufage  que  nous  en 
faifons  ,  &c  par  rapport  à  fa  propre 
confervation. 

Tous  nos  fens  ,  au  refte  ,  font  bien 
plus  exquis  que  ceux  de  la  bête.  Car 
nos  yeux  découvrent  ce  qui  lui  échap- 
pe ,  dans  les  arts  dont  ils  font  les  ju- 
ges ,  dans  la  Peinture  ,  dans  la  Scul- 

{)ture5  dans  le  gefte  même  ,  dans  tous 
es  mouvemens  du  corps*  Ils  connoif- 
fent  la  beauté  ,  la  jufteife ,  les  propor- 
tions des  couleurs  Se  des  figures.  Que 
dis-je  ?  ils  démêlent  même  les  vices, 
&  les  vertus  •  fi  l'on  eft  irrité  3  ou  tran- 
quille ;  joyeux  ou  trifte  ;  brave,  ou 
lâche  ;  hardi  ,  ou  timide.  Le  jugement 
de  l'oreille  n'eft  pas  moins  admirable, 
pour  ce  qui  regarde  le  chant  &  les  in- 
ftrumens.  Elle  diftingue  les  tons",  les 
mefures ,  les  paufes,  les  diverfes  for- 
tes de  voix  9  les  claires  ,  les  fourdes  , 
les  douces ,  les  aigres ,  les  baiïès  5  les 
hautes ,  les  flexibles ,  les  rudes  $  &  il 
n'y  a  que  l'oreille  de  l'homme ,  qui  en 
juge.  L'odorat ,  le  goût  ,  &  le  tou- 
cher ont  auflï  leur  manière  de  juger. 
On  a  même  inventé  plus  d'arts  que  je 
ne  voudrois ,  pour  jouir  de  ces  fens , 


7§  Pensées 
jinones  unguentorum ,  quo  ciborum  con* 
ditioms ,  quo  corporum  hnocinia  procef- 
ferint. 

Quam  (  5  )  #*rà  aptas ,  quâmque  muU 
tarum  artium  miniflras  manus  natura 
homini  dédit  !  Digitorum  enim  contrario 
facilis  y  facilifque  porrtElio  >  pr  opter  mol- 
les commijfuras  ,  &  artus  i  nulle  in  mo- 
îu  laborat.  Itaque  ad  pingendum  ,  ad 
fingendum  >  ad  fcalpendum  x  ad  nervo- 
rum  elic'iendos  fonos  ac  tibiarum ,  apta 
manus  efl  ,  admotione  digitorurn.  Atque 
hœc  obleBationis  :  illa  neceffitatis  s  cul- 
tus  dico  agrorum ,  extritttïonéfque  teBo- 
rum,  tegumenta  corporum  y  vel  texta  ?, 
vel  Juta  ,  omnémque  fabricant  arts ,  & 
ferri.  Ex  quo  intelligitur ,  ad  inventa 
anima  ,  percepta  fen/îbus ,  adhibitis  opi- 
ficum  manibus  omnia  nos  confecutos  , 
ut  teUi ,  ut  veftiti  ,  ut  falvi  ejfe  pojjimus  $ 
urbes  ,  muros  ,  domicilia ,  delubra  habe* 
remus, 

Jam  verb  operibus  hominum ,  id  efî 
manibus  ,  cibi  etiam  varietas  invenitur  > 
&  copia*  Nam  &  agri  multa  ferunt  ma- 
m  quœfîta  ,  qm  vel  flatim  confumantur  s 
.  (  5  )  De  Nat.  Deor.  II.  60» 


*>eCiceron.  7P 
&  pour  les  flatter.  Car  vous  favez  à 
quel  excès  on  a  porté  la  compolition 
des  parfums.,  1 affaifbnnettient  des  vian- 
des ,  toutes  les  délicateiîes  du  corps. 

Mais  nos  mains  ,  de  quelle  com- 
modité ne  font-elles  pas ,  &  de  quelle 
utilité  dans  les  arts  }  Les  doigts  s'al- 
longent ,  ou  fe  plient  fans  la  moindre 
difficulté  ,  tant  leurs  jointures  font  fle- 
xibles. Avec  leur  fecours ,  les  mains 
ufent  du  pinceau  ,  &  du  cifeau  ;  elles 
jouent  de  la  lyre ,  de  la  flûte  :  voilà 
pour  l'agréable.  Pour  le  néceflaire, 
elles  cultivent  les  champs  ,  bâtiflènt 
des  maifons,  font  des  étoffes  ,  des  ha- 
bits ;  travaillent  en  cuivre  ,  en  fer. 
L'efprit  invente,  les  fens  examinent , 
la  main  exécute.  Tellement  que  Ci 
nous  fommes  logez  ,  fi  nous  fommes 
vêtus  ,  &c  a  couvert ,  n  nous  avons 
des  villes  3  des  murs,  des  habitations, 
des  temples  ,  c'eft  aux  mains  que 
nous  le  devons. 

Par  notre  travail  5  c'eftà-dire  par 
nos  mains  ,  nous  favons  multiplier 
&  varier  nos  alimens.  Car  beau- 
coup de  fruits ,  ou  qui  fe  confom- 
#ient  d'abord,  ou  qui  doivent  fe  gar- 


$o  P  ens  E  E  5 

<vel  mandentur  condita  vetuftatï.  Et  pr&« 
terea  vefcimur  bcjlùs  &  terrenis  >  & 
étquatilïbus  5  &  volatilibus  ,  partim  ca- 
piendo  ,  partim  alendo.  Efficimus  etiam 
domitu  nofiro  quadrupedum  <veBiones  : 
quorum  celeritas  atque  vis  nobis  ipfis  offert 
<vi?n  &  celeritatem.  Nos  onera  quibufdam 
hefiiis ,  nos  juga  imponimus  :  nos  elephan- 
îorum  acimjfimis  fenfibus  ,  nos  fagacitate 
canum  ad  uiilitatem  noftram  abutimur  : 
wosè  terrœ  cavernis  ferrum  elicimus ,  rem 
étd  colendos  agros  necejfariam  :  nos  œris  , 
argenti ,  auri  vcnas  ,  penitus  abditas  , 
invenimus  &  ad  nfum  aptas  ,  &  ad  or- 
natum  décoras  :  arborum  mitem  confettio- 
ne ,  ommque  materia  >  &  cuit  a,  &  fil- 
vefiri ,  partim  ad  calefaciendum  corpus  5 
igni  adhïbito  ,  &  ad  mitigandum  cibum 
titimur  3  partim  ad  ddificandum ,  ut  te£ii$> 
fepti  frigora  caloréfqite  pellamus.  Mag~ 
nos  vero  ufus  affert  ad  navigta  facienda  > 
quorum  curfibus  fuppeditantur  omnes  un* 


DE    C  I  C  !  R  0  N.  St 

der  ,  ne  viendroient  point  fans  cultu- 
re. D'ailleurs  ,  pour  vivre  des  ani- 
maux terreftres  5  des  aquatiques  5  & 
des  volatiles  ,  nous  en  avons  partie  à 
prendre ,  .partie  à  nourrir.  Pour  nos 
voitures ,  nous  domptons  des  quadru- 
pèdes 5  dont  la  force  &  la  vîtelïe  fup- 
pléent  à  notre  foiblelîe  8c  à  notre  * 
lenteur.  Nous  faifons  porter  des  char- 
ges aux  uns,  le  joug  à  d'autres.  Nous 
faifons  fervir  à  nos  ufages  la  fa- 
gacité  de  l'éléphant  y  8c  l'odorat  du 
chien.  Le  fer  5  fans  quoi  Ton  ne  peut 
cultiver  les  champs  5  nous  allons  le 
prendre  dans  les  entrailles  de  la  terre. 
Les  veines  de  cuivre  5  d'argent  5  & 
d'or ,  quoique  très-cachées  5  nous  les 
trouvons  ,  8c  nous  les  employons  à 
nos  befoins  5  ou  à  des  ornemens.  Nous 
avons  des  arbres  y  ou  qui  ont  été  plan- 
tez à  delïein ,  ou  qui  font  venus  d'eux- 
mêmes  ,  8c  nous  les  coupons;  tant 
pour  faire  du  feu,  nous  chauffer,  & 
cuire  nos  viandes  5  que  pour  bâtir ,  8c 
nous  mettre  à  l'abri  du  chaud  &  du 
froid.  C'eft  aufîï  de  quoi  conftruire 
des  vailïeaux  5  qui  de  toutes  parts  nous 
apportent  toutes  les  commoditez  de 


§2.  Pensées 
dique  advitam  copia  :  quajque  res  viotett* 
ùffimas  natura  genuit  ,  earum  modéra- 
îionem  nos  Joli  habemus>  maris  atque  ven- 
torum ,  propter  n'auticarum  rerum  Jcien- 
tiam  :  plurimtjque  maritimis  rébus  frui- 
mur  ,  atque  utimur.  Terrenorum  itein 
commodorum  omnis  ejl  in  homme  domi- 
natus.  Nos  campis  >  nos  montibus  [mi- 
mur  :  nojiri  funt  amnes  5  nojlri  lacus  : 
nos  fruges  Jerimus  ,  nos  arbores  :  nof 
aquarum  induElionibus  terris  fœcundita- 
tem  damus  :  nos  Jlumina  arcemus ,  diri- 
gxmus  ,  avertimus  :  nojiris  déni  que  ma~ 
mbus  in  rerum  natura  quaji  aller am  net? 
turam  ejjcere  conamur. 


DE    ClCERON.  S $ 

la  vie.  Nous  fommes  les  feuls  ani- 
maux ,  qui  entendons  la  navigation , 
8c  qui  par-là  nous  foumettons  ce  que 
la  Nature  a  fait  de  plus  violent ,  la 
mer  &  les  vents.  Ainlî  nous  tirons  de 
la  mer  une  infinité  de  chofes  utiles* 
Pour  celles  que  la  terre  produit ,  nous 
en  fommes  abfolument  les  maîtres. 
Nous  joui  lions  des  plaines  5  des  mon- 
tagnes :  les  rivières  5  les  lacs  font  à 
nous  :  c'eft  nous  qui  femons  les  bleds, 
qui  plantons  les  arbres  :  nous  fertili- 
fons  les  terres  en  les  arrofant  par  des 
canaux  :  nous  arrêtons  les  fleuves , 
nous  les  redre/Tons ,  nous  les  détour- 
nons. En  un  mot  5  nos  mains  tâchent 
de  faire  dans  la  Nature ,  pour  ainfi 
dire ,  une  autre  Nature* 


P  E  N  S  E*  E  S 


III. 

MEA(i)  mihi  confcientia  pluris 
efl,  qukm  omnium  fermo. 

Mihi  (i)  quidem  laudabiltora  viden-* 
tur  omnia  ,  quœ  fine  venditatione  &  fine 
populo  tefle  fiunt  :  non  quo  fugiendus  fit  , 
(  omnia  enim  benefaUa  in  luce  fe  colloca* 
ri  volunt  )  fed  tamen  nullum  theatrum 
<virtuti  confcientia  majus  efl. 

Vis  (  3  )  ad  retiè  faEla  vocandi ,  & 
à  peccatis  avocandi  non  modo  fenior  efl  <, 
quhn  œtas  populorum  &  civitatum ,  fed 
dqualis  illius  3  cœlum  atque  terras  tuen- 
lis  &  regentis  dei.  Neque  enim  ejfe  mens 
divin  a  fine  ratione  pot efl ,  nec  ratio  di~ 
mna  non  hanc  <vim  in  retîis  pravîfque 

(i  )  Ad  Attic.XII.  28. 

(2)  Tufcul.  II.  z6. 

(  3  )  De  Legibus,  II.  4« 


DE  ClCERON. 

à  !■  ■  I  ■— ■  IIIIB.WHMW— g 


Sur  la  Conscience. 

JE  préfère  le  témoignage  de  ma 
confcience  ,  à  tous  les  difcours 
qu'on  peut  tenir  de  moL 

Rien  ne  me  paroît  fi  louable  5  que 
ce  qui  fe  fait  fans  oftentation  5  Se  fans 
témoins  :  non  que  les  yeux  du  Public 
foient  à  éviter  5  car  les  belles  aftions 
demandent  à  être  connues  :  mais  en- 
fin 5  le  plus  grand  théâtre  qu'il  y  ait 
pour  la  vertu ,  c'eft  la  confcience. 

Il  y  a  dans  l'homme  une  puifTauce , 
qui  porte  au  bien  3  &c  détourne  du 
mal,  non  feulement  antérieure  à  la 
nailïânçe  des  peuples  &  des  villes  y 
mais  auiïi  ancienne  que  ce  Dieu  ,  par 
qui  le  ciel  &  la  terre  fubfiftent,  & 
font  gouvernez.  Car  la  Raifon  eft  un 
attribut  eiïèntiel  de  l'Intelligence  divi- 
ne ;  &  cette  Raifon ,  qui  eft  en  Dieu, 
détermine  néceiïàirement  ce  qui  eft 


86  P  E  N  S  E*  E  S 

Janciendis  habere  :  nec ,  quia  mtfquam 
€rat  fcriptum  ,  ut  contra  omnes  hofiium 
copias  in  ponte  unus  affifteret ,  à  tergb- 
que  pontem  interfcindi  juberet  ,  idcirco 
minks  Coclitem  illum  rem  gejfifâ  tamam, 
fortitudinis  lege  atque  irnpmo  putabimus  : 
nec ,  fi  régnante  Tarquinio  nulla  erat 
~Rom&  fcripta  lex  de  fiupris  ,  idcirco  non 
contra  illam  legem  Jempiternam  Sex. 
cïarquinius  vim  Lucretiot  ,  Tricipkini  fi- 
liœ  ,  attulit.  Erat  enim  ratio  profefla  À 
rerum  natura  ,  &  ad  reElè  faciendum 
impellens  y  &  a  delitto  avocans  :  qu<z  non 
tum  denique  incipit  lex  ejjè  ,  ckm  fcripta 
efi  ,  fed  tum  ,  clim  orta  e(l  :  orta  autem 
fimul  efi  cum  mente  divin  a. 

Efi  quidem  (  5  )  ver  a  lex  ,  recla  ra- 
tio ,  natura  congruens ,  diffufa  in  omnes  > 
conftans  3  fempïterna  :  quœ  vocet  ad  offi~ 
cium  jubendo  ,  vetando  a  fraudo  deter* 

(  4  )  On  peut  voir  le  détail  de  cette  aclion 
fi  célèbre,  dans  Tke-Live,  Kv.  II  ,  chap. 
io.  Celui  des  Horaces  dont  il  s'agit  ici  >  eft 
ce  fameux  Codes  ,  ainfî  nommé  ,  parce  qu'il 
n'avoir  qu'un  œil,  ayant  perdu  l'autre  dans 
le  combat. 

)  5  )  Fragm.  lib.  III.  de  Rep. 


DE    ClCU  ON,  87 

Vice  ou  vertu.  Ainfi  ,  quoiqu'il  ne  fut 
écrit  nulle  part  ,  qu'il  falloit ,  feul 
contre  toute  une  armée ,  défendre  la 
tête  d'un  pont ,  pendant  qu'on  le  fe- 
roit  rompre  par  derrière,  il  n'en  (  4  ) 
eft  pas  moins  vrai  qu'Horace,  en  fai- 
fant  une  fi  belle  action  ,  obéilîbit  à  la 
loi ,  qui  nous  oblige  d'être  courageux. 
AinCi  ,  quoique  du  temps  de  Tarquin, 
la  loi  contre  l'adultère  ne  fût  pas  en- 
core écrite  ,  il  ne  s'enfuit  pas  que  le 
fils  de  ce  Roi ,  en  violant  Lucrèce , 
n'ait  péché  contre  la  loi ,  qui  eft  de 
toute  éternité.  Car  l'homme  avoit  dès- 
lors  une  Raifon  ,  qui  naturellement 
le  portoit  au  bien  ,  &  le  détournoit  du 
mal.  Raifon  ,  qui  a  force  de  loi ,  non 
du  jour  qu'elle  eft  écrite,  mais  du  mo- 
ment qu'elle  a  commencé.  Or  elle  a 
commencé  au  même  inftant  que  l'In- 
telligence divine, 

Quelle  eft  la  vérhable  loi  ?  C'eft  la 
droite  Raifon ,  invariable ,  éternelle , 
conforme  à  la  Nature  ,  8c  répandue 
dans  tous  les  hommes.  Elle  leur  com- 
mande le  bien,  elle  leur  défend  le 


88  Pensées 
reat  :  qitœ  tamen  neque  probos  fruftrX 
jubet  aut  vetat ,  nec  improbos  jubendv 
dut  vetando  movet.  Huic  leçi  nec  obro- 

o 

gari  (6)  fas  e(l ,  neque  derogari  ex  hac 
aliquid  licet  >  neque  tota  abrogari  potefl. 
Nec  vero  aut  pcrfenatum  ,  aut  fer  po- 
pulum  folvi  hac  lege  pojfumus.  Neque  efi 
quœrendus  explanator  ,  aut  interprts 
ejus  alius.  Nec  erit  alia  lex  Romœ ,  alia 
Athenis  ;  alia  nunc  ,  alia  pofihac  ;  Jed 
.&  omnes  g  en  tes ,  &  omni  tempore  un  a 
lex  ,  &  fempiterna  ,  &  immortalis  con- 
tinebit  $  unufque  erit  communis  quafi  ma- 
gifier  ,  &  imper ator  omnium  Deus.  Ille 
le  gis  hujus  invent  or  ,  difceptator  ,  lator  : 
cui  qui  non  parebit ,  ipfe  fe  fuçiet ,  ac  na- 
turam  hominis  afpernabitur  :  atque  hoc 
ipfo  luet  maxrmas  pœnas  ,  etiam  fi  ca- 
lera fupplicia  ,  quœ  putantur  ,  effugerit. 

(6)  Obrogare ,  Faire  une  nouvelle  loi , 
directement  contraire  à  quelque  autre  déjà 
reçue.  Verogare  ,  n'avoir  point  d'égard  à 
une  loi  dans  quelqu'un  de  fes  chefs  }  en  abo- 
lir une  partie.  Abrogare ,  cafler ,  annuller 
une  loi  dans  tous  fes  chefs. 

mal  : 


DE    C  I  C  E  R  O  N.  Sf/ 

mal  :  mais  de  manière  que  Tes  conii 
mandemens  &  Tes  défenfes,  qui  ne 
s'adrellènt  pas  en  vain  à  d'honnêtes- 
gens  ,  ne  font  nulle  impreffion  fur  les 
méchans.  On  ne  peut ,  ni  l'abolir  y 
ni  en  retrancher  ,  ni  faire  des  loix 
contraires  à  celle-là.  Perfonne  n'en 
peut  être  difpenfé  ,  ni  par  le  Sénat , 
ni  par  le  peuple.  Elle  n'a  befoin  que 
d'elle-même  pour  fe  rendre  claire  & 
intelligible.  Elle  n'eft  point  autre  à 
Rome,  autre  à  Athènes  ;  autre  au- 
jourd'hui 3  &  autre  demain.  Univer- 
ielle,  immuable,  elle  obligera  toutes 
les  nations  ,  &  dans  tous  les  temps. 
C'eft  ainfi  que  Dieu  fera  éternellement 
lui  feul  y  &c  l'inftru&eur  ,  &  le  fou- 
verain  de  tous  les  hommes.  lia  conçu 
le  plan  de  cette  loi,  &  c'eft  à  lui 
qu'appartenoit  le  droit  de  l'examiner  5 
ôc  de  la  publier.  Quiconque  ne  s'y 
foumettra  point  5  ennemi  de  fes  pro- 
pres intérêts ,  oubliant  ce  que  fa  con- 
dition d'homme  lui  prefcrit,  il  trou- 
vera en  cela  même  la  plus  affireufè 
punition ,  quand  il  éviteroit  d'ailleurs 
tout  ce  qui  eft  regardé  comme  fup- 
plice. 

W 


P  £  N  S  E  E  $ 


Itaque  (  7  )  p##**/  /w/tf/1  ,  non  tam]vt- 
diciis  y  (  qu&  quondam  nufquam  erant , 
hodie  multifariam  nulla  funt  ;  ubi  funt 
tamen  ,  perfœpe  falfa  funt  )  quàm  con- 
fcientia  :  ut  eos  agitent  infeBenturqm 
Furia ,  non  ardentibus  tœdis  ,  ficut  in  fa- 
bulis  ,  fed  angore  confcientu-  >  fraudif 
que  cruciatu. 


Nolite  (  8  )  enîm  putare  ,  quemaàmo** 
dum  in  fabulisfdpenumero  videtis >  eos? 
qui  aliquid  impie  ,  fceleratéque  commife- 
rint  3  agitari,  &  perterreri  Furiarum  tœ- 
dis ardentibus  :  fua  quemque  fraus  ,  & 
fuus  terror  maxime  vexât  :  juum  quem- 
que  fcelus  agitât ,  amentïaque  afficit  :  fuœ 
malœ  cogitationes ,  conjcientiaque  animï 
terrent.  Ha  funt  impiis  affidm  x  domefii* 
caque  Furiœ. 

(7)  De  Legîbus,  I.  14. 

(  8  )  Pro  S.  Rofcio  Ai»,  cap.  24* 


DE  C  I  C  Ê  R  O  N. 


Auiïï  les  peines  ordonnées  par  la 
Juftice  ,  ne  font-elles  pas  ce  qu'un 
fcélérat  doit  le  plus  redouter.  Autre- 
fois la  Juftice  n'étoit  réglée  nulle  part  : 
elle  ne  l'eft  pas  même  aujourd'hui  en 
tous  lieux  :  &  dans  les  lieux  où  elle 
Feft ,  on  la  trompe  fouvent.  Mais  la 
Traie  punition  d'un  fcélérat  5  c'eft  la 
confcience.  Il  eft  agité  >  il  eft  pour- 
fuivi  5  non  par  des  Furies  av^c  des  tor- 
ches ardentes ,  comme  dans  les  Tra- 
gédies •  mais  par  le  remords ,  qui  eft 
l'effet  du  crime. 

Car  ne  croyez  pas  que  les  flam- 
beaux allumez  de  ces  Furies  ,  dont  le 
Théâtre  offre  fouvent  l'image  à  vos 
yeux  5  fafleiVt  le  tourment  &  l'effroi 
d'un  fcélérat.  Quiconque  a  été  inju- 
fte ,  porte  en  lui-même  la  principale 
caufe  de  fa  frayeur.  Il  ne  lui  faut  que 
fon  crime  pour  le  tourmenter,  pour 
lui  troubler  l'efprit.  Au  fonds  de  fa 
confcience  il  fait  avoir  fait  mal  ■  &c 
voilà  ce  qui  l'épouvante.  Voilà  les 
Furies ,  qui  s'emparent  d'un  coupable.» 
&  l'accompagnent  nuit  8c  jour. 


P  EN  S  E*  E  S 


Qubd  fi  (9)  hommes  ab  injuria,  pœ** 
na ,  non  natura  arcere  deberet ,  quéinam 
follicitudo  vexaret  impios ,  fublato  fup- 
pliciorum  metu  ?  quorum  tamen  nemo 
tam  audax  unquam  fuit ,  quin  aut  ab- 
nueret  à  fè  commijjum  effe  facinuf  ,  aut 
jufiifui  doloris  caufam  aliquam  fingeret, 
defenfionémque  facinoris  a  natura  jure 
aliquo  quœreret.  Qu&  fi  appel/are  au^ 
dent  impii ,  quo  tandem  fludio  colentur 
à  bonis  l 

r  Qubd fipœna  ,  fimetus  Jupplicn*  non 
ipfa  turpitudo  ,  deterret  ab  injuriofa  fa- 
cinorosdque  <vita  :  nemo  e(l  injujlus  ;  at 
incauti  potins  habendi  fum  >  improbu 

Hum  autem  qui  non  ipfo  honefio  mo~ 
vemur ,  ut  boni  viri  fimus  ,  fed  militât  e 
aliqua  atque  fruiïu-,  callidi  fumus  ,  non 
boni.  Nam  quid  faciet  is  homo  in  tene- 
bris  ,  qui  nlhil  timet  nifi  teflem  &  judî- 
cem  ?  quid  in  deferto  loco  naïïm  ,  qucm 

(9)  DeLegibus,  I.  14, 


DE    ClCHRO  N.  93 

Rien  troubleroit-il  un  fcélérat  ,  qui 
eft  sûr  de  l'impunité ,  s'il  étoit  vrai 
que  Ton  dût  s'abftenir  du  crime,  non 
parce  que  la  Nature  le  défend  ,  mais 
parce  qu'il  eft  puni?. Jamais  fcélérat, 
cependant  ,  ne  fut  fi  effronté  ,  qu'il 
ne  prît  le  parti  y  ou  de  nier  ,  ou  de 
pallier  fon  crime  ,  en  cherchant  à  fe 
couvrir  du  drojit  naturel.  Or ,  fi  les 
impies  ofent  réclamer  cette  loi  facrée, 
jufqu'où  n'ira  donc  pas  pour  elle  l'at- 
tachement &  le  refpett  des  honnêtes- 
gens  ? 

Que  ce  qui  nous  doit  éloigner  du 
crime  ,  ce  foit  la  crainte  du  fupplice .5 
&  non  la  turpitude  attachée  néceflai- 
rement  au  crime  même ,  il  n'y  aura 
donc  point  de  fcélérats  ;  il  n'y  aura 
que  des  mal-adroits. 

Que  d'un  autre  côté  nous  faflîons 
le  bien  ,  non  pour  le  bien  ,  mais  parce 
qu'il  en  revient  du  profit,  ce  n'eft 
plus  là  ce  qui  s'appelle  probité ,  c'eft 
ïnduftrie.  Car  celui  qui  ne  craint  qu'un 
témoin  &  un  juge  ,  que  fera-t-il 
dans  les  ténèbres ,  dans  un  lieu  écarté.,  ? 


*?4  P  E  N  S  E^E  S 

Tïiulto  auro  fpoliare  pojfa  ,imbecillum  at« 
que  folum  ?  Nofter  quidem  hic  naturœ 
juflus  <vir  ac  bonus  ,  etiam  colloquetur  9 
juvabit  y  in  viam  deducet  :  is  <vero  ,  qui 
nihil  akerius  causa  faeit ,  &  metitur  fuis 
cornmodis  omnia  ,  videtis ,  credo ,  quid  fit 
aulurus.  Quod  fi  negabit  fe  Mi  vitam 
erepturum ,  &  aarum  ablaturum  ,  nun- 
quam  ob  eam  caufam  negabit ,  quod  ici 
naturâ  turpe  judicet  ;  fed  quod  metuat  9 
ne  emanet ,  id  eft ,  m  malurn  habeaî.  O 
rem  dignam ,  in  qua  non  modo  doïïi  , 
thn  etiam  agrefies  erubefcant  ! 


Salis  (  i  )  cnim  nobis  (  [î  modo  in  pht* 
hfophia  aliquid  profecimus  )  perfuafam 
elfe  dcbet  ;  fi  omnes  deos  hominéfque  ce- 
lare  pojfimus  ,  nihil  tamen  avare  ,  nihil 
injufiè ,  nihil  lïbidinosè ,  nihil  incontinent 
ter  ejje  faciendum.  Hinc  Me  Gyges  indu" 
citur  a  Platone  :  qui  >  cum  terra  difcefi- 
fijfet  magnis  quibujdam  imbribus  3  in  illum 
hiatum  defcendit ,  anenmque  equum  (  ut 

(i)  Offic.  III.  % 


DE    ClCEROK.  9  5 

ou  il  rencontrera  un  pallànt  >  feul  &c 
fans  défenfe ,  chargé  d'or?  L'homme 
qui  fe  conduit  par  des  principes  d'hon- 
neur ,  abordera  ce  palïant ,  l'aidera  9 
le  remettra  en  fon  chemin  :  mais  ce- 
lui qui  ne  connoît  que  fon  intérêt  pro- 
pre ,  vous  voyez  ,  je  crois ,  ce  qu'il 
fera.  Quand  il  me  voudroit  dire  qu'il 
ne  lui  ôteroit  y  ni  fon  or  5  ni  la  vie  ; 
au  moins  ne  dira- 1- il  pas  que  ce  qui 
l'arrête  ,  ce  foit  la  noirceur  de  l'ac- 
tion :  c'efl:  la  peur  qu'elle  11  éclatte 
&  qu'il  ne  la  paye.  O  !  fentiment  qui 
feroit  rougir,  ne  difons  pas  des  per- 
fonnes  éclairées ,  mais  les  gens  mê- 
me les  plus  girofliers  ! 

Pour  nous  y  Ci  nous  avons  un  peu1 
de  Phiîofophie  ,  nous  fomrnes  bien 
fûrs  que  le  fecret,  quand  nous  l'au- 
rions ?  de  nous  cacher  aux  Dieux  &c 
aux  hommes  3  ne  peut  autorifer  y  ni 
avarice  y  ni  injuftîce  5.  ni ,  en  un  mot 
quelque  paiïion  que  ce  foit,  C'eft  à  ce 
fujet  que  Platon  raconte  Tavanture 
de  Gygès  ,  qui  étoit  un  berger  du  Roi 
de  Lydie.  Une  grofîè  pluie  ayant  for- 


p5  Pensées 
ferunt  fabuU)  animadvertit ,  cujus  in  la~ 
teribus  fores  ejfent  :  quibus  apertis  yhomi- 
nis  mortui  vidit  corpus  magnitudine  inu- 
Jitata  ,  annulumque  aureum  in  digiio  : 
quem  ut  detraxït ,  ipfe  induit  :  (  erat  au- 
te  m  regius  paftor  )  tum  in  concilium  pafi* 
torum  fe  recepit.  Ibi  cum  palam  ejus  an' 
nuli  ad  palmam  converterat  ,  à  nullo 
videbatur ,  ipfe  autem  amnia  videbatz 
idem  rurfus  videbatur  ,  clim  in  locum 
annulum  inverterat.  Itaque  hac  oppor* 
îunitate  annuli  ufus  >  reginœ  fiuprum 
intulit  :  eaque  hâjutrice  regem  dominum 
interemit  >fuftulit  quos  obfiare  arbitra- 
batur  :  nec  in  his  eum  quifquam  facino- 
ribus  potuit  videre.  Sic  repente  annuli 
heneficio  rex  exortus  efl  Lydiœ.  Hune 
igitur  ipfum  annulum  fi  habeat  fapiensy 
nihil  plus '  fibi  licere  putet  peceare  ,  quàm 
Jï  non  haberet.  H  on  efl  a  enim  bonis  vïris  « 
non  occulta  qmruntur. 


mé 


DE    ClCERON.  97 

mé  dans  la  terre  une  ouverture  pro- 
fonde ,  Gygcs  y  delcendit  .  &  là  5  fi 
Ton  en  croit  la  fable  ,  il  trouva  un 
cheval  d'airain  5  dans  les  flancs  du- 
quel étoit  une  porte  ,  qu'il  ouvrit.  Il 
y  remarqua  un  cadavre  ;  d'une  prodi- 
gieufe  grandeur ,  &  qui  avoit  un  an- 
neau d'or  au  doigt.  Il  arracha  l'an- 
neau ,  le  mit  3  &c  alla  rejoindre  les  au- 
tres bergers.  Quand  il  tournoit  de 
l'on  côté  la  pierre  de  cet  anneau  ?  il 
devenoit  invifible  ,  quoiqu'il  ne  lai£- 
fat  pas  de  bien  voir  les  autres  :  &c 
quand  il  tournoit  la  pierre  en  dehors  , 
il  redevenoit  vifible.  Profitant  donc 
de  cette  facilité  >  il  coucha  avec  la 
Reine  5  &  de  concert  avec  elle  ,  il  tua 
le  Roi  fon  maître  5  il  tua  ceux  qu'il 
crut  en  état  de  s'oppofer  à  fes  defleins; 
tout  cela  fans  que  perfonne  en  pût 
rien  voir  :  de  forte  qu'en  peu  de  temps> 
grâce  à  Ion  anneau  5  il  parvint  à  la 
couronne  de  Lydie.  Or  ,  fi  c'étoit  un 
Sage  qui  polfédât  ce  même  anneau  y 
il  ne  s'en  croiroit  pas  plus  autorifé 
à  faire  mal  5  que  s'il  ne  l  avoir  point. 
Car  fon  objet ,  c'eft  la  vertu  même  , 
ce  n'eft  pas  l'impunité. 


98 


P  E  N  S  e'  E  S 


IV. 

ES  T  (  i  )  Zenonis  hœc  defnitio  ,  ut 
perturbatio  fit ,  averfa  à  refta  ra- 
tione  ,  contra  naturam  •  animi  corn- 
motio.  Quidam  brevius  ,  perturbatio- 
nem  ejfe  appetitum  vehemenciorem  : 
fed  vehememiorem  eum  volunt  effe ,  qui 
longùts  difcejferit  a  natura  confiantia. 
Tartes  autem  perturbationum  volunt  ex 
duobus  opinatis  bonis  nafci ,  &  ex  duobus 
opinatis  malts  :  ita  (2)  ejfe  quatuor.  Ex 
bonis,  libidine?n ,  &  Utitiam  :  ut  fit  Utitia, 
prœfentium  bonorurn  s  libido  5  futur  or  um. 
Ex  malis  3  metum  >  &  œgritudinem  nafci 
cenfent  :  metum  >  futuris  ;  œgritudinem  , 
prœfentibus.  Qjid  enim  veriuntia  metuun- 
iur  ,  eadem  effciunt  dgritudinem  inflan- 
iia. 

Sed  (  3  )  omnes  perturbationes  judicio 

(  1  )  Tufcul  IV.  6. 

(  z  )  Virgile  ,  JEneid.  VI ,  7$  3  >  renferme 
en  quatre  mots  Ja  même  divificn: 

Hinc  metuunt)  cufitinîque  ;  dolent ,  gau* 

dentque. 

(  3  )  Tufcul.  IV.  7. 


DE  ClCERÔN. 


99 


Sur  les  Passions. 

ZENON  définit  toute  paffion  , 
Un  mouvement  de  ïame  ,  oppofé  a 
la  droite  Raijon ,  <^  contraire  a  la  Na- 
ture. D'autres  ,  en  moins  de  mots , 
Vn  appétit  trop  violent  >  c'eft-à-dire  5 
qui  éloigne  trop  notre  ame ,  de  cette 
égalité,  où  la  Nature  la  voudroit  . tou- 
jours. Et  comme  il  y  a  dans  l'opinion 
des  hommes  ,  deux  fortes  de  biens, 
&  deux  fortes  de  maux  ,  les  Stoïciens 
divifent  les  paiïions  en  quatre  genres  : 
deux  3  qui  regardent  les  biens  ;  deux  , 
qui  regardent  les  maux.  Par  rapport 
aux  biens  ,  la  Cupidité ,  &  la  Joie  :  la 
cupidité  ,  qui  a  pour  objet  le  bien  fu- 
tur ;  la  joie  ,  qui  a  pour  objet  le  bien 
préfent.  Par  rapport  aux  maux  ,  la 
Trijlejfe  ,  &  la  Crainte  :  la  triftelle , 
qui  a  pour  objet  les  maux  pr éfens  ;  la 
crainte  ,  qui  a  pour  objet  les  maux  fu- 
turs. 

Mais  l'opinion  étant ,  félon  les  Stoï- 
ciens, ce  qui  fait  toutes"  les  paiïions  ; 
ils  les  ont  définies  d'une  manière  en- 


ÏOO  P  E  N  S  E*  E  S 

çenfent  fieri ,  &  opinione.  Itaque  eas  de- 
finiunt  prejfius ,  ut  intelligatur  non  modo 
quàm  vitiofœ ,  fed  etiam  qukm  in  nofira 
fint  pcteflate.  Eft  igïtur  œgritudo ,  opinio 
recens  mali  prœfentis ,  in  quo  demitli  con- 
trahique  animoreBum  ejjè  videatur.  L&- 
titia  ,  opinio  recens  boni  prœfentis  ,  in  quo 
ejferri  reclum  ejje  videatur.  Metus  >  opi- 
nio unpendentis  mali,  quod  intolerabile 
ejfe  videatur.  Libido  ,  opinio  venturi  bo- 
ni ,  quod  fit  ex  ufu  jam  prœfens  ejfe  atque 
adejfe. 


Sed  quA  judicia  ,  quafque  opimones 
perturbationum  ejfe  dixi ,  non  in  eis  per- 
turbat'wnes  folhm  pofitas  ejfe  dicunt ,  ve- 
rkm  Ma  etiam  ,  qu&  efficiuntur  perturba- 
tïombus  :  ut  œgritudo  quafi  morfum  ali- 
quem  doloris  efficiat  ;  metus  ,  recejfum 
quendam  animi  &  fugam  ;  Utitia  ,  pro- 
jufam  hilar',tatem  s  libido  P  effrenatam  ap- 
petentiam. 


Cpinationem  autem,  quam  in  omnes 


D  Ë    C  I  C  t  K  O  N.  10  ï 

tore  plus  précife  5  afin  que  nous  con- 
cevions 5  non  feulement  combien  elles 
font  mauvaifes  5  mais  combien  nous 
en  fommes  les  maîtres.  Ainfî  ,  félon 
eux  ,  la  Trijiejfe  eft  l'opinion  que  Ton 
a  d'un  mai  préfent  ,  jugé  tel ,  qu'il 
mérite  que  l'ame  s'abatte  5  Se  fe  ref- 
ferre  :  la  Joie  ,  l'opinion  que  l'on  a 
d'un  bien  préfent  5  jugé  tel  ,  qu'on 
ne  fauroit  être  trop  charmé  de  le  pof- 
féder  :  la  Crainte ,  l'opinion  que  l'on 
a  d'un  mal  futur,  qui  paroît  infup- 
portable  :  &  la  Cupidité ,  enfin,  l'opi- 
nion que  Ton  a  d'un  bien  futur  5  qui 
femble  promettre  de  grands  avanta- 
gé- . 

Puifque  les  pafîions  ne  font  toutes 
qu'opinion  ,  les  effets  qu'elles  pro- 
duifent  font  donc  auffi  l'ouvrage  de 
l'opinion.  Et  c'eft  donc  l'opinion  qui 
caufe  cette  efpèce  de  morfure  inté- 
rieure ,  dont  la  trifteiîè  eft:  accompa- 
gnée ;  ce  rétrécilîement  de  l'ame  ,  dans 
la  crainte  ;ces  vivacitez  outrées,  dans 
la  joie  ;  ces  defirs  fans  bornes  ,  dans 
la  cupidité. 

Au  refte  5  dans  toutes  ces  défini- 
tions >  les  Stoïciens  n'entendent  par 

iiij 


>01  V  E  N  S  H'  1  S 

dtftnitwnes  fuperiores  inclufimus  >  volunt 
ejfe  imbecillam  ajjenjionem. 

Quocirca  (  4  )  7720////  &  énervât  a  pu- 
tanda  eft  Peripateticorwn  ratio  &  oratio9 
qui  perturbarï  animos  necejfe  ejfe  diciint  s 
fed  adhibent  modum  que  n  dam,  quem  ultra 
prcgredi  non  opporteat.  Modum  tu  adhi- 
bes  vitio  ?  An  vitium  nullum  efl  9  non  pa- 
rère rationï?  an  ratio  parum  prœcipit  >  nec 
bonum  illud  ejfe ,  quod  aut  cupias  ar- 
denter ,  aut  adepms  ejferas  te  infolenter  ? 
nec  porro  malum  ,  quo  aut  oppreffus  ja- 
ceas  ,  aut ,  ne  opprimare  ,  mente  <vix 
confies  ?  eaque  omnia  aut  nimis  trijlitia  9 

(  4  )  Tufeuî.lY.  17. 

(5)  Aujourd'hui  encore  c'eft  une  queftion 
fameufe  dans  nos  écoles,  Si  les  pallions  font 
naturelles,  &  utiles  à  i'homme.  Mais  pour 
ceux  qui  voudront  convenir  des  termes  ,  & 
définir  ce  que  c'eft  que  paffion  ,  il  me  Terri- 
ble que  cela  ne  fauroit  faire  une  queftion. 
Quoi  qu'il  en  foit,  on  lira  volontiers  ce 
que  Muret  en  a  écrit  dans  fes  Commen- 
taires fur  la  Morale  d'Ariftote.  On  fera  du 
moins  charmé  de  fon  élégance ,  quand  on 
lae  feroit  pas  ébranlé  par  fes  raifonnemens. 


DE    C  I  C  ï  R  O  N,  IOJ 

epinion  >  qu'un  foible  acquiefcement 
de  l'efprit  à  quelque  idée  ,  donc  il  a 
été  frappé. 

Je  ne  vois  donc  rien  que  de  mou 
ôc  d'énervé  dans  le  fentiment  (f)  des 
Péripatéticicns  ,  qui  regardent  les  paf- 
fions  comme  néceifaires  :  pourvu  ,  di- 
fent-ils  3  qu'on  leur  prefcrive  des  bor- 
nes 9  au  de  là  defquelles  ils  ne  les  ap- 
prouvent point.  Mais  prefcrit-on  des 
bornes  au  mal  ?  Ou  direz-vous  5  que 
de  ne  pas  obéir  à  la  Raifon,  ce  ne 
foit  pas  un  mal  ?  Or  la  Raifon  ne  vous 
dit-elle  pas  affëz  5  que  tous  ces  objets , 
qui  excitent  dans  votre  ame  ,  ou  de 
fougueux  defirs ,  ou  de  vains  trans- 
ports de  joie  ,  ne  font  pas  de  vrais 
biens  ;  &c  que  ceux  qui  vous  confter- 
nent ,  ou  qui  vous  épouvantent ,  ne 
l'ont  pas  de  vrais  maux  ;  mais  que  ces 
divers  excès ,  ou  de  triftelïe  ,  ou  de 
joie  ,  font  également  l'effet  des  pré- 
jugez ,  qui  vous  aveuglent  ?  Préjugez , 
dont  le  temps  a  bien  la  force  lui  feu! , 
d'arrêter  l'imprefïïon  :  car  ,  quoiqu'il 
n'arrive  nul  changement  réel  dans 


Io4  Pense'îs 
aut  nxmrs  Uta  errore  fieri  ?  Qui  fi  errer 
jhthis  extenvietur  die,  ut,  ckm  res  ea* 
dem  ynaneat  ,  aliter  ferant  inveterata-, 
aliter  recentia  ;  fiapientes  ne  atùngat 
quidem  ommno. 


Qui  modum  (6)  igitur  vitio  quant , 
fimiliter  facit ,  ut  fi  yojfe  putet  eum  ,  qui 
fie  è  Leucade  -prœcipitaverit ,  fiufiinere  fie  , 
cura  velu.  Ut  enim  id  non  potefi  :  fie  ani- 
mas perturbants  &  incitatus  nec  cohibere 
fie  potefi  y  nec  ,  quo  loco  vuk ,  infifiere 
omnino. 

Quœque  creficentia perniciofia fiunt  >  ea- 
àem  fiunt  wûofia  ,  naficentia.  JEgritudo 
autem  ,  c<zter<tque  perturbationes ,  ampli- 
ficata  certè  pefiifçrœ  fiunt.  Igitur  etiam 
fiufceptœ  continua  in  magna  pefiis  parte 
verjantur.  Etenirn  ipjk fie  impellunt ,  ubi 

(  6  )  Tufiul.IV.  18. 

(7  )  Près  de  Leucade  .  ville  d'Epire  ,  il 
y  avok  un  rocher  fort  haut  ,  &  dont  la 
pointe  avançoit  fur  Ja  mer.  On  voit  dans 
les  Héroïdes  d'Ovide  ,  parle  dernier  vers  de 
TEpître  de  Sapho  à  Phaon  y  que  le  faut  de 
Leucade  ctoit  la  dernière  reffource  des 
amans  infortunes. 


DE    ClCUON,  10  5 

l'objet  5  cependant ,  à  mefure  que  le 
temps  réloigne  ,  l'impreffion  s'affoi- 
blic  dans  les  perfonnes  les  moins  fen- 
fées  :  &  par  conféquent ,  à  l'égard  du 
Sage  3  cette  impreflion  ne  doit  pas 
même  commencer. 


Vouloir  donc  qu'on  marque  des 
bornes  à  ce  qui  eft  mal,  c'eft  préten- 
dre qu'un  fou  qui  fe  précipite  du  ro- 
cher (  7  )  de  Leucade  ,  pourra  ,  s'il 
le  veut  5  fe  retenir  au  milieu  de  fi 
chute.  Autant  que  cela  eft  impoflïble, 
autant  l'eft-il  qu'un  homme  emporté 
par  quelque  paffion  y  fe  retienne  & 
s  arrête  où  il  voudra. 

Tout  ce  qui  eft  pernicieux  dans  fou 
progrès  5  eft  mauvais  en  commençant. 
Or  la  trifte'Je  &  toutes  les  autres  paf- 
fions  5  lorfqu'elles  arrivent  à  un  cer- 
tain degré,  font  peftilentielles.  Donc , 
à  les  prendre  dès  leur  naiflance  ,  elles 
ne  valent  rien.  Car  3  du  moment  qu'on 
a  quitté  le  fentier  de  la  Raifon ,  elles 
fe  pouffent  ?  elles  s'avancent  d'elles- 
mêmes  :  la  foibleffe  humaine  trouve 
du  plaifir  à  11e  point  réfifter  :  Se  in- 


106  V  E  N  S  E3  E  S 

femel  à  ratione  difcejfum  efi  :  ipfique  fîbt 
imbecillitas  indulget  >  in  altumqite  prove- 
hitur  imprudent ,  nec  reperit  locum  con~ 
fifiendi. 

Quamobreyn  nihil  interefi ,  utrkm  mo- 
dérât as  perturbationes  approbent ,  an  mo- 
de rat  am  injufUtiam  ,  moderatam  igna- 
wiam  y  moderatam  intemperantiam.  Qui 
enïm  vitiis  modum  apponit  ,  is  partent 
fufctpit  vitiorum.  Quod  cnm  ipfum  per 
fe  odiofum  efi  ,  tum  eo  moleftius  ,  quia 
funt  in  lubrico  ,  incitât  Jlque  femel  procli- 
p  labuntur ,  fufiiner/que  nullo  modo  pof 
funu 

Maxime  (S)  admonendus  efi ,  quant  us 
fit  fur  or  amoris.  Omnibus  enim  ex  animi 
perturbationibus  efi  profeflb  nulla  vehe- 
mentior  \ut ,  fi  jam  ipfa  Ma  accufare  no- 
lis  ,  flupra  dico ,  &  corrupielas  ,  &  adul- 
teria  ,  incefia  denique ,  quorum  omnium 
accufabilis  efi  turpitudo  :  ftd  ut  h&ç 
cmittas  ,  perturbalio  ipfa  mentis  in  amo» 
re  fœda  per  fe  efi.  Nam  ut  Ma  prêter- 
eam  ,  qtta  funt  jurons  ,  htc  ipfa  per  fefe 


(8  )  Tafcui.  IV.  }j. 


DE    ClCERON.  I07 

fenfîblement  on  fe  voit  ,  Ci  j'ofe  ainfî 
parler  ,  en  pleine  mer  ,  le  jouet  des 
flots. 

Approuver  des  pafïions  modérées 9 
c'eft  approuver  une  injuftice  modérée , 
une  lâcheté  modérée ,  une  intempé- 
rance modérée.  Car  prefcrire  des  bor- 
nes au  vice  5  c'eft  en  admettre  une  par- 
tie. Et  outre  que  cela  feul  eft  blâma- 
ble 5  rien  11  eft  d'ailleurs  plus  dange- 
reux. Car  le  vice  ne  demande  qu'à 
faire  du  chemin  3  Se  pour  peu  qu'on 
l'aide  \  il  glilfe  avec  tant  de  rapidité , 
qu'il  n'y  a  plus  moyen  de  le  retenir. 

On  doit  bien  faire  lentif  à  un  hom- 
me amoureux  3  dans  quel  abyme  il  fe 
plonge.  Car  de  toutes  les  pafïions 
celle-ci  eft  la  plus  orageufe.  Quand 
même  nous  mettrions  à  part  les  dé- 
bauches ,  les  intrigues ,  les  adultères^ 
les  incéftes ,  toute  autre  turpitude  re- 
connue pour  telle  ;  &  fans  toucher  ici 
aux  excès  où  l'amour  fe  porte  dans  fa 
fureur  ,  n'y  a-t-il  pas ,  dans  fes  effets 
les  plus  ordinaires ,  8c  qu'on  regarde 
comme  des  riens ,  une  agitation  d'ef» 


ioS  Pense5  es 

quant  habent  levitatem  ,  qu&  videntuî 

ejfe  mediocria  ? 

(  9  )  injurise  5 
Sufpi.ciones  »  tnSmicittae^  indu- 

ci  ce  ? 

Bellum  ,  pax  rurfum.  Incerta 

hxc  fi  poftuîes 
Ratione  certa  facere  ,  mhilo  plus 

agas , 

Quàm  lï  des  operam  ,  ut  cum 
ratione  infanias. 
Hétc inconflantia  mutabilitafque  mentis  $ 
quem  non  ipfa  pravitate  deterreat  ?  Eft 
ertim  illud  ,  qitod  in  omni  perturbation* 
dïcitur  ,  demonflrandum  ,  nullam  ejfe 
nïfi  opinabilem  ,  niji  judicio  fufceptam  , 
mfi  vohtntariam.  Etenim  fi  naturalis 
arnor  ejfet  :  &  amarent  omnes ,  &  fan- 

(<?)  Terent.  Eunuch.        1.  Se.  1. 

(  1  )  Xoilà  >  félon  Plutarque ,  la  différen- 
ce la  plus  remarquable  qu'il  y  ait  entre  l'a- 
mour &  l'amitié.  Que  d'honnêtes  -  gens 
foient  amis  ,  c'eft  pour  toujours  :  parce  que 
Teftime  réciproque ,  qui  a  fait  naître  leur 
Jiaifon  ,  &  qui  en  eft  la  bâfe  ,  ne  peut  rece- 
voir d'atteinte  ;  car  nous  les  fuppofons  hon- 
nêtes-gens. Mais  l'amour  porte  fur  des  prin- 
cipes qui  ne  fe  montrent  pas  toujours  fous 
le  mime  point  de  vue,  &  qui  dépendent  afr- 


DE    ClCERON.  XO$ 

prit  ,  qui  eft  quelque  chofe  de  pi- 
toyable &  de  honteux  ? 

Rebuts  9  foupfons  ,  débats ,  trêve , 

guerre  nouvelle , 
Et  puis  nouvelle  paix.  Par  ce  por- 
trait jidelle  , 
Voyez,  que  la  Raifon  afpireroit  en 
vain 

A  fixer  de  V amour  le  manège  in- 
certain. 

Quiconque  entrepr  endroit  cette  pé- 
nible cure , 

Voudroit  extravaguer  avec  poids 
&  mefur£. 
Puifque  l'amour  dérange  fi  fort  PeC 
prit ,  comment  lui  donne  -t-on  en- 
trée dans  Ton  cœur?  Car  enfin,  c'eft 
une  paffion  >  qui  5  comme  toutes  les 
autres ,  vient  abfolument  de  nous ,  de 
nos  idées  5  de  notre  volonté.  Et  la 
preuve  que  lamour  n'eft  point  une 
loi  de  la  Nature ,  c'eft  que ,  (i  cela 
étoit?  tous  les  hommes  aimeroient  , 
ils  aimeroient  toujours  ;  l'objet  de  leur 
paffion  (  i)  ne  varieroit  point  ,  8c 

folument  de  l'opinion.  Aînfî  l'amour  eft 
une  paffion  :  mais  l'amitié  eft  comptée  aïs 
rang  des  vertus. 


1 1 6  Pense3  es 

per  amarent ,  &  idem  amarent ,  ne  que 
alium  pudor ,  alium  cogïtatio ,  alium  Ja~ 
tietas  déterrer  et. 

An  Me  (  i  )  mihi  liber  ,  eux  mulier 
imper at  ?  cui  leges  imponit,  prœfcribit , 
jubet  ,  vetat  quod  videtur  ?  qui  nihil  im- 
per anti  negare  poteft ,  nïhil  reeufare  au- 
det  ?  Pofcit  ?  dandum  efi  :  vocat  f  <ve- 
niendum  :  ejicit  ?  abeundum  :  minatur  ? 
fxtimefeendum.  Ego  vero  ifium  non  mo- 
do fervum  ,  fed  neqiûjjîmum  fervum , 
etiam  fi  in  amplijfima  familia  natus  fit  , 
appellandum  puto* 


Qui  ('  3  )  natura  dwuntur  irâcundi , 
ét. ut  mifericordes ,  aut  invidi ,  taie  quid  ; 
iifitnt  ejufmodi  conftttuti  quafî  m'ala  va- 
letudine  animi ,  fanabiles  tamen  :  ut  de 
Socrate  dicitur.  Cum  multa  in  conventu 
*viùa  collegijjet  in  eum  Zepyrus ,  qui  Je 

(2)  Parad.'V.  2. 

(3)  Tufcuh  IV.  37. 


DE    ClCERON.  III 

Von  ne  verroit  pas  l'un  fe  guérir  par 
la  honte ,  l'autre  par  la  réflexion  9  un 
autre  par  la  fatiété. 

Regarderai- je  comme  un  homme 
libre  ,  celui  qu'une  femme  maîtrife  ; 
à  qui  elle  impofe  des  loix  ;  à  qui  elle 
prefcrit  ?  ordonne  5  défend  ce  qu  elle 
veut ,  &  fans  qu  il  puiife  la  refufer , 
lui  refifter  en  rien  ?  Veut-elle  avoir  ? 
il  faut  donner.  Appelle-t-elle?  il  faut 
accourir.  Elle  congédie  ?  il  faut  fe  re- 
tirer. Elle  menace?  il  faut  trembler. 
Pour  moi  ,  cet  homme-là  fût-il  du 
fang  le  plus  noble ,  je  tiens  que  c'eft , 
non  un  efclave  Amplement  ,  mais  le 
plus  vil  de  tous  les  eiclaves. 

Quand  on  dit  qu  il  y  a  des  gens 
portez  naturellement  ?  ou  à  la  colère, 
ou  à  la  pitié  ,  ou  à  l'envie  5  ou  à  quel- 
que autre  paffion ,  cela  lignifie  que  la 
conftitution  de  leur  ame  5  fi  j'ofe  ainfi 
parler ,  n'eft  pas  bien  faine  :  mais  l'e- 
xemple de  Socrate  nous  prouve  qu'ils 
ne  font  pas  incurables.  Zopyre ,  qui 


in  P  ense'es 

naturam  cujufejue  ex  forma  perfpicere 
proftebatur  ,  derifus  eft  à  cœteris  ,  qui 
Ma  in  Socrate  vïtia  non  agnofcerent  :  ah 
ipfo  autem  Socrate  fub  levât  us  ,  cum  Ma 
fibi  (4)  figna,fed  ratione  ,  à fe  dejeiïa  di* 
ceret.  Ergo  ,  ut  optima  quis  valetudine 
affetlus  potefi  videri  ;  at  natura  ad  ali- 
quem  morbum  proclivior  :  fie  animas 
alius  ad  alia  vïtia  propenfior. 

Qmànam  (  5  \  tffe  caufa  putem  ,  cur9 
cum  conflemus  ex  animo  &  corpore  , 
corporis  curandi  tiiendique  causa  qu&fita 
fit  ars  ,  ejufque  militas  deorum  immorta- 
liurn  inventioni  confier ata  :  animi  autem 

(4)  Au  lieu  defigna,  d'habiles  Criti- 
ques propofent  de  lire  irtfita  ,  ou  quelque 
choie  de  fembiable.  Cicéron ,  de  Fato ,  chap. 
5  ,  joint  cet  autre  exemple  à  celui  de  So- 
crate. Stilponem  ,  Megareum  pbilofopbum,.^ 
fcrtbunt  ipfius  familières  ebriofum ,  &  mil- 
lier ofum  fui  ff'e  :  neque  hoc  fcrtbunt  vitupéran- 
tes y  fed  potius  ad  laudem.  Vitiofam  enim  na- 
turam ab  eo  fie  edomitam  <&  compreffam  effe 
decirinâ  ,  ut  nemo  unquam  vinolentum  illum^ 
nemo  in  eo  libidinis  veftigium  vider  it* 

(  î  )TufcuUII.i. 

fe 


DE    ClCERON.  II} 

ïe  donnoic  pour  un  habile  Phyfiono 
rnifte  5  l'ayant  examiné  devant  une 
nombreufe  compagnie  ,  fie  le  dénom- 
brement des  vices  qu'il  découvroit  en 
lui  :  &  chacun  fe  prit  à  rire  ;  car  ou 
ne  voyoit  rien  de  tout  cela  dans  So- 
crate.  Il  fauva  l'honneur  de  Zopyre  y 
en  déclarant  que  véritablement  il 
étoit  porté  à  tous  ces  vices  ;  mais  qu'il 
s'en  écoit  guéri  avec  le  fecours  de  la 
Raifon.  Quelque  penchant  qu'on  ait 
donc  pour  tel  ou  tel  vice ,  on  eft  ce- 
pendant maître  de  s'en  garantir  :  de 
même  qu'on  peut ,  quoique  né  avec 
des  difpofitions  à  certaines  maladies , 
jouir  d'une  bonne  fanté. 

Je  cherche  d'où  vient  que  l'homme 
étant  compofé  d'une  ame  &c  d'un 
corps  5  on  s'eft  appliqué ,  pour  ce  qui 
regarde  la  fanté  du  corps  ,  à  inventer 
un  art ,  dont  l'utilité  a  donné  lieu  de 
l'attribuer  aux  Dieux  immortels  :  & 
que  pour  ce  qui  regarde  les  maux  de 
l'ame  ,  non  feulement  on  s'eft  moins 
mis  en  peine  d'apprendre  à  les  guérir  y 
mais  depuis  que  l'art  en  a  été  décou- 

K 


î  t  4  Pensf'es 
medicwa  nec  tant  defiderata  fît ,  ante< 
qiùm  inventa^  nec  tant  culta,  pofteaqukm 
cognita  efl ,  nec  tam  multis  grata  & 
probata ,  pluribus  etiam  fufpeUa  &  in~ 
wifa  ?  An  quod  corporis  gravitatem  & 
dolorem  ariimo  judicamus ,  animi  morbum 
forpore  non  fenùmus  ?  Ita  fit ,  ut  animus 
de  je  ipfe  tum  judicet ,  cum  id  ipfum ,  quo 
judicatur  y  œgrotet. 


f^3 

IHud  (  6  )  animorum  corpor inique  dif 
jimile ,  quod  animi  valentes  morbo  ten- 
tari  non  poffunt  >  corvora  pojjunt  :  fed 
corporum  offenfîones  fine  culpa  accidere 
poffunt ,  animorum  non  item.  Quorum 
emnes  morbi  &  perturbationes  ex  afper- 
natione  rationis  eveniunt.  Itaque  in  homi- 
nibus  foùtm  exiftunt.  Nam  befl'u  fîmile 
quiddam  faciunt ,  fed  in  perturbationes: 
non  incidunt. 

(OTufcuL  !V.  14. 

4§&  • 


DE'ClCERON.  tlf 

Yert ,  il  n*a  pas  été  fi  cultivé  ;  &  loin 
d'avoir  autant  de  partifans  5  il  eft  fuf- 
pedfc ,  &  même  odieux  à  la  plufpart 
du  monde.  Peut-être  cela  vient-il  de 
ce  que  Famé ,  quand  le  corps  fouf- 
fre,  en  a  pleine  connoiiïance  ;  mais 
que  le  corps  5  quand  Famé  eft  ma- 
lade ,  n'y  voit  rien.  Tellement  que 
Famé  malade  s  n'ayant  déjuge  qu'elle- 
même  ,  &  ne  pouvant  faire  alors  fes 
fondions  y  ne  connoît  point  fon  état. 

Il  y  a  cette  différence  entre  les  ma- 
ladies de  Famé  8c  celles  du  corps ,  que 
les  unes  peuvent  arriver  fans  qu'il  y 
ait  de  notre  faute ,  au  lieu  que  nous 
fommes  toujours  coupables  des  au- 
tres. Car  les  pallions  i  qui  font  les 
maladies  de  Famé  ,  ne  viennent  que 
de  notre  révolte  contre  la  Raifon.  Et 
cela  eft  fi  vrai  ,  que  l'homme  feul  y 
eft  fujet.Car  les  brutes  n'en  font  point 
fufceptibles  ,  quoiqu'il  y  ait  quelque 
reflemblance  entre  pafïion  3  &  ce 
qu'elles  font.. 


Kij 


P  E  N  S  E5  E S 


Videamus  ,  quanta  (  7  )  fini V  qm  œ 
philofophid  remédia  morbu  animorum  ad- 
hibeantur.  Efl  enim  qu&dam  medicina 
certè  :  nec  tara  fuit  homïnum  generi  infen- 
fa  atque  inimica  natitra ,  ut  corporibus 
m  res  falutares ,  animis  nullam  invene- 
rit.  De  quibus  hoc  etiam  efl  mérita  melikf, 
quodf.  corporum  adjumenta  adhibentur 
extrinfecus  ,  animorum  falus  inclufa  in, 
his  if  fis  efl.  Sed  quo  major  efl  in  eu  prœf 
tantia  &  divinior ,  eo  majore  indigent  di- 
ligentià.  Itaque  bene  adhibita  ratio  cernit^ 
quid  optimum  fit  ;  negleffa ,  multis  im~ 
plicatur  erroribus» 


Reliquum  (  8  )  efl ,  ut  tut  e  tibi  imper  es.. 
Quanquam  hoc  nefcio  quo  modo  d'catur 
quafi  duo  fimus  ,  ut  alter  imper  et  3  alter 
pareat  :  non  infcitè  tamen  dicitur.  Efl. 


(7)  Tufcul.  IV.  27. 

(  8)  Tufcul.  IL  20  zju 


DE  ClCERON, 


Pour  guérir  nos  maladies  fpirituel- 
les  ,  voyons  quels  remèdes  la  Philo- 
fophie  nous  ordonne.  Car  il  y  en  a 
certainement  ;  &  la  Nature  qui  a  tant 
créé  de  chofes  falutaires  au  corps ,  n'a 
point  été  allez  cruelle  5  allez  ennemie 
de  riiomme  5  pour  que  fou  ame  fût 
privée  de  tout  fecours.  Elle  Ta  même 
d'autant  plus  favorifée  ,  que  les  fe- 
cours qui  regardent  le  corps  3  font 
hors  de  lui  ;  au  lieu  que  tout  ce  qui 
eft  néceflaire  pour  le  falut  de  rame-, 
eft  renfermé  dans  Pame  même.  Mais 
plus  elle  eft  d'un  ordre  fupérieur  ,  plus 
elle  demande  d'attention.  Prenez  -  en 
foin  ,  fes  lumières  font  toujours  pu- 
res ;  négligez-la  -,  mille  &  mille  er- 
reurs i'offufquent. 

Vous  n'avez  donc  plus  qu'à  vous 
commander  à  vous-même.  J'avoue 
que  c'eft  une  manière  de  parler  fîngu* 
lière  5 &  qui  fuppofe  qu'on  (oit  deux*, 
l'un  pour  commander ,  l'autre  pour 
<©beïr.  Mais  elle  n'eft  pas  fans  fonde* 


ï  î  8  Pense'es 
enim  animus  in  partes  tributas  duas  : 
quarum  aller  a  rationis  efi  particeps  ,  al- 
téra expers.  Cum  ig'uur  pracipitur ,  ut 
nobifmetipfis  imperemus  ,  hoc  prœcifitur  , 
ut  ratio  coerceat  temeritatem.  Eft  in  ani  * 
mis  omnium  ferè  natura  molle  cjidddam^ 
demïjfum ,  humile  ,  enervatum  quodam- 
modo  &  languidum  ,  fenile.  Si  nihil 
aliud ,  nihil  effet  homine  deformius.  Sed 
prœfio  efi  domina  omnium  &  regina  ra- 
tio y  quœ  connixa  per  fe  &  progrejfa  Ion- 
gins  ,  fit  perfetta  (  9  )  virtus.  H&c  ut 
împeret  illi  parti  animi  ,  qu&  obedire 
débet ,  id  videndum  efi  <viro. 

(9)  Cicéron  ,  dans  une  'infinité  d'en- 
droits ,  définit  ainfi  la  Vertu  ,  Conformité  à 
la  droite  Raifon  :  &  il  dit  expreffément  dans 
la  Tufculane  IV  ,  chap.  1 5  3  if  fa  Virtus  bre- 
'vtjfîwe  re&a  Ratio  Mû  foteft* 


DE  '  C  I  C  E  R  O  N,  ï  I  9 

ment  :  car  notre  ame  fe  divife  en  deux 
parties ,  Tune  raifonnable  ,  l'autre  pri- 
vée de  raifon.  Ainfi  ,  lorfqu'on  nous 
ordonne  de  nous  commander  à  nous- 
mêmes  ,  c'eft  nous  dire  que  nous  faf- 
fions  prendre  le  deffus  à  la  partie  rai- 
fonnable, fur  celle  qui  ne  l'eft  pas. 
Toutes  les  ames  renferment  5  en  effet  5 
je  ne  fais  quoi  de  mou  ,  de  lâche  5 
de  bas  5  d'enervé  ,  de  languilfant  ; 
&c  s'il  n'y  avoit  que  cela  dans  l'hom- 
me ,  rien  ne  feroit  plus  hideux  que 
l'homme.  Mais  en  même  -  temps  il 
s'y  trouve  bien  à  propos  cette  maî- 
trelîe ,  cette  Reine  abfolue  ,  la  Raifon, 
qui ,  par  les  efforts  qu'elle  a  d'elle- 
même  le  pouvoir  de  faire ,  fe  perfec- 
tionne 5  &  devient  la  fuprême  vertu. 
Or  il  faut  pour  être  vraiment  homme  ± 
lui  donner  pleine  autorité  fur  cette  au- 
tre partie  de  l'ame  x  dont  le  devoir  effc 
d'obéir. 


ï  1C  P  E  N  S  E5  £  S 


V. 

OU ID  efi  (  i  )  optabiïius  fapien* 
tia  ?  quid  pr<sftantius  ?  quid  kor> 
mini  melius  ?  quid  homme  dXgnius  ?  Hanc 
igitur  qui  expetunt, Vh\\o[o^hx  nominan- 
îitr  \nec  quidquam  aliud  efi  philofophiaj 
fi  interpretari  velis ,  quàm  ftudium  fa* 
pientiœ.  Sapientia  autem  efi ,  (  ut  à  vete- 
ribus  Fhilofophis  définit  um  efi  )  rerum  di- 
vinarum  &  humanarum ,  caufaritmque  , 
qiiibus  h&  r es  continentur  ,  fcientia  :  eu- 
jus  ftudium  qui  vitupérât ,  haud  fane 
intellïgo ,  quidnam  fit ,  quod  laudandum 

(i)offic.  II.  2, 

(  i  )  Qui  dit  les  chofes  divines  ,  <&  les  hu- 
maines ,  dit  abfoiument  tout,  fans  rien  ex- 
cepter. Âinfi  le  Sage  parfait  ,  eft  l'homme 
qui  fait  tout.  On  eft  forcé  d'admettre  ce 
principe  des  Stoïciens  ,  avec  les  conféqu en- 
ces  qu'ils  en  tiroient ,  &  qu'un  de  nos  meil- 
leurs Poètes  ,  le  célèbre  Rcufîeau ,  fait  bien 
ièntir  par  ces  deux  vers  : 

Du  vieux  Zenon  F  antique  Confrérie 
Difoit  tout  vice  être  ijfu  £ânerie. 
On  ne  feroit ,  en  effet ,  aucune  faufTe  dé- 
marche ,  fi  l'on  voyoit  toujours  clairement 
&  d'où  Ton  part ,  &  où  l'on  va.  On  ne  pé- 

S.U  R 


DE  ClCERON. 


I  21 


Sur  la  Sagesse. 

QU'  Y  a-t-il  de  plus  defirable  que 
la  fageflfe  ?  Qu'y  a-t-il  de  meil- 
leur ,  de  plus  utile  aux  hommes,  ôc 
qui  foit  plus  digne  d'eux  ?  On  donne 
le  nom  de  rhilofopbes  ,  à  ceux  qui  la 
recherchent  :  &  ce  mot  de  Philosophie 
veut  dire  précifément ,  amour  de  la  fa- 
gejfe.  Or  la  fageiïè  ,  ainfi  que  les  an- 
ciens Philofophes  l'ont  définie  ,  eft  la 
connoiilance  (  i  )  des  chofes  5  foit  di- 
vines ,  foit  humaines ,  &  de  ce  qui 
conftitue  leur  nature.  Un  homme  qui 
mépriferoit  cette  étude ,  je  ne  vois  pas 
ce  qu'il  peuteftimer.  Car  fi  vous  cher- 

cheroit,  ni  en  Morale  ,  ni  en  Politique, 
ainfi  du  refte.  Véritablement ,  ce  Sage  des 
Stoïciens  ,  l'homme  qui  fait  abfolument 
tout,  ne  fut  jamais  qu'en  idée.  Mais  il  ne 
faut  pas  que  rimpoflibiiité  de  parvenir  au 
comble  de  la  fagefTe  ,  nous  empêche  d'y 
afpirer.  Rappelons-nous  ici  notre  Horace  : 
Non  pojfîs  oculo  qtianihm  contendere 
Lyncens  y 

Non  tamen  idcirco  contemnas  lippus  in~ 
ungi. 

L 


in  Pense5  es 

put  et.  Nam  (ive  obleftatio  quœritur  anU 
mi  ,  requiéfque  curarurn  :  qu<z  conferri 
cum  eorum  Jiudiis  -pote/}  ,  qui  femper  ali- 
quid  anquirunt ,  quod  fpettet  &  valeat 
ad  bene  beatéque  vivendum  ?  five  ratio 
conjîant'u  ,  virtutîfque  quœritur  :  aut  hxc 
ars  efi ,  aut  nulla  omnino ,  per  quam 
cas  ajjequamur.  Nulla?n  dicere  maxima- 
rum  rerum  artem  ejfe ,  cum  minimarum 
fine  arte  nulla  fit ,  hominum  efi  parum 
confideratè  loquentium  ,  atque  in  maxi- 
vus  rcbus  errantium.  Si  autem  efi  aliqua 
disciplina  virtuiis  ,  ubi  ea  quaretur  ,  cum 
ab  hoc  difcendi  génère  difcejferis  ? 

Oculorum  ,  inquit  Flato  ,  efl  in  nobiî 
{  ?  )  fenfus  acerrimus  :  quibus  fapien- 
tiam  non  cernimus.  Quàm  Ma  ardentes 
amores  excitaret  fui ,  fi  vider  etur  ? 


Principio  (  4  )  generi  animantium 

(3  )  De  Finibus  ,  II.  i$. 
(4)  Cffic.I.  4. 


chez  l'agréable  Se  l'amufant  >  peut-on 
tien  comparer  à  une  forte  d'étude  y  qui 
tend  à  nous  rendre  gens  de  bien ,  & 
heureux  ?  Mais  d'ailleurs  5  ou  c'efl:  à 
la  Philofophie  de  nous  enfeigner  les 
principes  d'une  probité  folide  &  con- 
fiante j  ou  il  n'y  a  point  d'art  pour 
cela*  Or ,  de  prétendre  qu'il  n'y  ait 
point  d'art  propre  à  nous  enfeigner 
l'edentiel,  tandis  qu'il  y  a  des  arts 
pour  tout  le  refte;  c'efl:  un  difeours 
peu  fenfé  ,  &  une  erreur  capitale. 
Pour  apprendre  donc  la  vertu  3  à  quelle 
autre  école  iroit-on ,  qu'à  celle  de  la 
Philofophie  ? 

Quoique  la  vue  foit  le  fens  le  plus 
fubtil  ?  cependant ,  dit  Platon  ,  Toeil 
ne  fauroit  découvrir  la  Sagefïe.  O  ! 
fi  elle  étoit  vifible  ,  de  quel  amour 
les  hommes  s'enflammeroient  pour 
elle! 

A  tout  animal ,  de  quelque  efpèce 
qu'il  foit ,  la  Nature  d'abord  lui  infpi- 
re  de  veiller  à  conferver  fon  être  ,  de 

Lij 


I  14  P  E  N  S  E*  E  S 

emni  efi  à  n attira  tributum ,  ut  Je ,  vï- 
tam  ,  corpufque  tueatur,  declinétque  ea, 
qiu  nocitura  videantur ,  omnidque ,  qua 
fint  ad  vivendum  necefjaria  ,  anquirat , 
&  paret  ,  ut  paftum  ,  ut  latibula  ,  ut 
alla  eyafdew,  gêner is .  Commune  item  ani- 
mantuim  omnium  efi  con]unUionis  appe- 
titus  >  procreandi  causa  ,  &  cura  qu<z-> 
dam  eorum ,  qu&  procreata  funt.  Sed  in- 
ter  hominem  &  belluam  hoc  maxime  in-* 
tereft ,  quod  h&c  tantum ,  quantum  [enfin 
movetur,  ad  idjoluni)  quod  adefi>  quodque 
prœfens  efi  »  jMiccommodat  3  paululkm 
admodum  fentiens  prdtteritum  ,  aut  futu-* 
rum.  Hoûîo  autem  {quod  rationis  efi 
particeps  ,  per  quam  confequentia  cer- 
nit  9  caufas  rerum  videt ,  earumque  pro- 
greffus  ,  &  quafi  anteceffwnes  non  igno* 
rat  y  fimilitudines  comparât ,  &  rébus 
prœjèntibus  adjungit  >  atque  annettit  fu- 
tur as  )  facile  totius  <viu  curfum  videt , 
ad  edmque  degendam  préparât  res  necefi* 
farias. 


In  primifque  hominis  efi  propria  vert 
inqaifitio  atque  invefiigatio,  Itaqm  chm 


fuir  ce  qui  pourroit  lui  être  nuilible  ,. 
&  de  chercher  à  fe  procurer  des  ali~ 
mens,  une  retraite,  tout  ce  qui  lui 
eft  néceflaire  pour  mettre  fa  vie  & 
fou  corps  en  sûreté.  Tous  les  ani- 
maux ont  encore  cela  de  commun, 
qu'ils  fe  portent  à  engendrer  leur  fem- 
blable ,  &  qu'ils  prennent  un  certain 
foin  de  ce  qu  ils  ont  mis  au  monde. 
Mais  entre  l'homme  &  la  bête ,  il  y 
a  cette  différence  effentielle  :  Que  la 
bête  ,  n'ayant  pour  guide  que  le  fen- 
timent  9  ne  s'attache  qu'aux  chofes 
préfèntes  ,  &  qui  font  devant  fes  yeux, 
fans  être  touchée  ,  que  bien  foible- 
ment ,  ni  du  pafie  ,  ni  de  l'avenir. 
Que  l'homme ,  au  contraire ,  eft  doué 
d'une  Raifon  ,  qui  lui  montre  l'en- 
chaînement des  chofes  ;  par  où  elles 
font  occafionnées  ;  quelles  en  font  les 
fuites  ;  le  rapport  des  unes  avec  les  au- 
tres ;  &  pouvant  d'un  coup  d'œil  ,  qui 
embralïè  l'avenir  avec  le  préfent  ?  voir 
tout  le  cours  de  fa  vie ,  il  prend  de 
loin  fes  mefures  pour  ne  manquer  de 
rien. 

Un  goût  remarquable,  &  qui  eft 
particulier  à  l'homme,  c'eft  le  defir 


ïi£  P  E  N  S  E*  I  S 

furnus  necejfariis  negotïis  curlfque  <vacut  > 
tum  avemus  aliquid  vider e ,  audire  ,  ad- 
difcere  :  cognitionémque  rentra  aut  oc~ 
cultarum  ,  aut  admit  abilium  ad  beatè 
vivcndum  ,  necejfariam  ducimw* 


*fantus  efi  (6)  innatus  in  nobis  co- 
gnltionis  amor  &  fcientiœ  >  ut  nemo  du- 
bitare  pojjit  ,  quin  ad  eas  res  hominum 
natura  nullo  emolumento  invitata  rapia- 
tur.  Videmujne ,  ut  pueri ,  ne  verberibus 
quidem ,  à  contemplandis  rébus  perquiren- 
difqite  deterreantur  ?  ut  puifi  requirant , 
&  aliquid  fcire  fe  gaudeant  ?  ut  aliis 

(f)  De  Fwib.V.  iS. 

(  6  )  On  voit  affez  qu'il  s'agit  ici  de  cette 
Admiration y  qui  eft  la  fille  de  l'Ignorance  , 
&  qui  fait  que  nous  defirons  ou  craignons 
des  chofes  dont  nous  ne  ferions  nullement 
touchez  y  fi  nous  en  connoifllons  le  jufte 
prix,  Horace  a  commencé  une  de  Tes  Epî- 
tres  par  la  même  penfée  ,  &  il  emploie  la 
ai  crue  expreffion  : 

Ntl  admit  art ,  prope  res  eft  una  ,  Nu* 
mi  ci  y 

So laque  y  qud  pojfit  facere  &  fervare 
beatum* 


D  £    C  I  C  E  R  O  N,  127 

de  connoîcre  le  vrai.  Que  nous  ayons 
du  loifir  ,  &c  l'efprit  libre  3  nous  nous 
fentons  cette  envie  de  voir  ,  d'enten- 
dre ,  d'apprendre  quelque  chofe  :  per- 
fuadez  que  pour  vivre  heureux  5  il 
nous  importe  de  pénétrer  dans  ce  qui 
eft  caché  ,  ou  qui  caufe  une  forte 
(  5  )  d'admiration. 

Telle  eft  l'envie  d'apprendre  &  de 
favoir  ,  avec  laquelle  nous  venons  au 
monde ,  qu'il  eft  clair  que  c'eft  un  pen- 
chant 5  qui  ,  toute  utilité  à  part  5  eft 
naturel  à  l'homme.  Remarquez-vous 
que  la  crainte  du  châtiment  ne  peut 
même  quelquefois  empêcher  les  en- 
fans  d'être  curieux  ?  Vous  les  aurez 
rebutez ,  ils  vous  queftionneront  en- 
core. Quelle  joie  pour  eux  d'avoir 
enfin  appris  ce  qu'ils  vouloient  5  8c 
quelle  demangeaifon  de  le  raconter 
à  d'autres  ?  Une  pompeufe  cérémo- 
nie, des  Jeux  publics  5  tout  ce  qui  eft 
fpeétacle,  les  enchante  au  point  qu'ils 
en  fouffrironc  la  faim  &  la  foif.  Mais 
ne  voyons-nous  pas  les  gens  de  Let- 
tres fî  charmez  de  leurs  études  ,  qu'ils 


TiS  Pense'es 
narrare geftiant  ?  ut  pompa  ,  ludis  y  at- 
que  ejufmodi  fpetlaculis  teneantur  5  ob 
eamque  rem  vel  famcm  &  fitim  perferant} 
Quid  vero  ?  qui  ïngenuïs  fiudiis  atque  ur- 
ubus deleclantur  >  nonne  videmus  eos  nec 
valetudinis  >  nec  rei  familiaris  habere  ra- 
tionem  ,  omniaque  perpeti  ,  ipsâ  cogni- 
iïone  0°  fcientiâ  captos  ?  &  cum  m^xi- 
mis  curis  &  laboribus  compenfare  eam , 
quam  ex  difcendo  capiant  ,  voluptattm  ? 

Mihi  quidern  Hornerus  hujufmodi  quid- 
dam  vidijfe  videtur  in  Us  >  qu<z  de  Sire-' 
num  cantibus  finxerit.  Neque  enim  vo- 
cum  fuavitate  mdentur  ,  aut  novitate 
quadam  &  varietate  cantandi  revocare 
eos  folitœ, ,  qui  prœtervehebantur  ,  fed  quia 
multa  fe  fcire profitebantur;  ut  hommes  ad 
earum  [axa  d'ifcendi  cupiditate  adharef- 
cerent.  Ita  enim  invitant  Uhjpm  :  (  nam 
verti ,  ut  qu&dam  Homeri  >fic  ijîum  ipfam 
locum  ) 

O  decus  Argoîicum  ,  quia  pup- 

pim  flectis  Ulyiïes  y 
Àuribus  ut  noftros  poiïis  agnok 

cere  cantus. 
Nam  nemo    hxc  unquam  efl 

tranfve&us  ca^rula  curfu  , 


r  E    C  I  C  E  R  O  N.  Iip 

en  oublient  leur  fanté ,  &  leurs  pro- 
pres affaires  ?  Pour  fe  rendre  favans , 
ils  ne  trouvent  rien  de  pénible;  &: 
quelque  grands  que  foient  leurs  tra- 
vaux ?  ils  fe  croient  dédommagez  par 
le  plaifir  qu'ils  goûtent  en  acquérant 
*   des  lumières,. 

Je  m'imagine  que  c'eft  à  peu  près 
ce  qui  a  donné  lieu  à  la  fï&ion  d'Ho- 
mère fur  le  chant  des  Sirènes.  Car  il 
paroît  que  ce  n'eft  point  par  la  dou- 
ceur de  leur  voix ,  ni  par  la  nouveau- 
té ,  ou  par  la  variété  de  leurs  chants  , 
qu'elles  attiroient  les  voyageurs  à  leur 
écueil  ;  mais  que  c'étoit  pluftôt  en 
leur  offrant  de  partager  avec  eux  les 
rares  connoitlànces,  dont  elles  avoient, 
à  les  en  croire  ,  l'efprit  orné.  Voici , 
en  effet ,  le  difcours  qu'elles  tiennent 
à  Ulylfe  :  c'eft  un  des  morceaux  que 
j'ai  traduits  d'Homère. 

Arrêtez-vous  ,  Ulyjfe  >  au  bruit  do 

nos  accords. 
Pourriezrvous  le  premier ,  àidav* 

gnant  ce  rivage , 
Au  charme  de  nos  voix  refufer 

votre  hommage  l 


130  Pense'  es 

Quin  priùs  adftiterit  vocum  duî^i 

cedine  captus  ; 
Poft  variis  avido  fatiatus  pe&ore 
mufis  5 

Dodtior  ad  patrias  lapfus  perve^ 
neric  oras. 

Nos  grave  certamen  belii ,  ela- 
démque  tenemus , 

Graeria  quam  Troj^  divino  nu- 
mine  vexit  ; 

Omniâque  è  lacis  rerum  veftîgîa 
terris. 

Vidh  Homerus  ,  probari  fabulam  non 
pojfe  ,  fi  cantlunculïs  tantus  vïr  irretitus 
teneretur.  Scieniiam  pollicentur  :  quam 
non  erat  mirum  fapuni'u  cufido  patriâ 
fjje  cariorem. 

de  veteres  (  7  )  qu'idem  phllofophi ,  in 
beatorum  tnfulis  ,  fingunt ,  qualis  futur  a 
fit  vit  a  fapientium  9  quos  car  a  omni  H- 
beratos  ,  nullum  neceffarium  vitœ  cultum 
aitt  -paratum  requ'ir  entes  ,  nihil  aliud  ejfe 
affuros  putans  9  n'ifi  m  omne  tempus  in 

(  7  )  ibid.  cap.  19. 

(8)  Toutes  les  couleurs  des  Peintres, 
toutes  les  figures  des  Poê'tes  n'enchériroiant 


DE    ClCERON.  IJÏ 

Inftruit  par  nos  leçons  >  riche  de 

nos  trefbrs  y 
Le  voyageur  les  porte  au  fein  de 

fa  patrie. 
Nous  chantons  ces  travaux ,  ces 

illuflres  revers , 
Far  qui  le  fier  Vriam  vit  fa  gloire 
flétrie. 

Il  n'eft  rien  de  caché  pour  nous  dans 
VUnivers. 

Homère  comprit  qu'un  fi  grand  hom- 
me s'arrêtant  pour  entendre  de  belles 
voix  ,  la  fidtfon  n'étoit  pas  recevable, 
Mais  de  promettre  la  fcience  à  un 
homme  amoureux  de  la  fagelïè ,  il  y 
avoit  de  quoi  lui  faire  oublier  fa  pa- 
trie. 

Quelle  fera  la  vie  des  Sages  5  dans 
ces  îles  qu'on  a  imaginées  (  8  )  pour 
en  faire  le  féjour  des  Bienheureux  y 
ôc  où  il  n'y  a  nulle  forte  de  foucis ,  ni 
de  befoins  ?  Tout  leur  temps  5  difent 
les  anciens  Philofophes  5  ils  remploie- 
ront à  étudier  la  nature  y  &  à  faire 

pas  fur  la  defcription  de  ces  îles  fortunées, 
qui  fe  lit  dans  Muret ,  Var.  Leci.V.  i. 


i$i  Pense' es 

qmrendo  ac  difcendo  >  in  nature  cognl* 

tione  confumant. 

Ntfî  (  9  )  multorum  prœceptis  >  multif- 
tjue  lïteris  mihi  ab  adolefcentia  fuajtjfem  9 
nihil  ejfe  in  <vïta  magnopere  expeten- 
àum  ,  nïfi  laudem  atque  honejlatem  :  in 
ta  autem  perfequenda  omnes  cruciatus 
corporis  ,  omnia  pericula  mords  atque 
exilii  parvi  ejfe  ducenda  :  minquam  me 
pro  Jalute  veftra  in  tôt  ac  tantas  dimi- 
cationes  ,  atque  in  hos  profligatornm  ho- 
rninum  quotidianos  impctus  objecijfem. 
Sedpleni  omnes  funt  libri ,  p\en<z  fapien* 
tïum  voces ,  plena  exe?nplorum  vêtu  (las  ' 
qu&  jacerent  in  îenebris  omnia,  nifiliîe* 
rarum  lumen  accedcret.  Ouàm  multas 
nobis  imagines ,  non  folkm  ad  intuendum  5 
verum  etiam  ad  imitandum  ,  fortijfrmo- 
rum  virorum  expreffas  fvripiores  &  Grœci 
&  Latini  reliquerunt  ?  quas  ego  mihi 

(p)  Pro  Archia  ,  cap.  6. 

(  i  )  Cicéron  parle  de  ce  qu'il  avoît  fa;t, 
étant  Conful ,  dans  la  conjuration  de  Ca- 
ti'Jina.  Le  parti  qu'il  prit  de  faire  mourir  les 
principaux  conjurez  ,  n'étoit  pas  inoins  dan- 
gereux pour  lui  perfonnellement  r  que  né- 
ceflkire  pour  l'Etat. 


DE   ClCERON.  13} 

ou  tâcher  de  faire  fans  celle  de  nou- 
velles découvertes. 

Pour  moi  5  lî  par  beaucoup  de  pré- 
ceptes &  de  bons  livres  que  j'ai  lus 
dès  ma  jeunefle,  je  ne  m'étois  pas 
convaincu  qu'il  nJy  avoit  rien  de  fort 
defirable  en  cette  vie  5  fi  ce  n'eft  l'hon- 
neur  &  la  vertu  ;  &  qu'il  falloit  plu- 
ftôt  que  de  nous  en  départir  5  braver 
les  tourmens  &:  les  dangers ,  la  mort 
&  l'exil  :  jamais  je  n'aurois  rifqué  ^ 
quand  votre  falut  (  1  )  l'ordonnoit  , 
d'avoir  tant  d'attaques  à  foutenir  ,  & 
de  me  voir  en  butte  ,  comme  j'y  fuis 
chaque  jour  ,  à  la  fureur  des  plus 
grands  fcélérats.  Mais  tous  les  livres  , 
tous  les  difcours  des  Sages  ,  toute  l'an- 
tiquité nous  met  des  exemples  devant 
les  yeux:&  ces  exemples3fi  l'on  n'avoit 
point  écrit ,  leroient  enfevelis  dans 
les  ténèbres.  Combien  les  écrivains  , 
foit  Grecs  >  foit  Latins  5  nous  ont-ils 
lailïé  d'excellens  portraits ,  non  pour 
les  expofer  feulement  à  nos  regards  y 
mais  pour  nous  porter  à  nous  y  con- 
former  ?  Je  ne  perdois  point  de  vue 


15+      ■     "    P  E  N  S  t  !  S 

jcmper  in  adminiftranda  republica  prd~ 
ponens  >  animum  >  &  mentem  meam  ipfâ 
cogitatione  hominum  excellentium  con- 
formabam. 

Qu&ret  quijpiam  >  quid  ?  illi  ipfi  fum- 
mi  viri ,  quorum  virtutes  literis  prodita 
Junt ,  iftane  dotlrinâ ,  quant  tu  laudibus 
effers  ,  eruditi  fuerunt  ?  Difficile  efi  hoc 
de  omnibus  confirmare.  Sed  tamen  ejl 
certum  ,  quid  refpondcam.  Ego  multos 
hommes  excellenti  animo  ac  virtute  fuijfe  , 
dr  fine  dottrïna  ,  naturœ  ipfius  habitua 
prope  divino  ,  per  feipfos  &  modera-os  , 
&  graves  ,  extitijjefateor.  Etiam  illud 
adjungo  ,  fœpius  ad  laudem  atque  virtu* 
tem  naturam  fine  doUrina  5  qukm  fine  na* 
tura  valuijfe  doUrinam.  Atque  idem  ego 
contendo  >  cum  ad  naturam  exirniam  at- 
que illuflrem  accèdent  ratio  quzdûm  con~ 
formatioque  doUrina  :  tum  illud  nefcio 
quid  pTdLclarum  ac  fingulare  folere  exi* 
(1ère.  Ex  hoc  ejfe  hune  numéro ,  quem 
patres  noftri  viderunt  ,  divinum  homi* 

(z)  C'eft  le  fécond  Africain  ,  celui  qui 
étoit  fils  de  Paul-Emile  ,  &  qui  fut  adopté 
par  le  fils  du  premier  Scipion  ,  à  qui  le  fur- 
nom  à! Africain  avoit  été  donné.  Nous  au- 
rons encore  d'autres  occafions  d'en  parler. 


DE    ClCERON.  IJÇ 

ces  admirables  modelles  ;  3c  c'eft  de 
là  que  je  tirois  le  courage  &  la  pru- 
dence ,  dont  j'avois  befoin  dans  le 
maniement  des  affaires. 

On  me  dira  :  Quoi  >  ces  grands 
hommes  eux-mêmes  5  dont  les  vertus 
font  célèbres  dans  l'Hiftoire  ,  avoient- 
ils  cette  forte  d'érudition  ,  que  vous 
comblez  de  louanges  ?  A  Fégard  de 
tous ,  il  ne  feroit  pas  aifé  de  pronon- 
cer. Voici  pourtant  ce  que  j'ai  de  cer- 
tain à  répondre  là-deffus.  Je  conviens 
qu'il  y  a  eu  plufieurs  hommes  d'un 
rare  mérite ,  qui  5  grâce  à  un  naturel 
heureux  ,  Se  prefque  divin  ?  n'ont 
rien  eu  à  emprunter  de  l'étude  pour 
devenir  vertueux.  J'ajouterai  même , 
qu'un  beau  naturel  a  plus  fouvent 
réuiïi  fans  l'étude  ,  que  l'étude  fuis 
un  beau  naturel.  Mais  d'un  autre  cô- 
té ,  lorfquun  homme  qui  eft  heureu- 
fement  né  5  joint  à  cela  de  bonnes>étu- 
des ,  je  foutiens  que  la  réunion  de 
tous  les  deux  eft  ce  qui  forme  ordi- 
nairement le  mérite  fupérieur,  le  mé- 
rite fingulier.  Voilà  par  quelle  route 
marchèrent  5  &  l'incomparable  (  2  ) 
Africain ,  que  nos  pères  ont  vu  ;  &c 


ï  3  S  Pense' es 

nern  ,  Africanum  :  ex  hoc  C.  Ldxum  9 
L.  Furium ,  moderatiffimos  hommes  & 
conîinentijfimos  :  tx  hoc  forttjjimum  vi- 
rum ,  &  Mis  temporibus  dotlijjimum ,  M. 
Catonem  illum  fenem  :  qui  profeiïo  fi 
nihil  ad  percipiendam  3  colendamque  vir~ 
tutem  literis  adjuvarentur  ,  ?iunquam  fe 
ad  earum  ftudium  contulijfent. 

Quoi  fi  non  hic  tantus  fruBus  often- 
deretur  >  &  fi  ex  his  fiudiis  deleftatio 
fola  peteretur  :  tamen  ,  ut  opinor  ,  hanc 
animi  remijfwnem  ,  humanijjimam  ac  li~ 
beraliffimam  judicaretis.  Nam  cœterœ  ne- 
que  temporum  funt ,  neque  atatum  om- 
nium ,  neque  locorum.  H<zc  Jludia  ado- 
lefcentiam  alunt ,  feneftutem  obtenant , 
fecundas  res  ornant ,  adverfis  perfugium 
ac  folatium  prœbent ,  deleftant  domi ,  non 
impediunt  foris  9  pernottant  nobijcum  2 
peregrinantur ,  rufticantur. 

(  3  )  Celui  que  Cîcéron  fait  parler  dans 
fon  Dialogue  fur  la  Vieillerie, 


un 


DE    ClCERON.  I37 

un  Lélius ,  un  Furius ,  modelles  de 
fagelle  ,  de  probité  ;  Se  ce  vieux 
(  3  )  Caton ,  la  valeur  même ,  &  qui 
avoit,  pour  fon  temps  5  un  profond 
favoir.  Auroient-ils  cultivé  les  Let- 
tres avec  tant  d'ardeur,  s'ils  avaient 
jugé  que  ce  fût  un  fecours  inutile 
pour  acquérir  la  vertu,  &c  pour  en  bien 
remplir  les  devoirs  ? 

Quand  même  les  Lettres  ne  pro- 
duiroient  pas  de  fi  grands  fruits  5  &  à 
n'y  chercher  que  du  plailir  :  au  moins 
ne  leur  refufera-t-on  pas ,  je  crois  y 
d'être  Famufement  le  plus  doux  &  le 
plus  honnête.  Tous  les  autres  plaifirs 
ne  font ,  ni  de  tous  les  temps  5  ni  de 
tous  les  âges  5  ni  de  tous  les  lieux. 
Mais  les  Lettres  font  l'aliment  de  la 
jeuneile ,  &;  la  joie  de  la  vieilleffe  ; 
elles  nous  donnent  de  l'éclat  dans  la 
profpérité  ?  &c  font  une  relîource  ? 
une  confolation  dans  l'adverfité  ;  elles 
font  les  délices  du  cabinet  y  fans  em- 
barralièr  ailleurs  ;  la  nuit  elles  nous 
tiennent  compagnie  ;  aux  champs  5  & 
dans  nos  voyages  5  elles  nous  fuivenu 


i?8 


Pensées 


Qua  funt  (  4  )  igitvir  epularum ,  aut  lit-* 
dorum  ,  aut  fcortorum  voluptates  cum 
his  voluftatibus  comparandœ  ?  Atque  hœc 
qu'idem  fluàia,  doùirinœ,  Qu&  quidem  pru-* 
dentibus ,  &  hene  influuûs  pariter  cum 
œtate  crefcunt  :  ut  honejïum  illud  Solonis 
fît  ?  quod  ait  -verficulo  quodam  ,  fenefcerc 
fe  multa  in  dies  addifcentem  :  quâ  vo- 
luptate  animi  nulla  certè  potefl  ejfe  major. 

In  hoc  (6  )  génère  &  naturali ,  & 
honefto  ,  duo  vitia  vitanda  funt  :  unum  9 

(  4  )  Senecl.  cap.  14. 

(  5  )  Plutarque  ,  dans  fes  Vies  3  nous 
a  confervé  le  vers  Grec  de  Solon: 

Yiiçylçxoi  <tf  cùei  nouvel  iïiê^açKiuèvoç. 

Amyot  Ta  rendu  ainfi  : 

Je  deviens  vieux  en  apprenant  toujours. 

(6)  Offic.î.  6.  * 

(  7  )  Extrait  d'un  Difcours  prononcé  à 
l'ouverture  du  Parlement  de  Paris ,  en  1 704, 
par  M.  Dagueffeau  ,  alors  Avocat  Géné- 
ral, aujourd'hui  Chancelier  de  France. 

„  Penferpeu,  parler  de  tout  ,  ne  douter 
M  de  rien  ,  n'habiter  que  les  dehors  de  Ton 

ame ,  &  ne  cultiver  que  la  fuperficie  de 
3j  fon  efprit  •  s'exprimer  heureufement>  avoir 


DE    C  I  C  E  R  O  Nv  139 

Que  deviennent  les  plaifîrs  de  la 
table  ,  les  fpectacles  ,  le  commerce 
des  femmes ,  mis  en  comparaifon  avec 
les  douceurs  que  l'étude  nous  offre  ? 
Pour  les  perîbnnes  fenlées  &:  bien 
élevées  5  c'eft  un  goût  qui  croît  avec 
l'âge.  Ainfî  le  vers  (  y  )  de  Solon  3  où  il 
dit  qu'en  vieillilîant  il  apprend  tou- 
jours ,  lui  fait  honneur.  Aucun  plaifir, 
qui  flatte  i'efprit  5  ne  peut  furpaller 
celui-là. 

Il  y  a  deux  inconvéniens  à  fuir  , 
en  fe  livrant  à  un  goût  fi  naturel  8c 
fi  louable.  L'un  5  de  croire  qu'on  (  7  ) 

„  un  tour  d'imagination  agréable  ,  une  con- 
verfation  légère  &  délicate  ,  &  lavoir  plai- 
re  fans  fe  faire  eftimer  ;  être  né  avec  le  ta- 
lent  équivoque  d'une  conception  promp- 

„  te  ,  &  fe  croire  par-là  au-delfus  de  la  ré- 
flexion;  voler  d'objets  en  objets,  fans  en 

„  approfondir  aucun  ;  cueillir  rapidement 
toutes  les  fleurs  ,  &  ne  donner  jamais  aux 

„  fruits  le  temps  de  parvenir  à  maturité  > 
c'eft  une  foibie  peinture  de  ce  qu'il  a  plu 
à  notre  fiècle  honorer  du  nom  d'efpriu 


140  Pense'  es 

ne  incognito,  pro  cognitis  habeamus ,  tnf~ 
que  temerè  ajfentiamur  :  quod  vitium  ef* 
fugere  qui  volet ,  (  omnes  autem  velle 
debent  )  adhibebit  ad  confiderandas  res 
&  tempus  ,  &  diligentiam.  Alterum  eji 
vitium  j  quod  quidam  nimis  magnum  ftu- 
dium  ,  multamque  operam  in  res  obfcuras 
atque  difficiles  conferunt ,  eafdemque  non 
neceffarias.  Quibus  vittis  declinatis  ,  quod 
in  rébus  honefiis  &  cogmtione  dignus  ope- 
r<e  curaque  ponetur  9  id  jure  laudabiturl 


Tr&clare  (  8  )  F  lato  :  Beatum  ,  eut 
etiam  in  feneilute  contigerit  ,  ut  fa- 
pientiam  ,  verafque  opxniones  ajjequi 
pojftt. 

(8)  Fin.  V.  21. 


DE    ClCERON.  14  r 

fait  ce  qu'on  ne  fait  point  ,  &  d'avoir 
la  témérité  de  s'y  opiniâtrer.  Pour  fe 
garantir  de  ce  danger  5  ainfi  que  nous 
devons  tous  le  vouloir ,  il  faut  don- 
ner à  l'examen  de  chaque  matière  y 
Se  l'attention ,  &  le  temps  qu'elle  de- 
mande. L'autre  inconvénient  eft  de 
s'appliquer  5  &  avec  trop  d'ardeur  ,  à 
des  chofes  obfcures ,  difficiles  5  &c  qui 
ne  font  point  néceflaires.  Qu'on  évite 
ces  deux  écueils  3  on  fera  vraiment 
eftimable  de  s'attacher  à  quelque 
fcience  honnête  &  digne  de  curiofité* 

Heureux  5  dit  très-bien  Platon  3 
Thomme  qui  peut ,  ne  fut-ce  que  dans 
fa  vieilleiïe  ,  parvenir  à  être  fage  y  «Sc- 
ia penfer  fainement. 


1^1 


P  E  N  S  E*  E  5 


VI 

AL  IV  D  (  i  )  utile  interdum ,  aliuâ 
honeftum  videri  fiolet.  Falso  :  nam 
eadem  utilitatis  5  qux  honefiatis  eft  régula. 
Qui  hoc  non  perviderit ,  ab  hoc  nulla 
fraus  aberit ,  mrilum  facinus.  Sic  enim 
cogitans ,  Eft  iftuc  quidem  honeftum  5 
verùm  hoc  expedit ,  res  À  natura  co- 
pilât  as  au  débit  errore  dhellere  :  qui 
fons  eft  fraudium ,  maleficiorum  ,  ficelé- 
rurn  omnium.  Itaque  fi  vir  bonus  ha- 
beat  hanc  vim  ,  ut  ,  fi  digitis  concrepue- 
rit  ,  pojfitt  in  locupletium  tefiamenta  no- 
men  ejus  irrepere  ;  hac  vi  non  utatur  : 
ne  fi  exploratum  quidem  habeat ,  id  om- 
nino  nemtnem  unquam  fiufipicaturum.  Ho- 
mo jufir  as  ,  tfque  s  quem  fentimus  virum 
bonum  ,  nihil  cuiquam ,  quod  in  fie  trans- 
férât y  detrahet.  Hoc  qui  admit atur  » 
is  fie  y  quid fit  <vir  bonus ,  neficire  fateatur» 

(  i)  Offic.Ill.  18  ,  &  15?. 

(  z  )  Manière  de  parler,  qui  tient  du  pro- 
verbe ,  &  qui  fîgnifie  ,  Faire  la  plus  petite 
choie  du  monde  ,  la  chofe  qui  dépend  1$ 
plus  de  nous,  &  qui  coûte  ie  moins. 


DE     CiCERON.  14? 


Sur  l  4  Probité. 

QUELQUEFOIS  ,  A'un  côté  on 
croit  voir  Futile  ;  &  de  Fautre  3 
l'honnête.  On  fe  trompe  :  car  Futile 
n'eft  jamais  où  n'eft  pas  l'honnête. 
Un  homme  qui  doute  de  cette  véri- 
té ,  ne  fauroit  être  qu'un  fripon  , 
qu'un  fcélérat.  Il  fe  dira  5  Voilà  V hon- 
nête ,  mais  voici  le  bon  :  &  du  moment 
que  Faudace  &  l'erreur  vont  jufqu'à 
féparer  deux  chofes ,  que  l'ordre  de 
la  Nature  a  réunies ,  la  porte  eft  ou- 
verte à  toute  forte  d'injuftices  &  de 
crimes.  Quand  donc  un  homme  de 
bien  n'auroit  qu'à  claquer  ( 2)  des  doigts 
pour  fe  faire  coucher  fur  des  Tefta- 
mens  de  sens  riches  5  à  Finfcu  du  Te- 
ftateur  ;  fût-il  même  certain  de  n'en 
être  jamais  foupçonné  ?  il  n'uferoit 
pas  d'un  pareil  fecret.  Un  homme 
jufte ,  &  qui  eft  ce  qu'on  entend  par 
homme  de  bien>  ne  prendra  n'en  à  perfon- 
ne.  Trouver  cela  étonnant  ?  ce  feroit 
abfolument  ignorer  ce  que  c  eft  que 
probité.  Quiconque  voudra  dévelop- 


144  P  E  N  S  E*  E  S 

At  vero  fi  quis  voluerit  animiful  corn- 
j)licatam  noùonem  evolvere  y  jam  Je  ipfe 
doceat ,  mm  vïrum  bonum  ejje ,  qui  pro- 
fit quibus  poffu  :  noceat  nemini ,  nijt  la- 
çeffitus  injuria.  Quid  ergo  ?  hïe  non  no* 
ceat  y  qui  quodam  quafi  veneno  perfciat , 
ut  ver  os  hcredes  moveat ,  in  eorum  locum 
ipfe  fuccedat  ?  Non  igitur  faciat  (  dixe- 
rit  quis  )  quod  utile  fit ,  quod  expédiât  ? 
lmmo  intelligat ,  nïhil  nec  expedire  ,  nec 
utile  ejfe  ,  quod  fit  injufium.  Hoc  qui  non 
didicerit ,  bonus  <vir  effe  non  poteriu 

Incidunt  (  4  )  fepe  caufœ ,  ckm  repug* 
ware  utilitas  honeflati  videatur  $  ut  anim* 
advertendum  fit ,  repugnétne  plane ,  an 

(  3  )  On  auroît  tort  de  croire  que  Cieé- 
ron  autorife  ici  la  vengeance.  Rien  n'eft  plu3 
folidement  y  ni  plus  clairement  établi  que 
le  pardon  des  injures  ,  dans  les  écrits  des 
Philofophes  païens.  On  peut  voir  le  Criton 
Se  le  Gorgias  de  Platon.  Mais  combien  d'é- 
xemples  qui  prouveroient  que  la*  pratique 
repondoit  chez  eux  à  la  dodrine  ?  Tout  ce 
que  Cicéron  veut  dire  ,  c'eft  que  la  loi  na- 
turelle nous  permet  de  repouffer  l'aggreP- 
lèur  injufte  ,  pourvu  qu'on  fe  renferme  dans 
les  bornes  que  cette  même  loi  preferit.  A. 


DE    CïCERON.  I4J 

per  l'idée  confufe  qu'il  en  a  dans  l'ef. 
prit ,  verra  par  fes  propres  lumières , 
que  l'honnête- homme  eft  celui  qui 
fait  tout  le  bien  qu'il  peut  ,  &c  qui 
ne  fait  de  mal  à  perfonne ,  fi  ce  n'eft 
dans  le  cas  (  j  )  d'une  légitime  dé- 
fenfe.  Or  celui  qui  avec  je  ne  fais 
quelle  drogue ,  feroit  difparoître  le 
nom  des  véritables  héritiers  ,  pour  fe 
mettre  à  leur  place  ,  ne  feroit-il  de 
mal  à  perfonne  ? 

Mais ,  dira  quelqu'un ,  négligera- 
t-on  ce  qui  eft  utile  &  avantageux  ? 
Répondons  à  cela  ,  que  rien  d'injufte 
n'eft  avantageux  ,  ni  utile.  Point  de 
probité  à  elpérer  de  qui  ne  tient  pas 
ce  principe. 

Il  y  a  bien  des  cas  où  l'utile  paroîc 
oppolé  à  l'honnête ,  &  il  fmt  alors 
examiner  fi  l'opposition  n'eft  qu'appa- 

cela  près  ,  il  n'eft  jamais  permis  Je  faire  dix 
mal  à  perfonne,  ni  par  conféquent  de  ren- 
dre injure  pour  injure.  Cicéron  donne  à  Cé- 
far  une  louange  bien  flatteufe ,  en  lui  dw 
fànt  ,  Oblivifci  nihil  foies  ,  nifi  injurias, 
U)Offic.  III.  iz. 

N 


146  Pense'  Es 

jojfit  cum  honeftate  conjungu  Ejus  gene- 
ris  h&  funt  quaftiones  :  Si  (  exempli  gra- 
tta )  vir  bonus  Alexandrià  Rhodum  ma- 
gnum  frumenti  numerum  advexerit  in 
Rhodiorum  inopia  &  famé  ,  fummaque 
annon<z  cantate  :  fi  idem  fciat ,  complu- 
tes  mer cator es  Alexandrie  folviffe  >  na* 
véfque  in  curfu ,  frumento  onuflas  9  pe- 
tentes  Rhodum  ,  viderit  :  ditturnfne  fit  id 
Rhodiis  ,  an  filentio  Juum  quhm  plurimo 
venditurus  ? 

Sapientem  &  bonum  virum  fingimus  : 
de  ejus  deliberatione  &  confultatione  qu<z- 
rimus  :  qui  celaturus  Rhodios  non  fit  >  fi 
id  turpe  judicet  :  fed  dubitet ,  an  turpe 
non  fit. 

In  hujujmodi  caufis  aliud  Diogeni 

(  ^  )  Alexandrie ,  ville  bâtie  par  Alexan- 
dre le  Grand  fur  les  bords  du  Nil  :  d'où  * 
jufqu'à  Rhodes  ,  île  célèbre  de  la  Méditer- 
ranée ,  le  trajet  eft  d'environ  cent  quarante 
de  nos  lieues. 

(  6  )  Plufieurs  Philofophes  ont  porté  ce 
même  nom.  Le  plus  fameux  eft  Diogène 
le  Cynique  ,  qui  étoit  de  Sinope.  Celui 
dont  il  s'agit  ici  ,  fut  l'un  des  trois  députez 
qui  allèrent  de  la  part  des  Athéniens  à  Rome 
fous  le  Conlulat  de  Scipion  &  de  Marcel- 
lus  y  comme  nous  l'apprenons  dans  le  Lucul- 
lus  de  Cicéron,  chap.  45. 


D!    ClCERON,  I47 

rente, ou  fi  elle  eft  réelle.  Voici  des 
cas  de  cette  efpèce. 

On  fuppofe ,  par  exemple ,  que  la 
famine  étant  à  Rhodes  3  &c  le  blé  por- 
té à  une  extrême  cherté  ,  un  Mar- 
chand (  5  )  d'Alexandrie ,  homme  de 
bien ,  y  débarque  quantité  de  grain. 
Plufieurs  autres ,  partis  d'Alexandrie, 
y  en  conduifent  auiïi  ;  &  même  il  les 
a  vus  en  mer.  Avertira-t-ii  les  Rho- 
diens  ?  ou  ,  ne  difant  mot  >  vendra- 
t-il  fon  blé  au  plus  haut  prix  ? 

On  le  fuppofe  vraiment  homme  de 
bien ,  &c  réfolu  à  ne  rien  taire  5  fi  la 
probité  l'exige.  Mais  dans  le  doute 
fi  elle  l'exige  y  il  délibère  fur  le  parti 
qu'il  prendra. 

Pour  l'ordinaire ,  fur  ces  fortes  de 
queftions ,  Diogcne  (  6  )  de  Babylo- 
ne ,  Stoïcien  du  premier  ordre  ,  & 
Antipater  fon  difciple  ,  homme  de 
beaucoup  d'efprit ,  penfent  difFérem- 
ment.  Antipater  foutient ,  que  le  ven- 
deur doit  nettement  déclarer  à  l'ache- 
teur tout  ce  qu'il  fait.  Au  contraire  , 
félon  Diogène  ,  il  n'eft  tenu  qu'à  ce 
qui  eft  prefcrit  par  le  Droit  civil  , 
c'eft-à-dire  >  qu'à  déclarer  fi  la  mar- 

Nij 


Ï48  P  E  N  S  e'  E  S 

Babylonio  vider  i  foie  t ,  magno  &  gravi 
Stoïco  :  aliud  Antipatro  ,  difcipulo  ejus  f 
homini  acutiffimo.  Antipatro,  omniapa- 
tefacienda,  ut  ne  quid  omnino ,  quod 
venditor  norit ,  emptor  ignorée  :  Diogeni , 
venditorem  ,  quatenus  jure  civili  conflit 
tutum  fit ,  dicere  vida  oportere  :  cetera 
fine  injîdiif  agere  :  &  quoniam  vendat , 
velle  quàm  optimè  vendere.  Advext  , 
expofui ,  vendo  meum  non  pluris  ,  quant 
cMeri  :  fortajje  etiam  minoris ,  ckm  ma- 
jor  efl  copia.  Cuifit  injuria  ? 

Exoritur  Antipatri  ratio  ex  altéra 
parte  :  Quid  ais  ?  tu  ckm  hominibus  con- 
julere  debeas ,  &  fervire  humant  Jocieta- 
ti ,  eaqm  lege  natus  fis  ,  &  ea  habeas 
principia  nature ,  quibus  parère ,  &  quœ 
fequi  debeas  ,  ut  militas  tua ,  cornmunis 
utilitas  fît  :  vicifsîmque  cornmunis  utili- 
tas ,  tua  fit:  celabis  homines ,  quid  lis 
adfit  commoditatis  &  copia  f 

Refpondebit  Diogenes  fortajfe  fie  : 
Aliud  efl  celare  >  aliud  tacere.  Neque 
ego  nunc  te  celo  ,  fi  tibi  non  dico  ,  qua 
natura  deorum  fit ,  quis  fit  finis  bonorum: 
qw  tibi  plus  prodeffent  cognita,  quant 
triùci  utilitas  :  fed  non  quidquid  tibi 
audire  utile  efl  %  id  mihi  dicere  neçeffc 


DE    ClCERON,  I49 

chandîfe  pèche  par  quelque  endroit  : 
après  quoi  5  toute  fupercherie  à  part  y 
il  n'a  qu'à  vendre  ,  puifque  c'eft  fon 
métier  ,  le  plus  qu'il  pourra.  Je  vous 
apporte  du  blé  ?  je  le  mets  en  vente  y 
je  ne  fuis  pas  plus  cher  que  d'autres , 
ôc  peut-être  le  fuis-je  moins  encore  , 
quand  la  denrée  eft  plus  commune.  A 
qui  fais-je  tort  ? 

Mais  y  reprend  Antipater  ,  n'êtes- 
vous  pas  obligé  de  vous  prêter  aux 
befoins  d'autrui  5  &c  de  procurer  le 
bien  général  ?  Vous  êtes  né  pour  cela  : 
&  cette  loi  que  la  Nature  a  impri- 
mée dans  votre  cœur ,  vous  dit  que 
votre  intérêt  perfonnel  doit  tourner 
à  l'utilité  publique  5  comme  l'utilité 
publique  tourne  à  votre  avantage  per- 
fonnel. Pouvez-vous  par  conféquent 
celer  à  ces  Rhodiens  ,  qui  font  des 
hommes  auflï-bien  que  vous ,  les  ref- 
fources  &  l'abondance  qu'ils  font  à  la 
veille  d'avoir  ? 

A  cela  Diogène  pourroit  répliquer  : 
Entre  celer  une  chofe ,  &  la  taire  ,  il  y 
a  de  la  différence.  Que  je  me  taife 
ici  fur  la  nature  des  Dieux  5  ou  fur 
notre  fouverain  bien  ?  dont  il  vous 

N  iij 


Ï5O  P  E  N  5  e'  E  $ 

eft.  Immo  vero  (  inquiet  Me  )  necejfe  cft> 
fi  quidem  meminifti*  ejfe  inter  hommes 
natura  conjunftam  focietatem.  Mcmini> 
inquiet  Me  :  fed  num  ifta  focietas  talis  eft> 
ut  nïh'il  Jïmm  cujufque  fît  ?  Quod  fi  ita 
eft  ,  ne  vendendum  qu'idem  quidquam  eft  , 
fed  donandum. 

Vendit  (8)  œdes  vir  bonus  frotter  ali- 
qua  vitia }  quœ  ipfe  norit ,  c&teri  ignorent  : 
peftilentes  fint  ,  &  habeantur  jalubres  : 
ignoretur ,  in  omnibus  cubiculis  apparere 
ferpentes  :  malè  materiatét ,  ruinofœ  : 
fed  hoc  prœter  dominum  ,  nemo  fciat. 
Qu&roy  fi  hoc  emptoribus  venditor  non 
dixerit ,  adéfque  vendiderit  pluris  multo  , 
quam  fe  vcndïturum  putarit  y  num  id  in- 
juftè  y  an  improbe  fecerit  ? 

Me  vero  ,  inquit  Antipater.  Quid 

(7)  Toutes  les  éditions  portent,  mili- 
tas ,  &  je  n  ai  ofé  toucher  à  un  texte  géné- 
ralement reçu.  Mais  je  fuis  bien  perfuadé 
qu'il  faut  lire  ,  vilitas  ,  conje&ure  propofée 
dans  le  Cicéron  de  M.  le  Dauphin.  Un  peu 
de  Logique  fuffit  pour  fentir  la  jufteffe  ,  ou 
pluftôt  la  néceflîté  de  cette  correftion. 

(8  )  Offit.  III.  13. 


DE    ClCERON.  I5I 

feroic  plus  important  d'être  inftruit  , 
que  d'avoir  du  blé  (7)  à  bon  compte  ; 
eft-ce  là  vous  celer  quelque  chofe  > 
Tout  ce  qu'il  vous  importeroit  de 
favoir ,  je  ne  fuis  pas  obligé  de  vous 
l'apprendre.  Vous  y  êtes  obligé  5  ré- 
pondra Antipater ,  Ci  vous  fongez  que 
les  hommes  ne  font  tous  qu'une  îb- 
ciété  y  dont  la  Nature  eft  l'auteur.  J'y 
fonge  ,  repartira  Diogène  :  mais  les 
droits  de  cette  fociété  font  -  ils  que 
perfonne  n'ait  rien  à  foi  ?  Il  faut  donc , 
îî  cela  eft  5  ne  rien  vendre  ,  mais  tout 
donner. 

Un  honnête-homme  vend  une  mai- 
fon  ,  dont  lui  feul  il  connoît  les  dé- 
fauts. On  la  croit  faine  ,  elle  eft  em- 
peftée  :  on  ignore  que  dans  toutes  les 
chambres  il  y  vient  des  lerpens  :  les 
matériaux  n'en  valent  rien  y  elle  me- 
nace ruine  5  mais  perfonne  hors  le 
maître  ne  fait  cela.  Il  garde  le  filen- 
ce  5  &  vend  plus  cher  de  beaucoup  , 
qu'il  ne  s'en  flattoit.  Je  demande  s'il 
a  bleffé  la  juftice  y  la  probité  ? 

Oui  fans  doute  y  répond  Antipater. 

N  iiij 


î  y  1  P  E  N  S  E*  E  S 

enim  efi  alhtd  erranti  viarn  non  monflra* 
re  ,  (  quod  Athenu  execratïonibus  fubli- 
cis  fancitum  eft)fî  hoc  non  efl ,  emytorem 
pati  ruere  ,  &  per  errorem  in  maximam 
fraudera  incurrere  ?  Fins  etiam  efl ,  quàm 
tnam  non  monflrare  :  nam  efi  fcientem  in 
errorem  alterum  inducere.  Diogenes  con- 
tra :  Num  te  emere  coegit  ,  qui  ne  horta- 
îhs  quidem  efi  ?  llle  3  quod  non  placebat , 
-profcrijrjît  :  tu  ,  quod  placebat  ,  emifii. 
Qjïbdfi  qui  profcribunt ,  villam  bonam, 
benéque  sectifïcatam  ,  non  exiftimantur 
fefellijp ,  etiam  fi  Ma  nec  bona  efi ,  nec 
ddificata  ratione  s  multo  minus ,  qui  do- 
mum  non  laudarunt.  Ubi  enim  judicium 
emptorij  efi  ,  ibi  fraus  venditoris  qu&  po- 
te fi  ejfe  ?  S  in  auttm  diftum  non  omne 
yrdfiandum  efi  :  quod  diàlum  non  efi ,  id 
prafiandumputas  ?  Quidvera  efi flultius, 

(p  )  On  ne  fait  pas  au  jufle  ee  que  c'é- 
toit  que  ces  exécrations  publiques  chez  les 
Athéniens.  Mais  en  général  on  voit  aflez 
que  c'etoient  des  Ordonnances  qui  fe  li- 
foient  ,  ou  s'affichoient  publiquement ,  & 
qui  menaçoient  des  plusgrièves  peines  ceux 
qui  ne  les  fuivoient  pas-  Quant  à  l'article 
dont  il  eft  queflion  ici ,  convenons  que  s'il 
efl:  honteux  aux  hommes  d'avoir  befoin 
qu'on  les  avertifle  d'un  pareil  devoir ,  au 


de  Ciceron.       r  y  5 
Car,  fi  c'eft  un  crime,  &c  un  crime, 
que  les  Athéniens  (  9  )  flêtrillent  par 
des  exécrations  publiques  ,  de  ne  pas 
montrer  le  chemin  à  un  palïant  qu'on 
voie  qui  s'égare  ;  le  vendeur  qui  laille 
tomber  l'acheteur  dans  un  piège  , 
n'eft-il  pas  également  coupable  ,  & 
plus  coupable  encore ,  puifque  c'eft  à 
deiïein  ,  8c  avec  pleine  connoilfance } 
Mais ,  reprend  Diogcne,  vous  a-t-011 
forcé  d'acheter  ?  On  ne  vous  y  a  pas 
même  excité.  Une  maifon  que  je 
n'aime  pas  ,  je  la  vends  $  &c  vous  5 
parce  qu'elle  fe  trouve  à  votre  gré , 
vous  l'acquérez.  Que  l'affiche  porte , 
Maifon  à  vendre  ,  bonne  &  bien  bâtie  9 
quoique  la  maifon  ne  foit  ni  bonne  ni 
bien  bâtie  y  on  ne  dira  pas  que  le  ven- 
deur foit  un  fripon  ;  &  à  plus  forte  rai- 
fon,  s'il  n'a  point  fait  l'éloge  de  ce  qull 
vendoit.  Quand  l'acheteur  eft  maître 
de  juger  ,  où  feroit  la  fraude  du  ven- 
deur ?  On  n'eft  pas  toujours  garant  de 
tout  ce  qu'on  dit  :  le  ferai-je  de  ce  que 
je  n'ai  point  dit  ?  Veut-on  que  le  mar- 

moins  cette  attention  dans  les  Magiftrats 
d'Athènes  ,  fait  bien  voir  jufqu'où  alloit 
l'humanité  d'un  peuple  fi  polit 


154  Pense*  es 

quam  vendit  or  em  ,  ejus  rei ,  quam  ven- 
dat ,  vida  narrare  ?  Quid  autem  tam 
abfurdum ,  quam  fi  domini  juffu  ita  prœco 
prœdicet,  Domum  peftilentem  vendo  ? 

Qiu  dijudicanda  fiint  :  non  enim ,  ut 
quareremus ,  expofuimus  ,  fed  ut  explica- 
remus*  Non  igitur  videtur  nec  frumen- 
tarins  Me  Rhodios  ,  nec  hic  œdium  vendi- 
ditor  celare  emptores  debuijfe.  Neque 
enim  id  efl  celare ,  quidquid  redceas  :  fed 
cum  ,  quod  tu  fcias  ,  id  igncrare  emolu- 
mend  tui  causa  velis  eos ,  quorum  inter- 
fit  id  frire. 

Quod  (  i  )fi  vituperandi  funî ,  qui 
retïcuerunt  :  quid  de  us  exifïimandum 

(  I  )  Grotius  ,  de  Jure  belli  &  pacis  ,  liv. 
II ,  chap.  ii ,  décide  autrement  que  Cicé- 
ron  ,  fur  ce  qui  regarde  le  marchand  de 
blé.  A  la  vérité ,  dit-il ,  ce  marchand  eût 
fait  une  adion  louable  en  déclarant  tout  ce 
qu'il  favoit.  Quelquefois  même  on  ne  peut 
y  manquer  fans  bleffer  les  règles  de  la  cha- 
rité. Mais  il  ne  faut  pas  ,  ajoute  Grotius  , 
pofer  y  comme  fait  Cicéron  ,  pour  maxime 
générale,  que  le  filence  foit  criminel  toutes 
les  fois  que  *  pour  fon  profit  particulier  ,  on 
ne  dit  pas  une  chofe  ,  que  ceux  à  qui  vous 
la  cachez  ont  intérêt  de  fa  voir.  Cela  n'a  lieu 


DE    ClCERON.         T  5  ^ 

chaud  décrie  fa  marchandife  ?  Qu'il 
feroit  plaifant  d'entendre  un  crieur 
public  dire  par  Tordre  de  celui  qui 
Temploie,  Maifon  empejlée  a  vendre! 

Préfentement  (  i  )  décidons.  Car  je 
n'ai  propofé  la  difficulté  que  pour  la 
réfoudre.  Je  ne  trouve  donc  le  filence 
innocent  3  ni  dans  ce  marchand  de 
blé  à  l'égard  des  Rhodiens  \  ni  dans 
le  vendeur  de  cette  maifon  à  l'égard 
de  l'acheteur  :  &  cela ,  non  qu'il  foit 
mal  de  ne  pas  toujours  dire  tout  ce 
qu'on  fait  :  mais  un  filence  affe&é , 
qui  tourne  à  notre  profit  3  &  au  pré- 
judice d  autrui  %  voilà  ce  qui  eft  mal. 

Puifque  nous  blâmons  un  filence 
affeâé  ,  que  faut-il  penfer  de  ceux 

qu'à  l'égard  des  qualitez  &  des  circonftan- 
ces  ,  qui  par  elles-mêmes  ont  quelque  liai- 
Ton  avec  la  chofe  dont  il  s'agit.  Ainfî  la  dif- 
férence qu'il  y  a  entre  ces  deux  Cafuiftes  , 
c'eft  que  Grotius  met  fur  le  compte  de  la 
Charité  ,  ce  que  Cicéron  met  fur  le  compte 
de  ia  Juftice.  Pour  moi,  je  pardonne  vo- 
lontiers à  Cictron  ,  d'avoir  prefque  confon- 
du l'un  avec  l'autre. 
(  2)  Offic.Ill.  14. 


i  y  6  Pense' es 

efi  0  qui  oratïonis  vamtatem  adhibue* 

runt  ? 

Ù  Canins ,  eques  Romanns  ,  nec  infa- 
cetus ,  &  fatis  literatus  ,  cum  fe  Syracu- 
fas  otiandi  (  ut  ipfe  dicere  fofebat  )  non 
negoûandi  causa  contulijfet ,  diiïitabat , 
fe  hortulos  aliquos  velle  emere  >  quo  in- 
vitare  amicos  ,  &  ubife  obleUare  fine 
interpellatoribus  fojfet.  Quod  cum  per- 
crebuijjet  ,  Pythius  H  quidam ,  qui  ar- 
gent ariam  faceret  Syracufis  ,  vénales 
quidemfe  hortos  non  habere ,  fed  licere 
uti  Canio  ,  fi  vellet  ,  ut  fuis  :  &  fimul 
ad,  cœnam  hominem  in  hortos  in-vitavit 
in  pofterum  dïem.  Cum  Me  promifijfet , 
tum  Pythius  >  qui  efjet ,  ut  argent arius , 
apud  omnes  ordines  gratiofus  ,  pifcatores 
ad  fe  convocavit,  &  ab  his  petivit,  ut  ante 
fuos  hortulos  poftridie  pifearentur  :  dixh- 
que  y  quid  eos  facere  vellet.  Ad  cœnam 
tempore  venit  Canius  :  opipare  à  Pythio 
apparatum  convïvium  :  cymbarum  ante 
oculos  multitudo.  Pro  fe  quijque  quod  ce- 
fer  at  3  afferebat  :  ante  pedes  Pythii  pifces 

/ 


DE     C  I  C  E  R  O  N.  I57 

qui  feroient  fervir  le  menfonge  à  leurs 
fins  ? 

Un  Chevalier  Romain  ,  Canius , 
qui  avoir  de  l'enjouement ,  &  Fefprit 
orné,alla  paiïer  quelque  temps  àSyra- 
cufe  ,  où  ion  unique  affaire  ,  dilbit-il 
devoir  être  de  ne  rien  faire.  Là ,  il 
parloit  fouvent  d'acheter  un  petit  jar- 
din, où  il  pût,  loin  des  importuns, 
avoir  fes  amis ,  8c  fe  réjouir  avec  eux. 
Sur  le  bruit  qui  s'en  répandit  5  un  cer- 
tain Pythius  ,  Banquier  3  lui  dit  qu'il 
avoit  un  jardin  ,  qui  nétoit  pas  à 
vendre  ,  mais  dont  il  le  prioit  d'ufer 
librement.  Il  invita  en  même  -  temps 
fon  homme  à  y  fouper  le  lendemain. 
Canius  accepta.  Pythius  ,  à  qui  fa 
caille  attiroit  beaucoup  de  confidéra- 
tion ,  fit  alïèmbler  les  pêcheurs  pour 
leur  demander ,  que  le  lendemain  ils 
eulïènt  à  pêcher  devant  fon  jardin ,  Se 
il  leur  détailla  fes  ordres.  Canius  ne 
manqua  pas  au  rendez-vous.  Repas 
magnifique.  Quantité  de  barques ,  qui 
fail oient  un  fpeétacle  ,  &  qui  ve- 
noient  toutes  à  l'envi  préfènter  leur 
pêche.  Les  poilTons  tomboient  en  tas 
aux  pieds  de  Pythius.  Hé ,  dit  Camus  t 


i  y  8  Pensées 
abjiciebantur.  Tum  Camus ,  Qu&fo , 
quit  ,  quid  efi  hoc  ,  Fythi  ?  tantumne 
pifcium  ?  tamumne  cymbarum  ?  Et  ille , 
Qjiid  mirum  ,  inquit  ?  hoc  loco  efi  ,  Sy- 
racufis  quidquid  efi  pifcium  :  hœc  aquatio: 
hâc  villa  ifli  car  ère  non  pojfunt.  Incenfus 
Canins  cupiditate ,  contendit  a  Pythio  ,  ut 
<venderet.  Gravatè  ille  primo.  Quid  mili- 
ta ?  impetrat  :  émit  homo  cupidus  & 
locuples  9  tanti  >  quanti  Pythhts  voluit , 
&  émit  infiruftos  :  nomina  facit  :  nego- 
tium  confiât.  Invital  Canius  pofiridie 
familiares  fuos.  Venit  ipfe  mature.  Seal- 
mum  nullum  videt.  Quœrit  ex  preximo 
vicino  ,  num  feru  quidam  pifeatorum 
ejfent  ,  quod  eos  nullos  videret.  NulU , 
(  quod  feiam  )  inquit  ille  :  fed  hic  pifeari 
nulli  folent  ;  itaque  heri  mirabar ,  quid 
accidijfet.  Stomachari  Canius.  Sed  quid 
faceret  ?  nondum  enim  Aquilius  ,  colle- 
ga  &  familiaris  meus  ,  protulerat  de 
dolo  malo  formulas  :  in  quibus  ip/is  cîim 
ex  eo  quœreretur  ,  quid  ejfet  dolus  ma- 
lus ,  refpondebat  :  Cùm  effet  aliud  fimu. 


DE    ClCERON.  IJ9 

qu'eft-ce  que  ceci  ?  Tout  ce  poiflbn  ? 
Tant  de  barques  ?  Faut-il  5  reprend 
Pythius ,  que  cela  vous  étonne  ?  Tout 
le  pohîon  de  Syracufe  eft  ici.  Ceft  le 
feiil  endroit  où  il  y  ait  de  l'eau.  Sans 
ce  lieu-ci,  les  pêcheurs  ne  fauroient 
où  aller.  Voilà  que  Canius  ne  tient 
plus  contre  l'envie  d'acheter.  D'abord 
le  Banquier  fe  défend.  A  la  fin  il  cède. 
Canius ,  plein  de  fon  idée  3  &  ne  re- 
gardant pas  à  l'argent ,  prend  maifbn 
&c  meubles ,  donne  tout  ce  qu'on  en 
veut  avoir  ,  fait  fon  billet.  L/afFaire 
eft  conclue.  Il  prie  fes  amis  pour  le 
jour  fuivant.  Il  y  arrive  de  bonne 
heure.  Il  ne  voit  pas  le  moindre  bat- 
teau.  Il  s'informe  du  voifin ,  s'il  n'y  a 
point  ce  jour-là  quelque  fête  pour  les 
pêcheurs.  Aucune  que  je  fâche,  dit 
le  voifin  :  mais  ordinairement  on  ne 
pêche  point  ici ,  &  je  ne  favois  hier 
à  quoi  attribuer  ce  que  je  voyois.  Ca- 
nius de  s'emporter.  Mais  quel  remè- 
de ?  Aquilius  5  mon  collègue  &  mon 
ami  ,  n'avoit  pas  encore  publié  fes 
formules  contre  le  dol ,  où  il  explique 
très-bien  ce  que  c'eft  que  dol  >  en  hom- 
me qui  fait  définir.  C'eft  5  dit-il  5  don- 


l£0  P  E  N  S  e'  E  S 

latum  ,  aliud  adhim.  Hoc  qu'idem  fané 
luculenter ,  ut  ab  homme  perito  definien- 
du  Ergo  &  Pythius  ,  &  omnes  aliud 
agentes ,  aliud  fîmuUntes  ,  perfidi ,  im* 
frobi  >  malitiofi  funt. 

Explica  (  3  )  atque  excute  intelligent 
tiam  tuam  ,  ut  mdeas  ,  qua  fît  in  ea 
fpecies ,  forma  ,  &  notio  viri  boni.  Ca- 
dit  ergo  in  <virum  bonum  mentiri  emolu- 
menti  fui  causa  ,  criminari ,  prsripere  9 
f aller  e  l  Nihil  profeUo  minus.  Ejt  ergo 
ulla  res  tanti ,  ont  commodum  ullum  tant 
expetendum  ,  ut  viri  boni  &  Jplendorem , 
&  nomen  amittas  ?  Quid  efi  ,  quod  af 
ferre  tantum  militas  ifia ,  quœ  dkitur  , 
fojjit ,  quantum  auferre  ,  fi  boni  <vïri  no- 
men eripuerit ,  fidem  juftiiiâmque  detra- 
xerit  ?  Quid  enim  intertfi ,  utrhm  ex  ho~ 
mine  fe  quis  conférât  in  belluam ,  an  in 
hominis  figura  immanitatem  gerat  bel* 
lu&ï 

Facile  (  4  )  de  damno  efi.  Quid  ?  fi 

(3)  Offic.  III.  zo. 

(4)  Fragm.  lib.  de  Rep.  III. 

ner 


DE   ClCERON,  l6l 

lier  à  entendre  qu'on  veut  une  choie, 
ôc  en  faire  une  autre.  Pythius  ,  par 
conféquent  5  &  tous  autres  qui  ont  de 
femblables  détours  5  font  gens  artifî- 
cieux  5  fans  foi  ,  Se  fans  probité. 

Rentrez  en  vous-même  3  pour  fa- 
voir  ce  que  c'eft  qu'être  homme  de 
bien.  Voyez,  en  développant  cette 
idée ,  ce  qu'elle  vous  préfente.  Trou- 
verez-vous  que  l'homme  de  bien  puif- 
fe  mentir  pour  fon  intérêt  5  calomnier, 
fupplanter  5  tromper  ?  Rien  moins  , 
aflurément.  Qu'eft-ce  qui  peut  tenir 
lieu  de  l'honneur  5  8c  vous  dédom- 
mager du  facrifice  que  vous  ferez  de 
votre  réputation  ?  Pour  une  ombre 
d'utilité ,  vous  allez  donc  renoncer  à 
la  bonne  foi  &  à  l'équité ,  c'eft  à  dire, 
ceflfer  d'être  homme  ?  Qu'importe  y  en 
effet  ,  que  la  figure  humaine  vous 
refte ,  fi  dans  l'ame  il  n'y  a  plus  que 
la  férocité  de  la  bête  i 

Quand  il  ne  s'agit  que  du  pécuniai- 
re j  il  eft  aifé  de  prendre  fon  parti* 

O 


i<?2  Pense*  es 

vita  ejus  in  periculum  veniet ,  ut  eum 
aliquando  necejje  fit ,  aut  occupare  ,  aut 
mort  }  quid  faciet  ?  Fotefl  hoc  evenire , 
Ht  naufragio  fafto  inventât  aliquem  im- 
becillum  ,  tabula  inh&rentem  :  aut  viffo 
exercitu  ,  fugiens  reperiat  aliquem  vul- 
tieratum ,  equo  infidentem  :  utrumne  aut 
illum  tabula,  aut  hune  equo  deturbabit > 
Ht  ipfe  poffït  évader e  ?  Si  volet  juflus  ejfe, 
non  faciet* 

M.  Attilius  (  6  )  Regulus  ,  cum  con- 
fui  iterum  in  Africa  ex  infidïts  captus 
effet ,  duce  Xantippo  Laced&monio ju- 
ratus  miffus  efi  ad  fenatum  ,  ut  ,  nifi 
redditi  effent  Pœnis  captivi  nobiles  qui- 
dam  >  rediret  ipfe  Cartbaginem.  Is  cum 

(  5  )  On  trouvera  Cicéron  bien  ferupu-* 
kux.  Mais  rappelons  ici  la  maxime  fonda- 
mentale ,  qui  nous  défend  de  faire  à  d'au- 
tres y  ce  que  nous  ne  voudrions  pas  qu'on 
nous  fit  a  nous-mêmes,  ghiod  tibi  non  vis 
fieri  y  altert  ne  feceris.  Voilà  qui  fuftît  pour 
appuyer  la  décifîon  de  Cicéron  :  à  moins 
qu'en  ne  veuille  ,  par  de  vaines  fubtilitez  , 
diftinguer  eflentiellement  la  Juftice  d'avec 
la  Charité. 

{6  )  Offic.  III.  z6  y  &  27* 


DE    ClCERON,  l6$ 

Mais  fuppofons  que  Ton  fe  trouve 
dans  la  néceffité,  ou  de  faire  périr 
quelqu'un  ,  ou  de  périr  foi-même. 
C'eft  un  cas  qui  peut  arriver  9  ou 
dans  un  naufrage  5  fi  nous  rencontrons 
une  perfonne  faifie  d'une  planche  > 
qu'elle  n'ait  point  la  force  de  nous  dif- 
puter;  ou  dans  la  déroute  d'une  ar- 
mée ,  iî  en  fuyant  nous  rencontrons 
un  homme  blefïe  ,  qui  foit  à  cheval. 
Prendrons-nous  la  planche  à  l'un  ,  ou 
le  cheval  à  l'autre ,  pour  pouvoir  nous 
fauver  ?  A  ne  confulter  que  la  juftice  , 
nous  n'en  (  5  )  ferons  rien. 

Régulus.  Conful  pour  la  féconde 
fois  5  étant  à  la  tête  de  nos  Troupes 
en  Afrique  ,  &  ayant  été  pris  dans  une 
embufcade  par  Xantippe  ,  Lacédémo- 
nien  5  qui  commandoit  l'armée  enne- 
mie ,  fut  envoyé  au  Sénat ,  pour  de- 
mander qu'on  rendît  quelques  prison- 
niers d'un  grand  nom  ;  mais  avec  fer- 
ment de  retourner  lui-même  à  Car- 
thage  5  s'il  n'obtenoit  rien.  Arrivé  à 
Rome,  il  trou  voit  de  l'utilité  àréuf- 
fir  y  mais  une  forte  d'utilité ,  dont  il 

Oij 


i<?4  Pense'es 
Romcm  wnijfet ,  utilitatis  fpeciem  vidfi 
bat  :  fed  eam  ,  ut  res  déclarât ,  falfam 
judicavit  :  qu&  erat  talis.  Manere  in  fa* 
tria  y  ejfe  dcmifuœ  cum  uxore ,  cum  li- 
beris  s  quam  calamitatem  accepijfet  in 
btllûy  communem  fortune  bellicœ  judican- 
tem 9  tenere  confularis  dign'ttatisgradumz 
quis  h&c  neget  ejfe  utilia  ?  Quid  c  en  je  s  ? 
Magnitudo  animi  &  fortitudo  negau 
Num  locuvletiores  quarts  auBores  ?  Ha- 
rum  enim  efi  wtutum  proprium  ,  ml  ex* 
timefcere  ,  omnia  humanâ  defpicere  s  ni* 
hil ,  quod  homini  accidere  poffit ,  intole- 
randum  putare.  Itaque  quid  fecit  ?  In 
fenatum  venit  :  mandata  expofuit  :  fen-^ 
tentiam  ne  diceret  >  recufavit  :  quamdiw 
jurejurando  hofiium  teneretur  ,  non  ejfe 
fe  fendtorem.  Atque  illud  etiam  {ô  Jtul* 
tum  hominem  ,  dixerit  quifpiam  ,  &  re~ 
pugnantem  utilitati  Juœ  !  )  reddi  capti- 
*vos ,  negavit  ejfe  utile  :  Mo  s  enim  ado~ 
lefcentes  ejfe  >  &  bonos  duces  ,  fe  jam 
confeèîum  JeneElute.  Cujus  cum  vœlttif 
fet  auiïoritas  ,  captivi  retenti  funt  :  ipfi 
Carthaginem  rediit  :  ne  que  eum  caritas, 
patrU  retinuit  >  nec  fuorum.  Neque  vere 
tum  ignorabat ,  fe  ad  crudeliffimum  ho~ 
fiem  5  &  ad  exquifita  fupplicia  profiàf 


DE    ClCERON.  1^5 

reconnut  le  faux ,  comme  l'événement 
le  prouve.  Jouir  de  fa  patrie ,  vivre 
chez  lui  avec  fa  femme  ,  avec  fes  en- 
fans  ,  8c  ne  regardant  fa  difgrace  que 
comme  on  regarde  les  liafards  de  la 
guerre ,  tenir  le  rang  d'un  citoyen  ,  qui 
a  été  Conful  :  peut  -  on  douter  qu'il 
n'y  ait  là  de  l'utile  ?  Qu'en  croyez- 
vous  ?  Mais  la  grandeur  d'ame  8c  le 
courage  n'en  conviendront  pas.  Avez- 
vous  mieux  à  confulter  que  ces  deux 
vertus  -,  dont  le  propre  eft  de  ne  rien 
craindre  ,  8c  de  perfuader  à  l'homme 
que  rien  de  flatteur  ne  doit  l'éblouir  , 
que  rien  de  fâcheux  ne  doit  l'effrayer? 
Régulus  que  fit-il  donc  }  Il  parut  aa 
Sénat ,  expofa  le  motif  de  fon  voyage, 
8c  refufa  d'opiner  ,  fous  prétexte  qu'il 
n'étoit  point  Sénateur ,  tant  que  fon 
ferment  le  tenoit  entre  les  mains  de 
l'ennemi..  A  la  fin  pourtant  (  le  grand* 
fou ,  dira-t-on  ,  d'être  allé  contre  fon 
intérêt)  il  confeilla  de  ne  point  rendre- 
les  prifonniers  :  que  c'étoient  de  bra* 
ves  Officiers,  8c  jeunes ,  au  lieu  que 
fon  âge  le  rendoit  inutile.  Oh  s'en 
tint  à  fon  avis  :  de  forte  que  les  pri- 
sonniers furent  gardez-  8c  lui,  faus, 


166  Pense5  es 

ci  s  fed  jusjurandum  conjervandum  pu- 
tabat.  Itaque  tum ,  cum  vigilando  neca- 
batur ,  erat  in  meliore  caufa ,  qukm  JH 
domi  fenex  captivas  ,  perjurus  confula- 
ris  remanfijftt. 

Cum  (  8  )  rex  Pyrrhus  populo  Romd~ 
no  bellum  ultro  intulijjet ,  cumque  de  im* 
perio  certamen  effet  cum  rege  gêner ofo  ac 

(  7  )  Il  y  a  dans  le  Texte  ,  vigilando  neca- 
hatur  ,  &  cela  étoit  intelligible  pour  les 
contemporains  de  Cicéron  ,  qui  favoient  de 
quelle  manière  Régulus  avoit  fini  fes  jours. 
Voici  ce  qu'en  rapporte  M.  Rollin  ,  dans 
fon  Hifioire  des  Carthaginois. 

„  Ils  (  les  Carthaginois  )  le  tenoient  long- 
„  temps  refferré  dans  un  noir  cachot  ,  d'où 

après  lui  avoir  coupé  les  paupières ,  ils 
5,  le  faifoient  fortir  tout  à  coup  ,  pour  l'ex- 

pofer  au  foleil  le  plus  vif  &  le  plus  ar- 
„  dent.  Ils  renfermèrent  enfuite  dans  une 
„  efpèce  de  coffre  tout  hérifTé  de  pointes , 
„  qui  ne  lui  laiffoient  aucun  moment  de  re- 

pos  ni  jour  ni  nuit.  Enfin  ,  après  l'avoir 

ainfî  long-temps  tourmentépar  une  cruelle 
„  infomnie  ,  ils  l'attachèrent  à  une  croix , 
„  qui  étoit  le  fupplice  ordinaire  chez  les 
^Carthaginois,  &  l'y  firent  périr. 

Je  cite  M.  Rollin  préférablement  aux 
Anciens  ,  d'où  il  a  tiré  ce  récit  :  &  cela  5 


DE    ClCERON,  167 

que  les  douceurs  de  fa  patrie,  fans 
que  (a  tendrelle  pour  fa  famille  balan- 
çât la  fidélité  qu'il  croyoit  devoir  à 
ion  ferment ,  il  retourna  à  Carthage  (y 
où  il  n'ignoroit  pas  qu'une  cruauté 
fans  bornes  lui  réfervoit  des  fupplices» 
inouïs.  Plus  heureux  dans  le  fein  des 
plus  cuifantes  (  7  )  douleurs,  qu'il  ne 
l'auroit  été  de  vieillir  dans  fa  maifon , 
avec  la  honte  d'avoir  flétri  les  hon- 
neurs du  Confulat ,  &  par  fa  captivi- 
té 3  Se  par  fon  parjure. 

Pyrrhus  avoit  entrepris  la  guerre 
volontairement  3  &  il  étoit  queftion 
entre  le  peuple  Romain  y  &  ce  Roi 
brave  &  puifïànt  5  de  favoir  à  qui  de- 
meurèrent l'Empire.  Un  transfuge  > 
qui  gagna  fecrettement  le  camp  de 
Fabricius ,  lui  promit  que  fî  l'on  vou- 
loir le  récompenfer  9  il  repafferoit  avec 
les  mêmes  précautions  au  camp  de 

pour  avoir  occafîon  de  recommander  la 
lecture  de  Tes  ouvrages.  Perfbnne  n'a  écrit 
pour  la  Jeuneffe  ,  ni  avec  de  meilleures  ia* 
tentions  ,  ni  avec  plus  defuccès. 
(  8  )  Offic.  III.  aï. 


i  68  Pensée  s 

potente  ;  perfuga  ab  eo  <venit  in  caftra 
Fabricii ,  eique  cft  pollicitus  ,  fi  prœmium 
fibi  propofuiffet  ,fe  ,  ut  clam  venijfet  ,fic 
clam  in  Pyrrhi  caftra  rediturum  ,  & 
eum  veneno  necaturum.  Hune  Fabricius 
reducendwm  curavit  ad  Pyrrhum  :  idquc 
faftum  ejus  à  finatu  laudatum  eft.  At- 
qui  fi  fpeciem  utilitatis  ,  opinionémque 
quœrimus  ,  magnum  illud  bellum  perfuga 
unus  ,  &  gravem  adverfarium  imperii 
fuftulijfet  :  fed  magnum  dedeçus  &  fia- 
gitium ,  qm-cum  laudis  certamen  fuijfet; 
eum  non  virtute  ,  fed  feelere  fuperatum. 

Qudvro  ,  quam  <vim  (  9  )  habeat  libra 
illa  Critolai:  qui  eum  in  alteram  lancem 
animi  bon  a  imponat ,  in  alteram  corporir, 
&  externat  tantum  propendere  illam  bo~ 
ni  lancem  putet ,  ut  terram  &  maria 
déprimât. 

(  9  )  TufcuLV.  Critolaus  étoit  un  phi- 
Sofophe  Péripatéticien. 


Pyrrhus, 


DE    ClCERÔN,  1^9 

Pyrrhus  ,  &  l'empoifonneroit.  Fabri- 
cius  donna  ordre  quil  fût  remis  entre 
les  mains  de  Pyrrhus.  Cette  a&ion  fut 
louée  par  le  Sénat.  A  ne  confidirer 
pourtant ,  que  ce  qui  paroîc  utile  5  &c 
paile  pour  tel  -y  il  ne  falloit  que  ce 
transfuge  pour  le  débarraiïèr  d'une  af- 
freufe  guerre ,  &c  d'un  redoutable  en- 
nemi. Mais  la  gloire  nous  avoit  mis 
les  armes  à  la  main  contre  Pyrrhus. 
Quel  opprobre ,  quelle  noirceur  d'en 
triompher,  non  parla  valeur,  mais 
par  un  crime  ! 

Que  fignifie  cette  balance  de  Crî- 
tolaiis  5  où  il  prétendoit  que  fi  Ton 
avoit  mis  5  d'un  côté  ,  les  biens  de 
l'ame  >  Se  de  l'autre  5  les  biens  du 
corps ,  avec  tous  ceux  que  la  fortune 
diftribue  •  ce  côté-là  l'emporteroit  y 
quand  même  on  mettroit  encore  de 
celui-ci ,  Se  la  terre  Se  les  mers  > 


17° 


P  E  N  S  L  E  S 


VII. 

NE  QJJ  E  vero  (  i  )  mihi  quidquam 
prdflabilius  videtur  ,  quàm  pojje 
dicendo  tenere  hominum  cœtus  >  mentes 
allïcere  ,  voluntates  impellere  quo  velit  ; 
tinde  autem  velit,  deducere.  Hœc  una 
res  in  omni  lihero  populo  ,  maximéque 
in  pacatis  ,  tranquilUfque  civitatibus  , 
prœcipuè  femper  fioruit ,  fempe'rque  do- 
minât a  eft.  Quid  enim  efl  aut  tant  admi- 
rabile  ,  quam  ex  infinita  multitudine 
hominum  exfiftere  unum  ,  qui  id ,  quod 
omnibus  natura  fit  datum  ,  vel  folus  , 
vel  cum  paucis  facere  pojjit  ?  aut  tam 
jucundum  cognitu,  atque  audltu,  quam 
fapientibus /entendis ,  gravibiifque  verbis 
ornata  oratio  ,  &  perpolita  ?  aut  tam 
potens  ,  tamque  magnificum ,  quàm  po- 
puli  motus  ,  judicttm  religiones  ,  jenatus 
gravitatem  ,  unius  oratwne  converti  ? 
Quïd  tam  porro  regium  >  tam  libérale , 
tam  munificum ,  qukm  opem  ferre  fuppli- 
çibus  y  excitare  affliffos ,  dure  falutem  , 


(  i  )  De  Orat.  I.  8. 


DE  ClCEROM, 


Sur  i?  E  l  o      e  n  c  e. 

RI  E  N  de  fi  beau  félon  moi ,  que 
de  s'attirer  l'attention  de  toute 
une  afièmblée  ;  que  de  charmer  les 
efprits  5  que  de  pouvoir ,  ou  perfua- 
der  ,  ou  difluader  comme  on  veut. 
Par-tout  ou  le  peuple  jouît  de  fa  li- 
berté ,  dans  un  temps  de  paix  princi- 
palement 5  ce  fut  toujours  là  le  pre- 
mier mérite  5  &  ce  qui  donne  le  plus 
de  crédit.  Qu'y  a-t-il  5  en  effet  5  de  Ci 
digne  d'admiration  ,  qu'un  homme  , 
qui  y  dans  ce  prodigieux  nombre 
d'hommes  ,  •  fait  feul  a  ou  prefque 
feul  5  valoir  des  talens  5  que  la  Na- 
ture accorde  à  tous  ?  Rien  flatte-t-il 
fi  délicieufement  Tefprit  &  l'oreille  , 
qu'un  difcours  fagement  penlé ,  6c 
noblement  exprimé  ?  Quel  empire , 
quel  afcendant  comparable  à  celui 
de  l'Eloquence ,  puifque  fous  elle  les 
caprices  du  peuple  ,  la  religion  des 
Juges ,  la  gravité  du  Sénat  ,  tout  plie  f 
Qu'y  a-t-il  de  plus  généreux  3  de  plus 
royal,  &c  qui  marque  plus  un  grand 

pij 


J?jz  Pensées 
liber  are  yericulis ,  retinere  hommes  in 
civitate  ?  Quid  autcm  tara  neceffarium  , 
qukrn  tenere  femper  arma  ,  quibus  <vel 
teElus  ipfe  ejje  pojfis  ,  <vel  provocare  im- 
probos  ,  <vel  te  ulcifci  lacejfitus  ? 


Age  <vero ,  ne  femper  forum  ,fubfellia , 
rojira  ,  curumque  meditere  ,  quid  ejfe 
potefl  in  otio  aut  jucundius ,  aut  magis 
-jpropnum  humanitatis  ,  quàm  fermo  fa- 
cetus  ,  ac  nulla  in  re  rudis  ?  Hoc  enim 
uno  prœftamus  <vel  maxime  feris ,  quod 
colloquimur  inter  nos  >  &  quod  exprimer e 
dicendo  fenfa  pojfumus .  Quamobrem  quis 
hoc  non  jure  miretur  ,  Jumméque  in  eo 
elaborandum  ejje  arbitretur  >  ut ,  que 
uno  homines  maxime  befiiis  praflent ,  in 
hoc  hominibus  ipfis  antecellat  ? 

*  Ut  <vero  jam  ad  Ma  fumma  venia- 

(  z  )  Je  ne  donne  qu'une  efpèce  d'équi- 
valent, Forum ,  étoit  le  lieu  où  les  Préteurs 
rendoient  la  juftice.  Subfellia  ,  les  bancs, 
les  fièges  où  les  Juges  étoient  aflis.  Roftra, 
la  Tribune  d'où  Ton  haranguoit  le  peuple* 
Curia ,  le  lieu  ou  s'affembloit  le  Sénat* 


DE    ClCERON.  I73 

cœur  ,  que  d'alïïfter  l'innocent ,  que 
de  rétablir  l'opprimé ,  que  de  proté- 
ger le  foible  ,  que  de  conferver  la  vie 
a  ceux-ci ,  &  de  fauver  l'exil  à  ceux- 
là  ?  Qu'y  a-t-il  enfin  de  li  néceffaire  > 
que  d'avoir  toujours  des  armes  redou- 
tables aux  méchans  3  ôc  qui  nous  met- 
tent à  couvert  des  infultes  y  ou  en  état 
de  les  venger  f 

Mais  pour  lailfer  un  peu  à  part 
(  2  )  les  procès  &r  les  affaires  ,  le  Bar- 
reau &  le  Sénat  ;  quel  plus  doux  plai- 
fir  9  &  qui  convienne  mieux  à  Fhom- 
me ,  que  d'avoir ,  quand  nous  fom- 
mes  maîtres  de  quelques  momens , 
une  converfàtion  aimable  &  polie  ? 
L'ufage  que  nous  avons  de  la  parole,  &c 
la  faculté  de  nous  communiquer  ainfi 
nos  penfées  a  eft  ce  qui  nous  diftingue 
le  plus  des  bêtes.  Pouvoir  donc  l'em- 
porter fur  les  autres  hommes  ,  en  ce 
qui  fait  principalement  que  l'homme 
l'emporte  fur  la  brute  5  n'eft-ce  pas 
quelque  chofe  de  merveilleux  5  &  qui 
mérite  qu'on  fatfe  fes  derniers  efforts 
pour  y  réuiïir  ? 

Voici  le  plus  beau  trait  enfin  5  à 
Fhonneur  de  FEloquence.  Quelle  au- 

P  iij 


174  Pense' es 

mus  ;  qu&  vis  alia  potuit  aut  difperfos 
hommes  unum  in  locum  congregare  ,  aut 
À  fera  ,  agreflique  vita  ad  hune  hu- 
manum  cultum  ,  civilemque  deducere* 
Nam  (  3  )  fuit  quoddam  tempus  , 
ckrn  ïn  agris  hommes  pafjim  beftiarum 
more  vagabamur  ,  &  fibi  viftu  ferino 
vitam  propagabant  s  nec  ratione  animi 
quidquam  ,  fed  pkraque  viribus  corporis 
adminiftrabant.  Nondum  divinœ  religio- 
nis  ,  non  humant  officii  ratio  colebatur  : 
nemo  mtptias  viderat  légitimas  :  non  cer- 
tes quifquam  infpexerat  liberos  :  non  jus 
œquabtle  quid  utilitatis  haberet ,  accepe- 
rat.  Ita  pr opter  errorem ,  atque  infei- 
tiam  ,  cœca  ac  temeraria  dominatrix 
animi  cupiditas  ,  ad  fe  explendam  viri- 
bus corporis  abutebatur ,  perniciofiffimis 
fatellitibus.  Quo  tempore  quidam  ,  ma- 
gnus  videlicet  vir  &  fapiens  ,  cognovit , 
qu&  materïa  effet ,  &  quanta  ad  maxi- 
mas  res  opportunitas  animis  ineffet  ho- 
minum  ,  fi  quis  eam  poffet  elicere  ,  & 
pr&cipiendo  meliorem  reddtre  :  qui  dif- 
perfos  homines  in  agris  ,  &  m  te  dis  fil- 
vefiribus  abditos  ,  ratione  qtudam  corn- 

(  3  )  De  Invent,  I.  a. 


DE    ClCERON.  17^ 

tre  force  que  celle-là,  put  engager 
les  hommes  difperfez  ,  &  féroces 
qu'ils  étoient  3  à  le  réunir  5  &  à  fe  ci- 
vilifer  ?  Car  il  y  a  eu  un  temps  où  à  la 
manière  des  bêtes ,  ils  erroient  dans 
Jes  campagnes  ,  &  fe  nouriulfoient 
de  leur  proie.  Prefque  tout  fe  déci- 
doit  par  la  force  corporelle,  rien  par 
la  raifon.  Alors  nulle  religion  ,  nul 
devoir.  Point  de  loi  pour  les  maria- 
ges. Un  père  ne  fa  voit  de  quel  enfant 
il  étoit  père.  On  ne  fentoit  pas  de  quel- 
le utilité  il  eft  d'avoir  des  principes  d'é- 
quité. Au  milieu  de  l'ignorance  &  de 
Terreur ,  on  étoit  tyrannifé  par  d'a- 
veugles paiïions  5  à  qui  les  forces  du 
corps  5  dangereufes  compagnes ,  four- 
nilîoient  les  moyens  de  s'ailouvir. 
Quelqu'un  ,  dont  les  lumières  étoient 
fupérieures  ,  ayant  étudié  alors  ce  que 
c'eft  que  l'homme ,  comprit  qu'en  l'in- 
ftruifant ,  &  mettant  en  œuvre  les 
qualitez  de  fon  ame  ,  il  y  avoit  de 
quoi  en  faire  quelque  chofe  de  grand. 
Pour  y  réuffir  5  il  obtint  que  ces  hom- 
mes épars  dans  les  champs ,  où  des 
feuillages  leur  fervoient  de  retraite , 
fe  raffèmblaiïènt  daus  un  même  lieu  ; 

Piiij 


ij6  Pensées 
fulit  unum  in  locum  ,  &  congregavit , 
&  eos  in  unamquamque  rem  inducens  uti- 
lem  atque  honeflam  ,  primo  propter  in- 
jolentiam  reclamantes  ,  deinde  propter 
rationem  ,  atque  orationem  fludiofiks  au- 
diemes ,  ex  feris  &  immanibus ,  mites 
reddidit  &  manfuetos. 


Ac  mihi  quidem  videtur  hoc  nec  tact- 
ta  y  nec  inops  dicendi  fapientia  perficere 
fotitijfe  y  ut  homines  à  confuetudine  fit- 
bit  o  concerter  et  ?  &  ad  diverfas  vit  a  ra- 
tiones  traduceret.  Age  verb  ,  urbibus 
conflit utis  ,  ut  fidem  colère  ,  &  juflitiam 
reûnere  Giflèrent ,  &  aliis  parère  fuâ 
voluntate  confuefcerent  ,  ac  non  modo 
labores  excipiendos  communis  commodi 
caufa  3  fed  etiam  vitam  amittendam  cxi- 
flimarent  :  qui  tandem  fieri  potuit  9  nifl 
homines  ea  ,  qu<z  ratione  invenijfent  > 
eloquentiâ  perfuadere  potuijjent  ?  Pro- 
fetlb  nemo  ,  nifl  gravi  ac  Jitavi  commo- 
tus  oratione  ,  cum  viribus  phtrimum 
pojjet  ,  ad  jus  voluijfet  fine  pi  defcendere  : 
ut  inter  quos  pojjet  excellere  ,  cum  Us 
fe  pateretur  aquari  >  &  fua  volmtate  à 


DE    ClGERON,  1 77 

&  là  ■  travaillant  à  leur  mettre  devant 
les  veux  l'utile  &  l'honnête  ,  d'abord 
il  les  trouva  peu  fournis  à  des  véritez 
fi  nouvelles  pour  eux  :  mais  gagnant 
leur  attention  de  plus  en  plus  ,  il 
leur  fit  enfin  goûter  la  Raifon  ;  & 
de  fauvages  ,  de  farouches  qu'ils 
étoient  5  il  les  rendit  doux  &  humains.. 

Un  changement  &  fi  prompt  &c  fi 
confidérable,  fut,  fans  doute,  l'ouvra- 
ge de  r Eloquence  autant  que  de  la  Sa- 
ge (Fe.  Et  lorfqu  une  fois  il  y  eut  des 
villes  établies  ,  auroit-on  pu ,  fi  l'Elo- 
loquence  n'avoit  appuyé  ce  que  la 
Raifon  propofoit ,  cimenter  la  bonne 
foi  &  la  juftice  ,  accoutumer  les  hom- 
mes à  la  fubordination  ,  &c  les  déter- 
miner ,  ne  difons  pas  feulement  à  ne 
point  épargner  leurs  peines ,  mais  à 
facrifier  même  leur  vie  pour  le  bien 
public  ?  AlTurément  il  fallut  la  voie 
de  la  perfuafion,  pour  amener  ceux 
qui  fe  fèntoient  les  plus  forts  ,  à 
trouver  bon  quun  Juge  décidât  de 
leurs  intérêts  3  à  fe  mettre  ainfi  au  ni- 
veau des  plus  foibles ,  &  à  perdre  vo- 
lontairement Thabitude  où  ils  étoient 
de  fe  faire  juftice  eux-mêmes,;  habi- 


178  Pense5  es 

jucundijfima  confuetudine  recéder  et  >  qu& 
-prdjertim  jam  natura  vint  obtineret  jro- 
fter  vetuflatem. 


Oratorum  (  4  )  gênera  ejfe  dïcuntur 
tanquampoetarum.  Id fecus  efl  :  nam  al- 
terum  efl  multiplex.  Poèmatis  enim  tra- 
gici ,  comici ,  epici ,  melici  etiam  >  fuurn 
quodvis  efl  dwerfurn  à  reliqiris.  Itaque 
&  in  tragœdia  comicum  v:tiofam  efl  , 
&  in  comœdia  turpe  tragicum  :  &  in 
Cétteris  fuus  efl  cujufque  certus  fonus  ? 
&  quidam  intelligentibus  nota  <vox.  Ora- 
torum autem  fi  quis  ita  numerat  plura 
gênera  ,  ut  alios  grande!  9  aut  graves  3 
aut  copiofos  :  alios  tenues  ,  aut  fubtiles  9 
aut  brèves  :  altos  eis  interjeffios  ,  &  tan- 
quam  medios  putet  ;  de  hominibus  dicet 
aliquid  ,  de  re  parum.  In  re  enim }  quod 


(4  )  Ibid.  eap.  a. 


DE     ClCERON.  I79 

rude  tout-a-fait  commode,  &  fi  an- 
cienne qu'elle  palïoit  pour  loi  de  la 
Nature. 

On  prétend  qu'il  y  a  divers  genres 
d'Orateurs ,  ainfi  que  de  Poètes.  Ceft 
ce  qui  n'eft  point.  A  la  vérité  il  y  a 
des  Poètes  Tragiques  5  il  y  en  a  de 
Comiques,  d'Epiques  ,  de  Lyriques: 
&  ce  lont  autant  de  genres  différais. 
Dans  la  Tragédie  3  le  Comique  fait 
un  mauvais  eft-èt  :  le  Tragique  n'en 
fait  pas  un  meilleur  dans  la  Comédie. 
Ainli  des  autres  efpèces  de  Poëfies  : 
le  ton  de  chacune  eft  marqué  ,  &  les 
connoiffeurs  ne  s'y  trompent  point. 
Mais  dans  Fart  oratoire  ,  lorlqu'on 
dira  que  ceux-ci  ont  de  la  noblelïe  5 
de  la  force  5  de  l'abondance  ;  que 
ceux-là  fe  bornent  à  la  fimplicité  5  à 
FexaéHtude  ,  à  la  précifion  ;  &  qu'en- 
fin il  y  en  a  qui  tiennent  comme  le 
milieu  entre  ces  deux  caradères  ;  ce 
font  là  des  différences  qui  portent , 
non  fur  l'art  même  ,  mais  fur  ceux 
qui  le  cultivent.  On  dit  des  Orateurs  > 
ce  qu  ils  font  :  mais  à  l'égard  de  FE- 


180  Pense3  es 

optimum  fit ,  quœritur  :  in  homine  dici- 

lur  ,  quod  eft. 

Optimus  (  y  )  eft  orator ,  qui  dicendo 
animos  audientium  &  docet ,  &  deleffat , 
&  permovet.  Docere ,  debitum  eft  :  de- 
leElare  ,  honorarium  :  permovere  ,  ne- 
cejjariwn.  H&c  ut  alius  melùts  y  quam 
alius  ,  concedendum  eft  :  verum  id  fit  , 
non  génère  5  fed  gradu  .  . .  Ea  igitur 
omnia  in  qao  fwmma  ,  erit  orator  peritijji- 
mus  :  in  quo  média  ,  mediocris  :  in  quo 
vninima  ?  deterrimus.  Et  appellabuntur 
emnes  ,  orator  es  ,  ut  piffores  appellantur 
etiam  mali.  Nec  generibus  inter  fefe  , 
fed  facultatibus  différent.  Itaque  nemo 
eft  orator  ,  qui  fie  Demofithenis  fimilern 
ejje  no  lit  :  at  Menander  H orner i  no- 
luit.  Genus  enim  erat  aliud.  Id  non  eft 
in  oratoribus  ;  aut  fi  eft  ,  ut  alius  gra- 
mtatem  fiequens  ,  fitbtilitatem  fiugïat  : 
contra  >  alius  acutiorem  fie ,  quam  orna- 


(  ?  )  De  Opt.gen.  Orat.  cap.  r» 
(6)  Ménandre,  Athénien  ,  ne  fit  que 
des  Comédies ,  &  il  y  excella. 


DÇ  Ciceron.  i8r 
loquence,  il  s'agit  de  favoir  ce  qu  elle 
doit  être. 

Un  Orateur  parfait ,  c'eft  celui  qui 
fait  inftruire ,  plaire  5  &  toucher.  In- 
ftruire  ,  cela  eft  d'obligation.  Plaire  , 
on  témoigne  par-là  de  l'eftime  à  l'au- 
diteur. Toucher  ,  c'eft  le  but  où  il 
faut  parvenir.  Que  les  uns  remplirent 
mieux  ces  devoirs  5  &  les  autres  moins 
bien  ,  cela  dit  inégalité  de  mérite, 
mais  dans  un  même  genre.  Ainfi 
l'Orateur  eft  parfait  y  ou  médiocre , 
ou  mauvais ,  félon  qu'il  remplit  fes 
devoirs  parfaitement ,  médiocrement , 
ou  mal.  Tous  ont  le  titre  d'Orateurs , 
comme  le  plus  miférable  Peintre  eft 
appelé  Peintre.  Ce  n  eft  point  l'art 
qui  met  de  la  différence  entre  eux , 
c'eft  le  talent.  Auflî  n'y  a-t-il  point 
d'Orateur  3  qui  ne  voulût  reflêmbler 
à  Démofthène  :  mais  (  6  )  Ménandre 
n'a  point  voulu  reflêmbler  à  Homère. 
Il  travailloît  dans  un  autre  genre. 
Voilà  ce  qui  n'eft  point  vrai  des  Ora- 
teurs. Si  l'un  ,  fous  prétexte  qu'il 
cherche  à  mettre  de  la  force  dans  fou 
difcours  ,  néglige  la  précifion  :  fi 
l'autre ,  pour  être  plus  ferré  3  ne  s *at- 


1 8 1  Pense*  es 

tiorem  ,  velit  :  eûam  fi  efl  in  génère  tole- 
rabili ,  certè  non  efi  in  optimo  :  fiquidem  » 
quod  omnes  laudes  habet,  id  efi  optimum* 


Ac  mihi  (7)  quidem fiepe  numéro  in fum* 
mos  homincs  ,  ac  fummis  ingeniis  prœdi- 
tos  inluenti ,  quœrendum  ejfe  vifum  efi  , 
quid  effet ,  cur  plures  in  omnibus  rébus  , 
qukm  in  dïcendo  admirabiles  extitijfent. 
Nam  quocumque  te  animo  ,  &  cogitatio- 
ne  converteris  >  permultos  excellentes  in 
quoque  génère  videbis  ,  non  mediocrium 
artium  >  fed  propè  maximarum.  Quis 
enim  efi  ,  qui  5  fi  clarorum  hominum  fcien- 
tiam  rerum  geftarum  vel  utilitate ,  vel 
magnitudÀne  metiri  velit  ?  non  anteponat 
oratori  imperatorem  ?  Quis  autem  dubi- 
tet ,  quin  belli  duces  ex  hac  una  civitate 
prœfiantiffimos  pene  innumerabiles  s  ïn 
dicendo  autem  excellentes  vix  faucos 
proferre  pojfimus  ?  Jam  vero  confilio  ac 


(  7  )  De  Orat.  I.  2  ,  3 ,  4 ,  $. 


DE    ClCERON.  185 

tache  point  aux  ornemens  :  quoique 
l'un  &  l'autre  fe  fallent  fupporter  ,  ou 
ne  dira  qu'aucun  d'eux  ibit  parfait. 
Car  la  perfection  eft  l'affemblage  de 
toutes  les  bonnes  qualitez. 

Toutes  les  fois  que  je  me  remets 
devant  les  yeux  ce  qu'il  y  a  eu  de 
grands  hommes  &  d'efprits  fupé- 
rieurs ,  je  me  fais  cette  qu^ftion  , 
d'où  vient  qu'il  y  en  a  plus ,  qui  ont 
excellé  dans  tous  les  autres  arts ,  que 
dans  celui  de  l'Eloquence.  Parcourez 
les  autres  genres  où  il  faut  du  mérite  ; 
ceux.mêmes  où  il  en  faut  le  plus;  Se 
vous  n'en  trouverez  point  où  beau- 
coup de  gens  ne  foient  parvenus  à  fe 
faire  admirer.  Qui  3  par  exemple ,  ne 
mettra  pas  au-deiTus  de  l'Orateur ,  le 
Général  d'armée  ,  fi  c'eft  par  l'utilité 
ôc  par  la  grandeur  des  actions  5  que 
l'on  apprécie  le  mérite  ?  Rome  ce- 
pendant ,  Rome  feule  a  produit  une 
infinité  d'illuftres  Guerriers ,  tandis 
qu'à  peine  citerons-nous  un  bien  petit 
iiombre  de  bons  Orateurs.  Pour  des 
hommes  fages  &c  capables  de  gou- 


I  84  F  E  N  S  e'  E  S 

fapientiâ  qui  regere  ac  gubernare  rempu* 
blicam  pojjent ,  multi  nofirâ ,  plures  pa- 
trum  memoria ,  atque  etiam  major um 
exftiterunt  :  cum  boni  perdiu  nulli ,  <vix 
antem  fingulis  œtatibus  finguli  tolerabi- 
les  oratores  invertir entur. 

Ac  ,  ne  quis  forte  cum  aliis  fludiis  , 
qm  reconduis  in  artibus  ,  atque  in  qua- 
dam  varietate  literarum  verfentur  ,  ma- 
gis  hanc  dicendi  rationem ,  quàm  cum 
imper atoris  lande  ,  aut  cum  boni  fenato- 
ris  prudentia  comparand.am  putet  s  con- 
certât animum  ad  ea  ipfa  artium  gêne- 
ra ,  circumfpicidtque  qui  in  Us  floruerint  y 
qulmque  multi  :  fie  facillimè ,  quanta  or  a- 
torum  fit ,  fempérque  fuerit  paucitas ,  ju- 
dicabit. 

Neque  enim  te  fugit  laudatarum  ar- 
tium omnium  procreatricem  quandam ,  & 
quafi  parentem ,  eam  ,  quam  (piKoc^^Uv 
Grœci  vocant ,  ab  hominibus  doihjjlmis 
judicari  ;  in  qua  difficile  efl  enumerare  , 
quot  viri ,  quanta  feientiâ  ,  quantaque 
in  fuis  Jludiis  varietate  ,  &  copia  jue- 
rint  3  qui  non  una  aliqua  in  re  feparatim 

(  3  )  Cicéron ,  dans  fon  livre  de  Claris 
Oratoribus ,  chap.  i ?  ,  ne  remonte  qu'à  Cé - 
thégus  ,  qui  fut  Conful  en  Tannée  550. 

verner , 


DE    ClCERON.  iSj 

verner  ,  nous  en  avons  eu  plufieurs 
de  notre  temps  :  nos  pères  y  nos  an- 
cêtres en  avoient  encore  plus  que 
nous  :  mais  des  Orateurs  5  le  premier 
qu'on  ait  pu  (  8  )  eftimer,  n'eft  venu 
que  bien  tard  5  &  à  peine  chaque 
fiècle  en  a-t-il  fourni  un  de  fuppor- 
table. 

On  me  dira  que  le  mérite  de  l'Ora- 
teur 5  &  celui  d'un  Général  d'armée 
ou  d'un  bon  Sénateur ,  n'ont  point 
aiïez  de  rapport ,  &  qu'il  vaudroit 
mieux  ici  ne  parler  que  des  arts ,  qui 
tiennent  à  la  littérature.  Renfermons- 
nous-y  donc ,  &  voyons  dans  quel- 
que autre  genre  que  ce  foit ,  combien 
de  noms  célèbres  s'offrent  à  nous. 
Rien  ne  prouve  mieux  à  quel  point  il 
eft  vrai ,  que  tous  les  temps  furent 
ftériles  en  Orateurs. 

Vous  favez  que  celle  des  fciences 
qui  eft  regardée  comme  la  fource  &c 
la  mère  de  toutes  les  autres ,  c'eft 
la  Philofophie,  àinfï  que  l'appellent  les 
Grecs.  Or  il  ne  feroit  pas  aifé  de 
compter  les  Philofophes  ,  qui  ont 
brillé  par  rétendue  ,  par  la  variété  5 
par  la  profondeur  de  leur  favoir  •  &. 


i86  Pensées 
elaborarint ,  fed  omnia  ,  quœcunque  ef- 
fent  ,  vel  fcientm  pervejligatione  ,  wèî 
dijferendi  ratione  comprêhenderint.  Quis 
ignorât ,  ii ,  qui  mathematici  vocantur  , 
quanta  in  obfcuritate  rerum  ,  &  qukm 
recondita  in  arte  ,  &  multiplici ,  fubti- 
Itque  verfentur  ?  quo  tamen  in  génère 
ita  multi  pwfetti  hommes  exftiterunt  >  ut 
tiemo  ferè  fluduijfe  ei  fcientiœ,  vehemen- 
tins  mdeatur  ,  quin  ,  quod  voluerit  + 
confecutus  fit.  Quis  muficis ,  quis  huic 
fiudio  literarum  ,  quod  profitentur  ii  > 
qui  grammaticï  vocantur ,  penitus  fie 
dedidit ,  quin  omnem  illarum  artium  penè 
in  finit  am  <vim  ,  &  materiam  fcientiâ  & 
cognitione  comprehenderit  ? 

Vere  mihi  hoc  videor  ejfe  diHurus 
ex  omnibus  Us ,  qui  in  harum  artium 
Jîudiis  liber  alijfimis  fint  ,  doElrinlfique 
verfati,  mininam  copiam  poïtarum  egre- 
giorum  exfiitijje  :  atque  in  hoc  ipjb  nu- 
méro ,  in  quo  perrarb  exoritur  aliquis 
exce liens }  fi  diligent er ,  &  ex  nofirorum , 
&  ex  Gr&corum  copia  comparare  voies  , 
multo  tamen  pauciores  oratores  ,  qukm 
foetœ  boni  reperientur. 

(  #)  Par  ce  mot  y  Grammairien  ,  on  en- 
lendoit  autrefois  m  Savant  3.  ^uî  pcffédoii 


DE    ClCER  ON.  187 

qui ,  loin  de  fe  borner  à  quelque  ob- 
jet détaché  5  ont  embraiié  tout  ?  ont 
raifonné  fur  tout.  Quoique  les  Ma- 
thématiques foient  un  amas  de  con- 
noilîances  abftraites  5  &  qui  deman- 
dent une  grande  pénétration  ;  tel  a 
pourtant  été  le  nombre  des  habiles 
Mathématiciens  ?  qu'on  diroit  que 
perfonne  n'ait  voulu  s'appliquer  à 
cette  fcience  ,  qu'il  ri  y  ait  réuiïi. 
Quelqu'un  s'eft-il  bien  mis  dans  l'es- 
prit d'apprendre  la  Mufique  ,  ou  d'ac- 
quérir cette  forte  d'érudition  5  qui 
eft  le  partage  des  (  9  )  Grammairiens  , 
qu'il  n'en  foit  venu  à  bout  5  quoique 
la  quantité  des  chofes  qu'il  faut  favoir 
pour  cela ,  foit  prefque  infinie  ? 

Je  crois  pouvoir  dire  avec  vérité  ? 
que  la  Poèfie  eft  celui  de  tous  les 
beaux  arts  ,  où  l'on  a  le  moins  de 
chef-d'œuvres  :  &  cependant  3  à  exa- 
miner ce  que  Rome  &c  la  Grèce  ont 
produit  dans  ce  genreJà-même  où  il 
eft  fi  rare  d'exceller  y  on  verra  qu'il 
y  a  encore  bien  moins  de  bons  Ora- 
teurs 5  que  de  bons  Poètes. 

tout  ce  qu'on  entend  aujourd'hui  parle  mot 
de  Belles-lettres  9  en  François. 

Qjj 


1 88  Pense5  es 

Quod  hoc  etiam  mirabilius  débet  vi- 
deri ,  quia  c<zterarum  artïum fiudia  ferè 
reconduis  ,  atque  abditis  è  fontibus  hau- 
riuntur  :  dicendi  autem  omnis  ratio  in 
medio  pofita ,  communi  quodam  in  ufu  , 
atque  in  hominum  more  <&  ftrmone  ver- 
Jatur  :  ut  in  cétteris  idmaximè  excellât 1 , 
quod  longijfimè  fit  ab  imperitorum  intelli- 
gentia  ,  fenfiique  dis'juntium  :  in  dicendo 
autem  vitium  vel  maximum  fit  à  vulgari 
génère  orationis ,  atque  k  confiuetudine, 
communis  fenfus  abhorrer  e. 


Ac  ne  itlud  quidem  vere  dici  potefi  r 
aut  plures  cœteris  artibus  infervire  ,  aut 
majore  deleïïatione ,  aut  fpe  uberiore  , 
aut  prœmiis  ad  perdifcendum  amplioribus 
commoveri.  Atque  ut  omittam  Gr&ciam  x 
qu<&  femper  eloquenti&  princeps  ejfe  vo- 
luit  ,  atque  Mas  omnium  dottrinarum  in* 
ventricis  Athenas  ,  in  qutbus  fum?na 
dicendi  vis  &  inventa  eft ,  &  perfetta  : 
in  hac  ipfa  civitate  profetlo  nulla  un- 
quam  vehcmentiits  ,  qukm  eloquentiœ  (lu~ 
dia  viguerunt.  Nam  pofteaquam  ,  im- 
verio  omnium  gentium  confiituto  ydiutur-- 


DE     C  I  C  E  R  O  N,  I 

Mais  ce  qui  augmente  encore  ici 
la  furprife  c'eft  que  pour  les  autres 
fciences  il  faut  chercher  au  loin  ,  & 
creufer  profondément  :  au  lieu  que 
l'Orateur  n'emploie  que  des  raifons 
8c  des  expreffions ,  qui  appartiennent 
à  tout  le  monde.  Tellement  que  ce 
qu'on  admire  le  plus  dans  les  autres 
fciences ,  c'eft  ce  qui  eft  le  moins  à 
la  portée  des  ignorans  ,  &  le  moins 
intelligible  :  qu'en  matière  d'Eloquen- 
ce ,  au  contraire  5  le  plus  infigne  dé- 
faut eft  de  ne  pas  parler  comme  les 
autres ,  &  pour  fe  faire  entendre  de 
tous. 

On  ne  fauroit  au  refte  ,  prétexter 
que  l'Eloquence  ait  été  moins  culti- 
vée ;  qu'elle  foit  moins  attrayante 
d'elle-même  y  qu'elle  promette  des 
récompenfes  moins  flatteufes.  Gar  3 
fans  parler  de  la  Grèce,  oùrons'eft 
toujours  piqué  d'y  exceller ,  ni  d'A- 
thènes qui  a  été  le  berceau  de  tous* 
les  beaux  arts  ,  &  à  qui  Part  de  la 
parole  doit  fou  origine  &c  fa  perfe- 
ction •  jamais  nos  Romains ,  depuis 
qu'ils  ont  été  les  maîtres  de  l'univers,, 
tt'ont  montré  plus  d'ardeur  pour  au— 


190  Pense5  es 

nitas  pacis  otium  confirmavit  ,  nemo  ferè 
laudis  cupidus  adolefcens  non  fîbi  ad  di- 
eendum  ftudio  omni  enitendum  putavit* 
jic  primo  quidem  totius  rationis  ignari , 
qui  neque  exercitationis  ullam  vim ,  ne- 
que  aliquod  pr&ceptum  artis  ejfe  arbi- 
trarentur  i  tantum  ,  quantum  ingcnio  y 
&  cogitatione  poterant>  confequebantur. 
Fofi  autem  ,  audkis  oratoribus  Grœcis  , 
cognitlfque  eorum  literis ,  adhïbittfqut 
dotloribus  ±  increSbïli  quodam  nofiri  ho- 
mmes dicendi  ftudio  flagrarunt.  Excita* 
bat  eos  magnitudo  ,  &  varietas  ,  multi- 
tudoque  in  omni  génère  caufarum  ,  ut 
ad  eam  doElrinam  ,  quam  fuo  quifque 
ftudio  confecutus  effet ,  adjungeretur  ufus 
frequens  t  qui  omnium  maçriftrorum  pra- 
cepta  fijperaret.  Erant  autem  huic  ftudio 
maxima  ,  que  nunc  quoque  funt ,  propo- 
fixa  pramia ,  vel  ad  gratiam  ,  vel  ad 
opes  >  vel  ad  dignitatem.  Ingénia  ver  a 
(  ut  multis  rébus  pojfumus  judicare  )  no- 
firorum  hominum  rnultum  cdteris  homi- 
nibus  omnium  gentium  prœftiterunt* 

Ouibus  de  caufis  ,  quis  non  jure  mire- 
tur  >  ex  omni  mtraoria  &tatum ,  tempo* 


deCïceron.  191 
cime  forte  d'étude  ,  que  pour  l'Elo- 
quence. Une  paix  durable  leur  ayant 
dès-lors  procuré  du  loifir  ,  tous  ceux 
de  nos  jeunes  gens  que  l'amour  de  la 
gloire  conduifoic  ,  tournèrent  leurs 
vues  &  leurs  efforts  de  ce  côté-là. 
Point  de  méthode  d'abord  :  nul  exer- 
cice pour  fe  former  :  nul  foupçon 
qu  il  y  eût  des  règles  :  ils  fe  livroient 
à  leur  génie.  Mais  enfuite  5  lorfqu'ils 
eurent  connu  le  goût  des  Grecs  9  en- 
tendu leurs  Orateurs  ,  &  pris  des 
maîtres  ,  la  pafïion  de  l'Eloquence 
fut  portée  au  fuprême  degré.  Une 
foule  d'affaires  importantes  ,  &  dans 
tous  les  genres  5  fournifloit  fans  ceiïè 
Foccafion  de  parler  :  en  forte  qu'à 
Fétude  du  cabinet  y  on  joignoit  un 
fréquent  ufage  5  le  meilleur  de  tous 
les  maîtres.  Alors  ?  comme  aujour- 
d'hui 5  c'étoit  la  route  de  la  faveur  % 
des  richelïes  5  des  honneurs.  Ajou- 
tons (  car  le  fait  eft  prouvé  d'ailleurs  ,  } 
qu'il  y  a  toujours  eu  plus  d'efprk 
chez  les  Romains  3  que  dans  le  refte 
du  monde. 

Peut-on  5  cela  étant  ,  n'être  pas 
fùrpris  de  trouver  dans  toute  l'Aati- 


ï 9  2  Pense'es 
r«w,  civitatum  ,  o^/o-- 
rum  numerum  inveniri  f  nimirum 
majus  efi  hoc  quiddam  ,  <j^W2  homïnes 
opinantur  \  &  plunbus  ex  artibus  >  fiu- 
diifque  colleiïum.  Qjiis  enim  aliud  in 
max'ma  difcentium  multitudine ,  fummà 
magifirorum  copia,  prdfiantifiïmis  homi- 
num ingénus  ,  infinit  a  caufarum  varie- 
tate  ,  amplijjimis  eloquentiœ  propofitif 
promus  ,  ejje  caufœ  putet ,  nfi  rei  quan- 
r  dam  incredibilem  magnitudinem ,  ac  dijfi* 
cullaiem  ? 

Efi  enim  &  fcientia  comprehendendœ 
rentm  plurimarum  >  fine  qua  verborum 
volubilitas  inanis ,  atque  irridenda  efi  : 

ipfa  o  ratio  conformanda  non  folkm 
eleftione  ,  fed  etiam  conftruftione  verbo- 
rum  :  &  omnes  animorum  motus ,  quos 
hom  'mum  generi  rerum  natura  tribuit , 
penitus  pernofcendi  s  quod  omnis  vis  ra- 
tio que  dicendi  in  eorum ,  qui  audiunt  , 
mentibus  aut  fedandis  ,  aut  excitandis 
expromenda  efi.  Accédât  eodem  oportet 
lepos  quidam  ,  facetiaque  ,  &  erudnio 
liber  o  digna  ,  celeritafque  &  br  évitas ,  & 
refpondendi ,  &  laceffendi  9  fubtili  venu- 

qui  té  * 


DE    C  1  C  E  R  O  N.  195 

quité ,  8c  quelque  part  que  ce  foit  , 
une  fi  grande  difette  d'Orateurs  ?  Sans 
doute  ,  leur  art  eft  quelque  chofe  de 
plus  grand ,  &  demande  plus  de  ta- 
ïens  réunis  ,  que  Ton  ne  penfe.  Car 
enfin ,  de  ce  qu'il  y  a  tant  de  beaux 
génies  qui  s'y  appliquent ,  tant  d'ha- 
biles maîtres  qui  Fenfeignent  ,  tant 
d'heureux  &  de  riches  fujets  à  manier, 
tant  de  récompenfes ,  &  cependant 
fi  peu  de  fuccès  j  que  conclure  de  là , 
fi  ce  n'eft  que  l'art  eft  donc  d'une 
étonnante  difficulté  ? 

Auffi  eft-il  nécellaire  pour  y  réufiïr , 
que  l'on  ait  un  grand  fonds  de  con- 
noillànces  ;  fans  quoi  ce  ne  feroit 
qu'un  flux  de  paroles ,  vain  &  digne 
de  rifée.  Il  faut  un  ftyle  qui  frappe 
autant  par  le  choix  que  par  l'arran- 
gement des  mots.  Et  comme  l'elïèn- 
tiel  confifte,  tantôt  à  émouvoir  les 
paffions  3  tantôt  à  les  calmer  ,  il  faut 
connoître  tous  ces  refîbrts  fecrets  , 
que  la  Nature  cacha  dans  le  cœur 
humain.  Joignez  à  cela  une  certaine 
grâce,  de  l'enjouement,  un  favoir 
d'homme  bien  né ,  avec  de  la  viva- 
cité à  repartir ,  ôc  à  lancer  des  traits 

R 


194  Pense*  es 

fiate  3  atque  urbanitate  conjunfla.  Tc« 
nenda  prœterea  efi  omnis  antiquitas  , 
exemplorâmque  vis  :  neque  legum  ,  aut 
juris  civilis  ficientia  negligenda  efi.  Nam 
quid  ego  d.e  aHione  ififia  plura  dicam  ? 
qiu  motu  corporis  ,  qu<z  geftu  ,  qu<z  vul- 
tu  9  qiu  vocis  conformatione ,  ac  varie- 
tate  moderanda  efi  :  qiu  fola  per  fie  ipfiz 
quanta  fit  ,  hiftrionum  le  vis  ars  ,  & 
fie  en  a  déclarât  :  in  qua  chm  omnes  in 
oris  9  &  vocis  ,  &  motus  moderatione 
élaborent ,  quis  ignorât ,  quampauci  fint , 
fuerlntque  ,  quos  an'vmo  œquo  fipeflare 
poffimus  ?  Quid  dicam  de  thejauro  rerum 
omnium  memoriâ  ?  qua  nifi  eufios  inven- 
tis  ,  cogitatifique  rébus ,  &  verbis  adhi- 
beatur  ,  intelligimus  omnia,  etiamfi pra- 
clarijjlma  fuerint  >  in  oratore  peritura. 

Quamobrem  mirari  definamus ,  qu<t 
caufia  fit  eloquentium  paucitatis  :  cum  ex 
illis  rébus  unwerfis  eloquentia  conftet , 
quibùis  in  fingulis  elaborare  permagnum 
efi. 


DE    ClCERON,  î  95^ 

piquans ,  mais  fins  &  délicats.  Ou 
doit  poftëder  l'Antiquité,  &  avoir  eu 
main  les  exemples  quelle  fournit.  On 
ne  doit  pas  ignorer  les  Loix  ,  ni  le 
Droit  civil.  Parlerai-je  de  l'adUon  5  qui 
embrafte  tout  à  la  fois  5  &  les  attitu- 
des 5  &  les  geftes ,  &  les  regards  5  Se 
la  manière  de  gouverner  fa  voix  > 
Jugeons  de  cette  difficulté  par  un  art 
frivole  ,  qui  eft  celui  des  Comédiens , 
dont  l'étude  unique  eft  de  bien  décla- 
mer. Qui  ne  fait  combien  les  bons 
Acteurs  ont  été  rares  dans  tous  les 
temps  >  Parlerai-je  de  la  mémoire  , 
qui  eft  le  dépôt  univerfel  des  penfées 
&  des  paroles  ?  Quelques  tréfors  que 
l'Orateur  amaffe  ,  s'il  manque  de  mé- 
moire pour  les  conferver  >  ils  font 
perdus. 

î  Puifque  l'Eloquence  réunit  tant  de 
talens  ,  dont  chacun  à  part  exige  tant 
de  foin  5  ne  cherchons  plus  d'où  vient 
qu'il  y  a  fi  peu  de  bons  Orateurs. 


Rij 


\Ç)6  P  E  N  S  e'  E  S 


VIII. 

QV  A  (  i  )  quidem  (  amicitiâ  )  haud 
fcio  y  an ,  excepta  fapientiâ  ,  quid- 
quam  melius  homïni  fit  à  dus  immortali- 
bus  datum.  Divitias  alii  prœponunt ,  bo- 
nam  alii  valetudinem  ,  alii  potentiam  , 
alii  honores  >  multi  etiam  voluptates.  Bel- 
luarum  hoc  quidem  extremum  efi  :  Ma 
autem  fuperiora  5  caduca  &  incerta  , 
pofita  non  tam  in  noftris  confiliis  ,  quha 
infortuné  temeritate. 

Qui  autem  in  virtute  fummum  bonum 
ponunt ,  pr&clarè  illi  quidem  :  fed  hœc 
ipfa  virtus  amicitiam  &  gignit  >  &  con~ 
tinet  :  nec  fine  virtute  amicitiâ  ejfe  ullo 
paffo  poteft. 

Jam  virtutem  ex  confuetudïne  vit <t 
fermonifque  noftri  interpretemur  :  nec 
eam  ,  ut  quidam  dofti ,  verborum  mag- 

(  I  )  3>«  Amicitiâ  ,  cap.  6. 
(  z  )  Les  Stoïciens.  Voyez  ci-deflus  pag, 
88&  ,  ridée  qu'ils  donnoient  de  leur  Sage, 


DE    C  I  C  E  R  O  N.  15)7 


S  U  R     L  A  M  I  T  I  E\ 

AP  R  E3  S  la  fagetfè ,  je  regarde 
l'amitié  comme  le  plus  riche  pré- 
fent  -  que  nous  fafïent  les  Dieux  im- 
mortels. D'autres  préfèrent  l'opulen- 
ce ,  d'autres  la  fanté  >  d'autres  la  puif- 
fance ,  d'autres  les  honneurs  5  &  plu- 
fieurs  même  la  volupté.  Ce  dernier 
eft  le  partage  des  brutes  :  &  à  l'égard 
du  refte ,  ce  font  chofes  fragiles  \  in- 
certaines 5  &c  qui  dépendent  moins  de 
notre  prudence  ,  que  de  la  fortune  9 
&  de  fes  caprices. 

Quant  à  ceux  qui  comptent  la  vertu 
pour  le  bien  fuprême ,  ils  ont  grande 
raifon.  Mais  la  vertu  même  eft  ce  qui 
fait  naître  l'amitié  -y  elle  en  eft  le  fou- 
tien  ;  Se  il  ne  peut  y  avoir  d'amitié 
fans  vertu. 

A  ce  mot  de  vertu ,  n'attachons  ici 
que  l'idée  qu'il  préfente  communé- 
ment i  &  dans  le  langage  reçu  :  fans 
nous  régler  fur  la  magnificence  des 
termes ,  que  certains  (  2  )  Doétes  em- 
ploient, Regardons  comme  d'hon- 
Riij 


19S  Pense1  es 

nificentia  metiamur  :  virofque  bonos  eof  9 
qui  habentur  >  mimer  emus  ,  Paulos  ,  Ca-+ 
tories  ,  Gallos ,  Scipiones  »  Philos.  His 
communis  mta  contenta  efl.  Eos  autem 
o'mittamus  ,  qui  omnino  nufquam  repe- 
riuntur* 

Taies  igitur  inter  viros  >  amicitia  tan- 
tas  opportunitates  habet ,  quantas  vix 
queo  dicere.  Principio  ,  cui  poteft  effè 
vita  vitalis  9  ut  ah  Ennius  ,  qui  non  in 
amici  mutua  benevolentia  conquiefcat  ? 
Quid  dulcius  ,  quam  habere  ,  qui-cum 
omnia  audeas  fie  loqui ,  ut  tecum  ?  Quis 
effet  tantus  fruUus  in  profperis  rébus ,  nifi 
h  obère  s  ,  qui  illis  œquè ,  ac  tu  ipfe  ,gau- 
deret  ?  Adverfas  vero  ferre  difficile  effet 
Jtne  eo  ,  qui  illas  gr avilis  eliam ,  quant 
m  t  ferret. 


Denique  caetera  res  >  qu&  expetumur  ; 
opportunœ  funt  finguU  rébus  fer è  fingului 
divitiœ ,  ut  utare  :  opes  ,  ut  colare  :  ho- 
nores y  ut  laudere  :  <voluptates ,  utgau- 

(  3  )  L'expreflion  cTEnnius  ,  vita.  vitalis , 
*ie  peut  fe  rendre  en  François. 


DE    ClCERON.  15)9 

liêtes-gens  ceux  qu'on  reconnoît  pour 
tels ,  les  Paulus  3  les  Gâtons ,  les  Gal- 
lus,  les  Scipions ,  les  Philus.  On  ne 
demande  rien  de  plus  dans  le  commer- 
ce du  monde.  Ainfi  laitons  là  ces  Sa- 
ges ,  qui  ne  fe  trouvent  nulle  part. 

Une  amitié  donc  5  liée  avec  des 
gens  qui  rellemblent  à  ceux  que  je 
nomme  ,  devient  une  fource  intarilîa- 
ble  d'agrémens.  Eft-ce  (  3  )  vivre , 
que  de  n'avoir  pas  à  fe  repofer  dans 
le  fein  d'un  ami  ?  Quelle  douceur 
comparable  à  celle  d'avoir  avec  qui 
parler  de  tout  y  auffî  librement  qu'a- 
vec foi-même  ?  Ce  qui  vous  arrive 
d'heureux ,  vous  flateroit-il  également:, 
fi  perfonne  n'y  étoit  auffî  fenfible  que 
vous  ?  Et  dans  un  accident  fâcheux  y 
où  trouver  de  la  confolation ,  fi  ce 
n'eft  dans  un  ami  5  pour  qui  vos  pei- 
nes font  encore  plus  accablantes  que 
pour  vous  ? 

Tous  les  autres  objets  de  nos  defirs 
font  prefque  bornez  chacun  à  leur  uti- 
lité propre.  Vous  aurez  des  richelles  , 
c'eft  pour  en  faire  ufage  ;  du  crédit  5 
pour  être  confidéré  ;  des  honneurs  , 
pour  être  loué  ;  du  plaifir  5  pour  le 

Riiij 


ÎOO  P  F  N  S  E*  E  S 

deas  :  valetudo  ,  ut  dolore  careas ,  & 
muneribus  fungare  corporis.  Amicitia  res 
ylurimas  commet  :  quoquo  te  verteris , 
frœfto  eft  :  nullo  loco  excluditur  :  nun- 
quam  intempeftiva  ,  nunquam  molefta 
eft.  Itaque  non  aquk  ,  non  igni  ,  ut 
aïunt  y  pluribus  loris  utimur ,  quam  ami- 
citia. 

Neque  ego  nunc  de  vulgarï  9  aut  de 
raediocri  ,  (  qu<t  tamen  ipfa  &  delettat  y 
&  prodeft  )  fed  de  vera  &  perfecla  lo- 
qiwr  3  qualis  eorum^  quipœuci  nominan- 
tur  ,  fuit.  Nam  &  fecundas  res  ,fplen- 
didiores  facit  amicitia ,  &  adverfas  -par* 
tiens  communie  anfque  3  leviores.  Ctim- 
que  plurïmas  &  maximas  commoditates 
amicitia  contineat  ,  tum  Ma  nimirum 
-pr&Jlat  omnibus  ,  quod  bona  fpe  prducet 
in  pofterum  >  nec  debilitari  animos ,  aut 
çadere  patitur. 

Verum  etiam  amicum  qui  intuetur  ; 

(4  )  C'eft  ce  que  Cicéron  éprouva  pen- 
dant fon  exil  ,  de  la  part  d'Atticus.  Il  eft 
donc  afTez  vifible  qu'ici  fon  deflein  a  été  de 
témoigner  fon  fouvenir  ,  &  d'immortalifer 
fa  reconnoiffance  ,  dans  un  Dialogue  fut 
V Amitié  y  dédié  à  Atticus, 


DE    ClCERON.  201 

goûter;  de  la  fanté,  pout  ne  point 
iouflrir  ,  8c  pour  réfifter  aux  fatigues 
du  corps.  Mais  l'amitié  eft  d'une  reC 
lource  infinie.  Par-tout  elle  s'offre  à 
vous.  Par-tout  elle  a  lieu,  Jamais  elle 
n'eft  importune,  jamais  onéreufe. 
Auffi  eft-ce  un  proverbe  ,  Que  l'ami- 
tié ,  pour  l'utilité ,  va  de  pair  avec  le 
feu  &  l'eau. 

Je  ne  dis  pas  cela  d'une  amitié  foi- 
ble  Se  commune  ,  qui  pourtant  ne 
laifle  pas  d'avoir  fon  prix  ,  &  fes  agré- 
mens.  Je  parle  d'une  fincère,  d'une 
parfaite  amitié,  dont,  à  la  vérité  ,  on 
ne  cite  que  bien  peu  d'exemples. 
Celle-ci  donne  à  la  profpérité  un  nou- 
vel éclat.  Dans  l'adverfité  ,  comme 
elle  en  partage  le  poids  ,  elle  la  rend 
plus  légère  :  &  parmi  les  bons  offi- 
ces qu'elle  nous  prodigue  alors ,  l'ef- 
fentiel  c'eft  qu'en  nous  mettant  (4  ) 
un  avenir  favorable  devant  les  yeux  , 
elle  ne  fouffre  pas  que  notre  courage 
fuccombe. 

Avoir  un  ami  ,  c'eft  avoir  un  autre 
foi-même.  Qand  l'un  eft  abfent ,  l'au- 
tre le  remplace.  Si  l'un  eft  riche ,  Tau-» 
tre  ne  manque  de  rien.  Dans  la  ma- 


loi  Pensées 
tanquam  exemplar  aliquod  intuetur  fuu 
Qjwcirca  &  abfcntes  adfiint ,  &  egen- 
tes  aburdant ,  &  imbecilles  valent ,  & , 
quod  difficilius  di£iu  eft  ,  mortui  vivunt  : 
tantus  eos  honos  ,  memoria  ,  defideriurn 
frofequitur  amicorum.  Ex  quo  illorum 
beata  mors  videtur  :  horum  vita  lauda~ 
bilis. 

Sœpijfîmé  (  y  )  mihi  de  amicitia  cogi- 
tanti ,  maxime  illud  confiderandum  vi- 
deri  folet  :  mm  pr  opter  imbecillitatem  at- 
que  inopiam  defiderata  fit  amicitia  ;  ut 
dandis  recipiendifque  meritis  ,  quod  quif- 
que  minus  per  fe  ipfe  poffet ,  id  acciperet 
ab  alio  ,  vicijfimque  redderet  ?  an  effet 
hoc  quidem  proprium  amicitiœ  ;  fcd  anti- 
quior ,  &  pulchrior  ,  &  magis  À  naturel 
ipsâ  profecîa  alia  caufa  ? 

Amor  enim  (ex  quo  amicitia  nomi- 
nata ,  )  princeps  eft  ad  benevolentiam 
conjungendam.  Nam  militâtes  quidem 
€tiam  ab'  Us  percipiuntur  fœpe ,  qui  fimil* 


(  y  )  De  Amicitia  ,  cap.  8  ,  &  5?. 


DE     ClCERON,  2,0  J 

ladie  de  l'un  ,  il  refte  des  forces  à  l'au- 
tre pour  le  fecourir.  Celui  qui  meurt 
le  premier  ,  renaît  dans  la  confiante 
eftime ,  dans  le  fouvenir  tendre ,  dans 
les  continuels  regrets  de  l'autre.  Pour 
le  mort ,  c'eft  une  douceur  -y  &c  pour 
le  furvivant  ,  un  mérite. 

Quand  je  penfe  à  l'amitié,  ce  qui 
m'arrive  fouvent  ,  je  trouve  qu'un 
point  digne  d'examen,  c'eft,  fi  elle  doit 
fa  naillance  à  la  foiblellè  Ôc  aux  be- 
foins  de  l'homme ,  qui  font  que  cha- 
cun 5  par  un  commerce  réciproque  de 
bons  offices ,  cherche  à  fe  procurer  ce 
qu'il  n'a  point  de  fon  fonds  :  ou  fi , 
ces  bons  offices  n'étant  regardez  que 
comme  une  fuite  de  l'amitié ,  elle  a 
une  origine  antérieure  5  plus  noble  5  & 
qui  part  de  la  Nature  même  ? 

Parmi  les  raifons  qui  peuvent  faire 
qu'on  fe  veuille  du  bien  l'un  à  l'autre  , 
la  principale  eft  de  s'aimer  ;  &c  c'eft 
d'aimer  ,  que  vient  le  mot  d'amitié.  Si 
l'on  n'a  que  des  vues  d'utilité  y  fou- 
vent  3  pour  y  réuffir  3  il  fuffît  de  fe 


iD4  P  E  N  S  E*  E  S 

latione  amicitU  coluntur ,  &  obfernian- 

A  .  y  .        .      .  J 

tur  causa  temports.  In  ammtia  autem 
nihil  fittum ,  nihil  fimulatum  ;  & ,  quid* 
quid  in  ea  efi  ,  id  efi  verum  &  volunta- 
rium.  Qviapropter  a  natura  mihi  <vide- 
tur  points ,  quhm  ab  indigentia  ,  orta 
amichia  ,  &  applicatione  magis  animi 
cum  quodam  fenfu  amandi ,  quàm  cogi- 
tatione  ,  quantum  illa  res  utilitatis  effet 
habitura. 

Quod  quidem  quale fit  ,  etiam  in  be~ 
fiiis  quibufdam  animadverti  potefi  :  qu<z 
ex  fe  natos  ita  amant  ad  qnoddam  tem* 
pus  ,  &  ab  eis  ita  amantur  ,  ut  facile  ea- 
rum  fienfus  apparent.  Quod  in  homine 
multo  efi  evidentius.  Primkm  ex  ea  ca- 
ntate ,  quœ  efi  tnter  natos  &  parentes  : 
quœ  dirimi ,  nift  deteflabili  ficeler  e ,  non 
potefi.  Deinde  ,  cum  fimilis  fienfus  exti- 
tit  amoris  5  fi  aliquem  natti  fiumus ,  eu- 
jus  cum  moribus  &  natura  congruamus  $ 

(tf)  Comme  Brutus,  le  premier  Confiai 
de  Rome  ,  lorfque  Tes  deux  fils  travaillèrent 
à  former  une  Confpiration  pour  le  rétablif- 
fement  des  Tarquins.  Il  leur  fit  couper  la 
tête.  Les  liens  du  fang  ne  tiennent  pas  con- 
tre un  crime  d'Etat, 


T>  E     ClCERON.  205 

tnontrer  aux  hommes  fous  le  mafque 
de  l'amitié,  &  dans  la  conjoncture 
où  ils  peuvent  nous  fervir.  Mais  l'a- 
mitié  ne  connoît  ni  feinte  ,  ni  dégui- 
fement.  Tout  y  eft  fîncère  ,  tout  part 
du  cœur.  Je  l'attribue  donc  à  la  Natu- 
re ,  pluftôt  qu'au  befoin  ;  &  je  la  crois 
l'effet  d'une  fecrette  imprefïïon  ,  qui  fe 
fait  fentir  dans  l'ame  ,  pluftôt  que 
d'aucune  réflexion  fur  l'utilité  ,  qui 
peut  nous  en  revenir. 

Vous  avez  dans  les  bêtes,une  image 
de  cette  imprefïïon.  Car  ,  durant 
quelque  temps,  elles  aiment  leurs  pe- 
tits ,  &  leurs  petits  les  aiment.  On 
voit  que  ce  qui  les  guide  ,  c'eft  le  fen- 
timent.  Il  fe  manifefte  encore  mieux 
dans  l'homme  ,  par  la  tendrefïè  des 
pères  &  des  mères  pour  leurs  enfans  ; 
tendreffe  fuivie  d'un  parfait  retour, 
&  qu'on  ne  peut  étouffer  ni  de  part 
ni  d'autre  ;  à  moins  que  d'y  être  for- 
cé (6  )  par  un  crime  abominable. 
Quand  il  fe  trouve  une  perfonne, 
dont  le  caractère  fe  rapporte  au  nôtre, 
un  pareil  fentiment  vient  à  éclorre 
dans  notre  ame;  &  cela,  fur  ce  que 
la  probité  ôc  la  vertu  nous  paroilîent 


206  P  2  N  S  E*  E  S 

quod  in  eo  quafi  lumen  aliquod  probita* 
lis  ,  &  virtutis  perfpicere  videamur*  Ni* 
hil  efi  enim  amabilws  minute  :  nihil  % 
quod  magis  alliciat  hommes  ad  diligen- 
dum  :  quippe  cum  propter  virtutem  & 
probitatem  eos  etiam  ,  quos  nunquam  vi- 
dimus  ,  quodam  modo  diligamus.  Quis 
efi  ,  qui  C.  Fabricii ,  M\  Curii  non  cum 
caritate  aliqua  &  benevolentia  mémo- 
riam  ufurpet  ,  quos  nunquam  vider it  ? 
Qttis  autem  efi  ,  qui  Tarquinium  Super- 
hum  ,  qui  Sp.  Cajfium  ,  Sp.  Mdium  non 
oderit  ?  Cum  duobus  ducibus ,  de  imperio  in 
Italia  decertatum  efi ,  Pyrrho  &  Anni-, 
baie.  Ab  altero  ,  propter  probitatem  ejus \ 
non  nimis  alienos  animos  habemus  :  alte- 
rum  propter  crudelitatem  jemper  hœc  ci- 
vitas  oderit.  Quod  fi  tanta  vis  probitatis 

(7)  H  eft  parlé  de  Fabrîcius  ,  &  de 
Pyrrhus,  Roi  d'Epire,  ci-deffus  ,  page  167, 

(  3  )  M'  Curius  Dentatm  ,  également  cé- 
lèbre par  fa  frugalité  ,  par  fa  valeur ,  &  par 
fes  victoires.  C'eft  de  lui  que  Juvénal  parle 
dans  ce  vers  fi  connu  ,  où  il  s'agit  des  hypo- 
crites : 

§}ui  Curios  fimuUnt ,  &  Bacchanalia 
vivunt. 

(  9  )  Sp.  Cajfius  Vifcellinus ,  après  avoir 
été  trois  fois  Conful ,  &  après  avoir  obtenu 


DE    ClCERON.  10J 

briller  dans  cette  perfonne.  Car  il  n'y 
a  rien  de  plus  attrayant ,  rien  de  plus 
aimable  que  la  vertu.  Elle  vous  inté- 
relfe  pour  des  gens  même ,  que  vous  ne 
vîtes  jamais.  Au  feul  nom  de  (  7  )  Fa- 
bricius  ,  ou  de  (  8  )  Curius  ,  morts 
avant  que  nous  fuffions  au  monde  > 
ne  Tentons -nous  pas  une  forte  d'in- 
clination pour  eux  \  Peut-on,  au  con- 
traire 5  penfer  fans  horreur  à  Tarquin 
le  Superbe  ,  à  un  (  9  )  Caffius ,  à  un 
(  1  )  Mélius  ?  Deux  guerriers  font  ve- 
nus en  Italie  nous  difputer  l'Empire. 
Je  parle  de  Pyrrhus  ,  &  d'Annibal. 
Aujourd'hui  nous  ne  voulons  plus  guè- 
re de  mal  à  l'un  d'eux  ?  qui  avoit  de 
la  probité  :  mais  à  l'autre  ?  fa  cruau- 
té lui  a(Ture  la  haine  éternelle  des  Ro- 
mains. Si  donc  la  vertu  a  tant  d  at- 
traits ,  que  nous  l'aimons  dans  ceux 
que  nous  n'avons  jamais  vûs^  &c ,  qui 

deux  fois  Phonneur  du  Triomphe ,  fut  ac- 
cufé  d'avoir  afpiré  à  la  Royauté  ;  &  il  fut  , 
en  conféquence  ,  précipité  du  mont  Tar- 
péien  ,  l'an  de  Rome  170. 

(  1  )  Spurius  Melius  ,  accnfé  pareillement 
d'avoir  voulu  fe  faire  Roi ,  fut  tué  par  Ser- 
vilius  Ahala,  Général  de  la  Cavalerie  5 
Tan  de  Rome  315. 


2o8  Pensées 
efl,  ut  eam  vel  in  eis ,  quos  nunquam  vidi- 
mus  ,  vel  >  quod  majus  efl  ,  in  hofle  etiam 
diligamus  :  quid  rriirum  ,  fi  animi  homi- 
tium  mo  veantur ,  ckm  eorum ,  quibufcum 
ufu  conjuntli  ejfe  pojfunt  virtutem  &  boni* 
tatem  perfpicere  videantur  ? 

Quanquam  confirmatur  amor  &  be~ 
neficio  accepto  ,  &  ftadio  per/petlo  ,  & 
confuetudine  adjuntlà  :  quibus  rébus  ad 
illum  primum  motum  animi  &  amoris 
adhibitis  ,  admirabilis  qmdam  exardef 
cit  benevolentiœ,  magnitudo  :  quam  fi  qui 
putant  ab  imbecillitate  proficifci ,  ut  fit 
per  quem  qui/que  ajjequatur  ,  quod  défi* 
deret  ;  humilem  fane  relinquunt ,  &  mi- 
nime generofum ,  ut  ita  dicam ,  ortum 
amicitiœ>  quam  ex  inopia  atque  indigen- 
tia  natam  volunt.  Quod  (î  ita  effet  s  ut 
quifque  minimum  in  Je  effe  arbitrât etur  9 
ita  ad  amicitiam  effet  aptijfimus:  quod 
lonçè  fecus  efl.  Ut  enim  quifque  fibi  pluri- 
miim  confdit ,  &  ut  quifque  maxime  vir- 
tute  &  fapientiâ  fie  munitus  efl ,  ut  nul- 
lo  egeat ,  fuaque  omnia  in  fe  ipfo  pofita 
judicet  :  ita  in  amicitiis  expetendis  coien- 

(2)  C'eft  Lélius  qui  parle  ,  &  il  s'agit 
îci  de  celui  des  Scipions ,  dont  il  a  été  fait 
mention  ,  page  134. 

plus 


DE    ClCERON.  20c> 

plus  eft  ,  dans  nos  ennemis  mêmes  ; 
eft-il  fur  prenant  qu'elle  falïe  imprek 
fion  fur  nous  ,  lorf  que  nous  la  croyons 
voir  dans  ceux  avec  qui  nous  fom- 
mes  à  portée  de  nous  lier  ? 

J'avoue  que  les  bons  offices ,  les 
marques  d'attachement ,  l'affiduité  à 
fe  voir  ,  fortifient  l'amitié.  Tout  cela 
joint  à  l'inclination  >  à  ce  premier 
mouvement  du  cœur  ,  il  en  réfulteune 
tendrefle  fi  grande  ,  fi  vive  ,  qu'elle 
tient  du  prodige.  Vouloir  qu'elle  por- 
te fur  des  motifs  d'intérêt,  c'eft  en 
faire  quelque  chofe  de  bien  vil,  & 
lui  donner  une  origine  bien  ignoble. 
On  pourroit  conclurre  de  là  ,  que 
moins  un  homme  croit  avoir  de  ref- 
fource  en  lui-même  ,  plus  il  feroit 
propre  à  l'amitié  :  &  c'eft  pourtant  le 
contraire.  Car  l'homme  le  plus  ri- 
che de  fon  propre  fonds ,  &  dont 
la  fagelfe  ,  dont  la  vertu  eft  comme 
un  rempart ,  qui  le  garantit  du  be- 
foin  •  c'eft  l'homme  le  plus  fenfible 
aux  charmes  de  l'amitié  ,  &  le  plus 
exad  à  en  remplir  les  devoirs.  Quel 
befoin  Scipion  (  2  )  avoit-il  de  moi } 
Aucun.  Je  pouvois  également  me  pa£- 


a  rc  *    P  £  N  S  E?  E  s 

dtfque  maxime  excellit.  Quid enim  Afri- 
canus  indigent  mei  ?  Minime  herclè.  Ac 
ne  ego  quidem  illius.  Sed  ego  admiratione 
-quadam  virtutis  ejus  :  Me  viciffim  opinio- 
ne  fortajfe  nonnullâ  ,  quant  de  meis  mori- 
bus  habebat ,  me  dïUxlt.  Auxh  benevo- 
lentiam  confuetudo.  Sed  quanquam  utili~ 
tates  multa  &  magna  confecutœ  fifat  9 
non  funt  tamen  ab  earum  Jpe  caufa  Mi- 
gendiprofcfilœ. 

Ut  enim  benefici  liber  aléfqiie  fumus  , 
non  at  exigamus gratiam>(neque  enim  be- 
neficium  fœneramur  )  fed  naturâ  propenfi 
ad  lïberalitatem  fumus  :  fie  amichiam  , 
non  fpe  mercedis  adduÛi  >  fed  quod  omnis 
ejus  fruHus  in  ipfo  amore  ineft  ,  expeten- 
dam  putamus.  Ab  Us  ,  qui  pecudumritu 
ad  voluvtatem  omnia  referunt  3  longe 
dijfentimus  ;  nec  mirum  :  nihil  enim  altumy 
nihil  magnifeum  ac  divinum  fufpicere 
poffunt ,  qui  fuas  omnes  cogitationes  ab~ 
jecerunt  in  rem  tant  humilem  3  tdmque 
contemplant*  Quamohrem  hos  quidem  ab 
hoc  fermone  removeamus  :  ipfi  autem  in~ 
îelligamus  >  naturâ  gignijenfum  diligen- 
di  y  &  benevolemid  çarhatem  yfa£la  fig- 


(  3  )  Les  Epicuriens,. 


DE    ClCERON.  Il  I 

fer  de  lui.  Mais  moi,  rempli  d'admi- 
ration pour  l'a  vertu  ,  &  lui  ,  peut-être, 
un  peu  prévenu  en  ma  faveur  ,  nous 
conçûmes  de  rinclination  Fun  pour 
Fautre.  L'habitude  en  ferra  les  nœuds. 
Mais,  quoique  cette  liaifon  nous  ait 
beaucoup  fervi  ,  &  dans  beaucoup 
d'occafions  ;  Fidée  qu'elle  dût  jamais 
nous  être  utile  à  n'y  étoit  cependant 
entrée  pour  rien. 

On  eft  obligeant  &  généreux ,  non 
pour  avoit  du  retour ,  mais  parce  qu'on 
fe  livre  à  fon  penchant  naturel.  Un 
bienfait ,  8c  Fufure  ne  vont  pas  en- 
femble.  Auffi  doit-on  ,  tout  intérêt 
à  part ,  ne  chercher  dans  l'amitié  que 
ce  qui  provient  d'elle ,  l'avantage  d'ai- 
mer &  d'être  aimé.  Ce  n'eft  pas  ainfî 
que  raifonnent  ceux  qui ,  comme  les 
bêtes  ,  rapportent  tout  à  la  volupté. 
Je  n'en  fuis  pas  furpris.  Des  gens  (  3  ) 
occupez  d'un  objet  fi  bas ,  &  fi  mé- 
prifable  ,  ne  peuvent  rien  concevoir 
de  grand  ,  rien  de  noble  &  de  divin. 
Ici  donc  nulle  mention  d'eux.  L'ami- 
tié ,  félon  nous  ,  eft  un  fentiment , 
que  la  Nature  forme  dans  nos  cœurs , 
en  nous  faifant  voir  dans  quelqu'un  , 


211  P  E  N  S  ES  E  S 

mficatione  probitatis  :  quam  qui  appeti- 
ver  tint ,  applicant  fefe  ,  &  propïks  ad- 
movent ,  ut  &  ufu  ejus ,  quem  diligere  cϱ 
perunt ,  fruantur  ,  &  moribus  :  smtque 
pares  in  amore  9  &  aquales  :  propenfio- 
réfque  ad  bene  merendum  ,  qutum  ad  yc~ 
pofcendum.  Atque  h<zc  inter  eos  fit  honefi 
ta  certatio.  Sic  &  militâtes  ex  amicitia 
maxime  capientur  :  &  erit  ejus  ortus  à 
natura ,  quàm  ab  imbecillitate  9  &  gra- 
<vior  y  &  <verior.  Nam  fi  militas  amicu 
lias  conglutinaret ,  eadem  commutata 
dijfoheret.  Sed  quia  natura  mut  an  non 
pote  fi  ,  idcirco  <verœ  amicitu  Jempiterna 
funt. 


Quibufdam ,  quos  (  j  )  audio  fapienteî 

(4  )  Voyez  ci-deflus ,  pag.  108.  Rem.  1. 

(  5  )  De  Amicitia  ,  cap.  13» 

(6)  Du  temps  de  Lélius  ,  que  Cîcéron 
fait  parler  ici  ,  les  études  des  Grecs  n'é- 
toient  pas  encore  communes  à  Rome.  Voilà 
ce  qui  fait  que  Cicéron  ,  pour  obferver  le 
décorum  du  Dialogue  ,  ne  prête  à  Lélius 
qu'un  ouï- dire  ,  touchant  les  opinions  qui 
avoient  cours  parmi  leurs  Philofophes- 


DE    ClCERO  N.  2  î  J 

l'image  de  la  vertu.  Attirez  par  cette 
image  ,  des  cœurs  s'approchent ,  lï 
j'ofe  ainfi  parler  ,  ils  s'attachent  ré- 
ciproquement ,  pour  goûter  les  dou- 
ceurs que  le  caraftère  de  l'un  promet 
à  l'autre.  Touchez  au  même  degré  , 
épris  d'une  égale  tendrelïè,  c'eft  à  qui 
marquera  k  plus  de  générofité.  Une 
fi  louable  émulation  fait  que  l'amitié 
devient  très-utile  y  fans  que  l'utilité 
foit  le  fondement  de  l'amitié.  Elle  a 
dans  la  Nature  une  origine  &  plus 
honnête  y  &  plus  folide.  Car  5  fi  deux 
cœurs  n'étoient  unis  que  par  l'inté- 
rêt 5  ils  celferoient  de  l'être ,  quand: 
l'intérêt  change.  Mais  la  Nature  ne 
pouvant  jamais  changer  ,  les  vérita- 
bles (  4  )  amitiez  font  éternelles. 

J'entends  (  6  )  dire  qu  en  Grèce 
on  regarde  comme  des  Sages  5  certains 
amateurs  de  paradoxes  5  gens  qui  ? 
avec  leurs  vaines  fubtilitez  ?  entrer 
prennent  de  prouver  tout.  Ils  vous 
difent  9.  qu'il  faut  éviter  d'être  trop 
amis  ,  afin  qu'un  feul  n'ait  point  à 
s'embarraffer  pour   plufîeurs  :  que 


214  P  E  N  S  E*  E  S 

habitos  in  Gracia ,  placuijfe  opinor  mira» 
bilia  qu&dam  $  fed  nihil  efi  ,  qnod  illi 
non  perfequantur  fuis  argutiis  :  partim 
fugiendas  ejfe  nimias  amicitias ,  ne  necejfe 
fit  unum  folliciîum  ejfe  pro  pluribus  :  fatis 
fupérque  ejfe  fibi  fuarum  cuique  rerum  : 
alienis  nimis  implicari  moleflum  ejfe  : 
commodijfimum  ejfe ,  quam  laxijfimas  ha- 
benas  habere  amicitU  ;  quas  <vel  addu- 
cas  y  cum  velis  >  <vel  remittas.  Cap  ut 
enim  ejfe  ad  beatè  vivendum ,  fecurita- 
tem  s  quâ  frui  non  pojfit  animas  ,  fi  tan- 
quam  parturiat  unus  pro  pluribus. 

Alios  autem  dicere  aiunt  multo  etiam 
înhumanms  ,  (  quem  locum  br éviter  per- 
ftrinxi  paulo  antè  )  pr&fidii  adjumenttque 
causa, ,  non  benevolentiœ  ,  neque  caritatis, 
amicitias  ejfe  expetendas.  Laque  ut  quif- 
qiie  minimum  firmitatis  habeat  ,  mini- 
mumque  virium ,  ita  amicitias  appeler e 
maxime.  Ex  eo  fieri ,  ut  millier cuU  rna- 
gis  amicitiarum  prœfidia  qu&rant ,  quam 
<viri  s  &  inopes ,  quam  opulenti  ;  &  ca~ 
lamitofi  y  quam  ii ,  qui  putantur  beatu 

O  prtLclaram  fapientiam  !  Solem  enim 
è  mundo  tôlier e  videntur ,  qui  amicitiam 
è  vita  îolhmt  :  quâ  à  diis  immortalibus  ni- 
hil  melius  habemus  x  nihil  jucundius. 


DE  ClCERON. 

chacun  a  bien  alfez  5  &  n'a  que  trop 
de  fes  propres  affaires  :  qu'il  eft  fâ- 
cheux d'encrer  trop  avant  dans  celles 
d'autrui  :  que  le  mieux  eft  de  tenir  les 
rênes  de  l'amitié  s  pour  être  toujours 
maîtres  de  les  allonger ,  ou  de  les  ac- 
courcir  ,  quand  il  nous  plaît.  Car  5  di- 
fent-ils  5  l'eftentiel  pour  vivre  heu- 
reux ,  c'eft  la  tranquillité  :  &c  il  n'eft 
pas  poffible  d'en  jouir  5  fi  des  inté- 
rêts étrangers  nous  agitent  fans  celle* 

On  prête  à  autres  une  opinion  en- 
core bien  moins  raifonnable  3  &  dont 
j'ai  déjà  touché  un  mot  :  Qu'il  faut 
fe  faire  de  l'amitié ,  non  pas  un  atta- 
chement de  cœur  >  mais  une  liaifoix 
utile.  Qu'ainfi  3  moins  on  a  de  quoi 
fe  foûcenir  par  foi-même ,  plus  il  faut 
fonger  à  fe  faire  des  amis.  Que  par 
cette  raifon3les  femmes  y  fongent  plus- 
que  les  hommes  :  les  pauvres,  plus  que 
les  riches  5  ceux  à  qui  la  fortune  eft 
contraire ,  plus  que  ceux  à  qui  elle  rit» 

O  la  belle  Philofophie!  Oter  aux 
hommes  l'amitié  ?  qui  eft  ce  que  les 
Dieux  leur  ont  donné  5  &  de  meilleur^ 
&  de  plus  agréable ,  c'eft  comme  fi  Ton.* 
otoit  le  Soleil  à  l'Univers. 


Il  G 


P  E  N  S  E*  E  S 


Non  ergo  (  7  )  erunt  hommes  deliciis 
diffluentes  andiendi  >  fi  quando  de  ami-" 
citia  y  quam  nec  ufiu  ,  nec  ratio  ne  ha* 
bent  cognitam ,  difputabunt.  Nam  quis 
efl  y  pro  deurfi  fidem ,  atque  hominum  ! 
qui  velit  ,  ut  r/eque  dïligat  quemquam  , 
nec  ipfe  ab  ullo  diligatur ,  circumfluere 
omnibus  copiis  ,  atque  in  omnium  rerum 
abundantia  vivere  ?  Hac  enim  eft  tyran* 
norum  vit  a  ;  in  qua  nimirum  nulla  fides , 
nulla  caritas ,  nulla  Jlabilis  benevolentiœ 
potefi  ejfe  fiducia  :  omnia  femper  fufpeïïa, 
atque  follicita  :  nullus  locus  amxciti<z. 
Quis  enim  aut  eum  diligat,  quem  me* 
tuit  s  aut  eum  ,  à  quo  fe  metui  putat  ? 
Coluntur  tamen  fimulatione  duntaxat  ad 
tempus.  Quod  fi  forte  (  ut  fit  plerumque  ) 
ceciderint  :  tum  intelligjtur  ,  quam  fue- 
rint  inopes  amicorum. 

Quod  Tarquinium  dixijfe  f erunt  tum 
exulantem  fie  intelle  xiffe ,  quos  fidos  ami* 
cos  habuijfet  ,  quos  infidos  ,  eum  jam 
neutris  gratiam  referre  pojfet.  Quanquam 

(7)  De  Amicitia ,  cap.  15, 

a 


de  Ciceron; 


On  n'en  croira  donc  point  ces  ri- 
ches voluptueux  s  lorfqu  ils  veulent 
raifonner  fur  l'amitié,  dont  ils  n'é~ 
prouvèrent  jamais  les  douceurs  ,  8c 
dont  ils  n'ont  pas  même  d'idée.  Qui 
eft- ce  ,  ô  Ciel  !  qui  voudroit  regorger 
de  biens ,  mais  à  condition  de  n'aimer 
perfonne  5  &c  de  n'être  aimé  de  per- 
sonne ?  Tel  eft  le  fort  des  Tyrans* 
Pour  eux  3  nul  attachement  fblide , 
qui  vienne  du  cœur  y  &  qui  foit  à 
l'épreuve.  Toujours  nouveaux  foup- 
çons  ,  nouvelles  inquiétudes.  Point 
d'amitié.  Aimeroit-on  des  gens  qu'on 
craint ,  ou  dont  on  fe  perfuade  qu'on 
eft  craint  }  On  fauve  les  dehors  avec 
eux  ,  tant  qu'ils  font  en  place.  Quand 
ils  tombent  5  comme  il  leur  arrive  or- 
dinairement ^  alors  on  voit  combien 
peu  ils  avoient  d'amis. 

Tarquin  5  dans  fon  exil ,  difoit  que 
fes  vrais  &  fes  faux  amis  lui  étoienc 
connus  >  depuis  qu'il  ne  pouvoit  mar- 
quer du  retour  ,  ni  aux  uns ,  ni  aux 
autres.  J'ai  peine  à  croire  qu'il  pût  en 
avoir  de  vrais.  Un  homme  Ci  orgueil- 


i  ï  8  Pènse'es 
rniror  ,  ;lla  fuperbiâ  &  importunitate  fi 
quemquam  habere  potuit.  Atque  ut  bu* 
jus  ,  quem  dixi  ,  mores  ,  <veros  amicos 
par  are  non  poiuere\(ic  multorum  opes  prœ- 
potentïam  excludunt  arwcitias  fidèles. 
Non  enim  fatum  ipfa  fortuna  cdca  efl , 
fed  eos  etiam  plerumque  efficit  cœcos ,  quos 
complexa  eft.  Itaque  efferuntur  illi  ferè 
fajîidio  &  contumacia  :  ne  que  quidquam 
infîpiente  fortunato  intolerabilius  fieri  po- 
tejt.  Atque  hoc  qu'idem  vider  e  lie  et ,  eos  , 
qui  anteà  commodis  fuerunt  moribus  , 
imperto ,  potefiate  ,  profperis  rébus  immu- 
tari ,  fpernique  ab  us  veteres  amicitias , 
ïndulgere  novis. 


Quld  autem  ftultius  ,  quàm ,  chm  plu- 
rimkm  copiis ,  facultatibus  ,  opibus  pof- 
fint  y  cetera  par  are  ,  qua  parantur  pe- 
cunia  ,  equos  ,  famulos  ,  veftem  egre- 
giam ,  kfàjfa  pretiofa  :  amicos  non  para- 
re  i  optimum  &  pulcherrimam  vitœ ,  ut 
ita  dicam  ,  fupelleiïilem  ?  Etenim  cale- 
ra ckm  parant ,  cui  parent ,  nefciunt , 
nec  cujus  causa  laborent.  Ejus  enim  efl 
iflorum  quldque ,  qui  vincit  viribus  :  ami- 


D  t    C  I  C  £  R  O  Nè  It^ 

îeux  5  Ci  féroce  >  n'étoit  pas  d'un  ca- 
ractère à  pouvoir  être  aimé  ;  &  la 
plufpart  de  ceux  qui  font  extrême- 
ment puiiïàns ,  ont  cela  de  commun 
avec  lui.  Car  non  feulement  la  For- 
tune eft  aveugle  ,  mais  pour  l'ordi-» 
naire  elle  aveugle  les  favoris.  Pres- 
que tous  dédaigneux  5  arrogans.  Rien 
au  monde  n'eft  plus  infupportable 
qu'un  fou  dans  la  profpérité.  On  voie 
même  des  gens  ,  qui  étoient  aupara- 
vant  d'un  commerce  doux  &  facile , 
lorfqu'ils  pa/îent  à  un  pofte  élevé  , 
changer  tout  d'un  coup  ,  &  méprifer 
leurs  anciens  amis,  pour  fe  livrer  à 
de  nouveaux. 

Qu'y  a-t-il  de  moins  fenfé  ,  que 
d'employer  les  fecours  qu'on  tire 
d'une  grande  fortune ,  à  fe  procurer 
les  chofes  qu'on  a  pour  de  l'argent , 
chevaux  ,  valets  3  fuperbes  habits, 
vafes  précieux  ;  &  de  ne  pas  fonger 
à  s'acquérir  des  amis  ?  qui  font  3  pour 
ainfi  parler  ,  le  meilleur  &  le  plus 
beau  meuble  qu'on  puîfle  avoir  ?  Tou- 
tes nos  autres  acquifitions  5  nous  ne 
favons  à  qui  elles  iront  ;  car  elles 
font  deftinées  à  être  un  jour  la  proie 


2,  20  P  E  N  S  e'  E  S 

citiarum  fua  eut  que  fermât;  et  fiabilis  & 
eerta  pojfejfio  :  ut ,  etiam  fi illa  marnant , 
quœfunt  quafi  dona  fortune  ,  tamen  <vita 
inculta  &  deferta  ab  amieis  non  pojfît 
ejfe  jueunda. 


Conftituendi  (8)  funt ,  qui  fint  in  ami- 
eitia  fines  ,  &  quafî  termini  diligendi  : 
de  quibus  très  video  fententias  ferri  ;  qua- 
rum  nullam  probo.  Unam  ,  ut  eodem  modo 
erga  amicum  ajfefli fimus  ,  quo  erga  nof- 
metipfos.  Alteram  ,  ut  noftra  in  amie  os 
benevolentia  ,  illorum  erga  nos  benevo- 
lentiœ  pariter  dqualitêrque  refpondeat. 
4Tertiam  ,  ut  ,  quanti  quifque  feivfe  fa- 
cit ,  tanti  fiât  ab  amieis.  H  arum  trium 
fententiarum  nulli  prorjus  ajfentior. 


Née  enim  illa  prima  ver  a  efl  ,  ut , 
quemadmodum  in  fe  quifque  ,  fie  in  ami" 
cum  fit  animatus.  Quàm  multa  enim  » 


(  8  )  De  Amîcitia,  cap.  16  ,  17 


DE    CîCERON.  11 1 

du  plus  fort.  Au  lieu  que  la  poflèfïîoa 
de  nos  amis  ne  peut  nous  être  difpu- 
tée  :  de  quand  même  tous  les  préfens 
de  la  Fortune  demeureroient  entre 
nos  mains ,  il  n'y  auroit  pas  de  quoi 
nous  rendre  la  vie  agréable  ,  fi  nous 
manquions  d'amis. 

On  doit  preferire  des  bornes  k 
l'amitié  5  &  lavoir  jufqu'où  elle  doit 
aller.  Je  connois  là-delïiis  trois  opi- 
nions ,  que  je  n'adopte  point.  La  pre- 
mière j  Que  nous  foyons  pour  nos 
amis  dans  les  difpolîtions  où  nous 
fommes  à  notre  égard.  La  féconde  , 
Que  notre  bienveillance  pour  eux  foie 
exactement  proportionnée  à  celle 
qu'ils  ont  pour  nous.  Et  la  troifiè- 
me  ,  Que  nous  penfions  pour  nos  amis 
comme  ils  penfent  eux-mêmes  fur 
leur  fujet.  Aucun  de  ces  trois  fenti- 
mens  n'eft  de  mon  goût. 

Premièrement  5  Que  nous  devions 
être  pour  un  ami  dans  les  difpofitions 
où  nous  fommes  à  notre  égard ,  cela 
eft  faux.  Combien  de  chofes  qu'on 
ne  feroit  pas  pour  foi  3  &  qu'on  fait 

Tiij 


in  Pense' es 

quœ  noflra  causa  nunquam  faceremuf  9 
facimus  causa  amicorum  ?  precari  ait 
indigno  ,  fiupplicare  :  ium  acerbtus  in  ali- 
quem  invehi  ,  infieiïarique  vehementïus  : 
qu&  in  nofirxs  rébus  non  fatis  honeftè  ,  in 
amicorum  fiunt  honefiijfiniè .  Mult&  quoi- 
que res  funt  ,  in  quibus  de  fuis  commodis 
<vhi  boni  multa  detrahunt  ,  detrah/que 
-patiuntur ,  ut  us  amicipotùts ,  quam  ipfi  y 
fruantur. 

Altéra  fententia  efi  9  qm  définit  ami" 
citiam  paribus  officiis  ac  volant  atibus* 
Hoc  quidem  efi  nimis  exiguë  &  exiliter 
ad  calculos  vocare  amicitiam  >  ut  par  fit 
ratio  acceptorum  &  datorum.  Dwitior 
mihi  ,  &  affiuemior  vidctur  ejfe  verat 
amicitia  :  nec  obfervare  reftrittè  ,  ne 
■plus  reddat  ,  quam  acceperit.  Neque 
mim  verendum  efi ,  ne  quid  excidat ,  aut 
ne  quid  in  terram  defiuat  ,  aut  ne  plus 
œquo  quid  in  amicitiam  congeratur* 


'Tertius  'Vero  Me  finis  deterrimus  9  ut  > 
quanti  quifque  fie  ipfie  jaciat ,  tanti  fiât 
ab  amicis.  Sœpe  enim  in  quibuj-lam  aut 
animas  abjeUior  e/l  9  aut  jfes  amplifia 


DE    ClCERON.  1 1 3 

pour  un  ami  ?  Prier  qui  l'on  méprife, 
Se  paroître  devant  lui  en  pofture  de 
luppliant  ;  traiter  durement  queL 
qu'un ,  &  le  poulTer  avec  trop  de 
chaleur  ;  on  rougiroit  de  le  faire  pour 
foi  :  il  eft  beau  de  le  faire  pour  un  ami. 
Il  y  a  d'ailleurs  bien  des  cas  où  les 
honnêtes-gens  préfèrent ,  &  approu- 
vent qu'en  préfère  à  leurs  propres 
intérêts  5  ceux  d'un  ami. 

Vouloir  5  en  fécond  lieu  ,  que  la 
bienveillance  d'une  part  ?  fe  mefure 
précilément  fur  celle  qui  eft  de  l'au- 
tre part  ,  c'eft  avoir  la  petitefle  de 
calculer  tous  les  fervices  rendus  8c 
reçus  ?  afin  que  ceux-ci  égalent  ceux- 
là.  Pour  moi  ,  je  tiens  que  la  vraie 
amitié  eft  plus  riche  >  plus  généreu- 
fe  ;  Se  n'examine  pas  à  la  rigueur  , 
de  quel  côté  fe  trouve  le  plus  ou  le 
moins.  Jamais  ne  craignons  d'en  faire 
trop  ,  ni  qu'il  y  ait  quelque  chofe  de 
ce  que  nous  faifons ,  qui  tombe  à 
terre. 

Quant  à  la  troifième  opinion  5  Qu'il 
faut  fe  conformer  à  la  manière  dont 
nos  amis  penfent  eux-mêmes  5  c'eft 
bien  la  plus  mauvaife.  Car  il  n  eft 

T  iiij 


124  P  E  N  S  Er  £  S 

canàd  fortune  fratlior.  Non  efi  igîntr 
amici ,  talem  ejfe  in  eum  ,  qualis  Me  in 
fe  efi:  jed  potius  eniti  &  ejficere  ,  ut 
étmici  jacentem  animum  excita  ,  indu* 
catque  in  fpem  cogitationémque  meli* 
rem. 

AVius  ïgitur  finis  verdi  amicitU  confit" 
tuendus  eft  ,  fi  prïks  ,  quid  maxime  re* 
prehendere  Scipio  folitus  fit  ,  edixero. 
Negabat  ullam  vocem  iniyniciorem  ami- 
citïa  potuijfe  reperiri  ,  qukrn  ejus  ,  qui 
dixijfet  ,  ita  amare  oportere  ,  ut  fi 
aliquando  effet  ofurus.  Nec  vero  fi 
adducipojje  ,  ut  hoc ,  quemadmodum  pu- 
taretur  ,  à  Biante  ejfe  ditlum  crederet , 
qui  fapieris  habitus  effet  unit  s  è  feptems 
fed  impuri  cujufdam ,  aut  ambitiofi ,  aut 
omnia  ad  fuam  potentiam  revocantis  ejfe 
fententiam.    Ouonam  enim  modo  quif- 
quam  amicus  ejje  poterit ,  cui  fe  putabit 
ïnimicum  ejfe  pojje  ?   Quineùam  necejfe 
erit  cupere  &  cptare ,  ut  qukm  fœpijfîmè 
peccet  amicus  ,  quo  plures  det  fibï  tan* 
quam  anfas  ad  reprehendendum  :  rur- 
fum  autem  rettè  faVtis  commodifque  ami- 
cor  um  neceffe  erit  angi ,  dolere  P  invider  e* 


DE    ClCERON.  22f 

point  rare  de  trouver  des  gens  plus 
humbles  qu'il  ne  faudroit  ,  ou  qui 
defefpérent  trop  aifément  de  réuffir. 
Il  ne  feroit  pas  d'un  ami  de  penfer 
comme  eux.  Tâchons ,  au  contraire  , 
d'obtenir  qu  ils  rappellent  leur  coura- 
ge, ôc  faifons-leur  concevoir  dés  es- 
pérances plus  flateufes. 

Pour  fixer  donc  les  bornes  de  la  vé- 
ritable amitié,  cherchons  quelque  au- 
tre règle  :  mais  après  avoir  parlé  d'une 
maxime ,  dont  Scipion  étoit  fouve- 
rainement  blelfé  ,  Quon  doit  aimer  , 
comme  -pouvant  haïr  un  jour.  Rien ,  dî- 
foit-il ,  n'eft  plus  oppofé  à  l'amitié  : 
&  il  ne  croyoit  point  que  cette  maxi- 
me fût ,  comme  on  le  croit  ,  de  Bias  5 
l'un  des  fept  Sages  :  mais  il  la  croyoit 
de  quelque  ame  corrompue ,  de  quel- 
que ambitieux ,  qui  n'eft  occupé  que 
de  fa  fortune.  Peut-on,  en  effet ,  ai- 
mer quelqu'un ,  &c  avoir  tout  à  la  fois 
dans  l'efprit ,  qu'un  jour  on  le  haïra? 
On  en  fera  donc  réduit  à  fouhaiter  que 
fouvent  il  fe  mette  d^ns  fon  tort , 
afin  d'avoir  toujours  un  prétexte  de 
rompre  avec  lui.  On  fera  fâché  qu'il 
fe  conduife  bien  :  &  jaloux ,  s'il  réuf« 


ri6  Pensées 
Quare  hoc  qu'idem  pr&ceptum ,  cujufcun* 
que  efi ,  ad  tollendam  arnicïtiam  valet. 
Illud  potùts  prœcipiendum  fuit  3  ut  eam 
diligentiam  adhiberemus  in  amicitiis  corn- 
parandis  ,  ut  nequando  amare  incipere- 
mus  eum  ,  quem  aliquando  odij]e  pojfe- 
mus.  Quinetïamfi  minlts  felices  in  deli- 
gendo  fuijfemus ,  fer  endura  id  Scipio  po- 
nus  ,  qium  inimicitiarum  tempus  cogi- 
tandum,  putabat. 

His  igitur  finibus  utendum  arbitror  , 
Ut  cum  emendaù  mores  armicorum  fint  f 
tum fit  inter  eos  omnium  rerum  ,  confilio- 
rvtm  ,  voluntatum  ,  fine  ulla  exceptions 
communitas  :  ut  etïam  fi  qua  fortuna  ac- 
cident >  ut  mirmr  jufta  amlcorum  volun~ 
tates  ad,juvand&  fint ,  in  quibus  eorum 

(  s>  )  Par  divers  autres  endroits  de  Cicé- 
ron  ,  il  eft  clair  que  ce  qu'il  entend  ici  r 
c'efî  qu'un  Orateur  peut  entreprendre  la  dé- 
fenfe  de  (on  ami  ,  quoiqu'aufonds  del'ame, 
il  fâche  que  fon  ami  ueft  pas  tout  à  fait  in- 
nocent. C'eft  ainfî  qu'il  en  ufa  lui-même 
dans  l'affaire  de  Milon.  Pour  fentir  qu'il 
n'autorife  pas  une  plus  grande  liberté  de 
s* écarter  du  droit  chemin  y  il  ne  faut  que  lire 
fes  Offices,  liv.  Ill^chap.  10.  At  neque 


DE     ClCERON.  227 

iit.  Que  cette  maxime  foit  de  qui  Ton 
voudra ,  elle  porte  un  coup  mortel  à 
1  amitié.  Il  falloir  pluftôt  nous  recom- 
mander d'être  attentifs  à  faire  un  fi 
bon  choix  5  qu'il  ne  tombât  point  fur 
une  perfonne  capable  de  mériter  un 
jour  notre  haine.  Quand  même  nous 
aurions  eu  le  malheur  de  nous  y  trom- 
per ?  encore  vaut-il  mieux  prendre  pa- 
tience ,  difoit  Scipion,  que  de  fe  met- 
tre devant  les  yeux  une  haine  cachée 
dans  l'avenir. 

Voici  donc  enfin ,  félon  moi  5  les  rè- 
gles qu'il  faut  fe  prefcrire.  Qu'entre 
des  amis  ,  honnêtes-gens,  tout  foit 
commun ,  &  qu'ils  fe  failent  part  l'un 
à  l'autre  de  toutes  leurs  penlées ,  de 
toutes  leurs  intentions ,  fans  réferve. 
Que  fi  par  hafard  l'un  fait  un  faux 
pas  5  qui  le  mette  en  danger  de  perdre 
l'honneur  ou  la  vie  ;  l'autre  5  pour  l'en 
tirer  ?  s'écarte  un  peu  (9)  du  droit  che- 

contra  Rempublicam  ,  neque  contra  jusjuran- 
dum  ac  {idem  ,  amici  causa  ,  vir  bonus  faciet  : 
ne  fi  judex  quidem  erit  de  ipfo  amico.  Ton  fa 
enim  perfonam  amici  ,  cum  induit  judicis. 
Tantum  débet  amicitiz  ,  ut  veram  amici  eau* 
fam  ejje  malit  ;  &  ut  orand&  liti  tempus  3 
quoad  per  leges  liceat  y  accommedeU 


11%  P  E  N  S  e'  î  S 

aut  caput  agatur  ,  aut  fama ,  déclinant 
âum fit  dévia  9  modo  ne fumma  turpitu* 
do fequatur.  Eft  enim  quatenus  amicitu 
dari  venia  pojfit. 

Surît  (  i  )  firmi  >  &  ftabiles  ,  &  cori~ 
fiantes  eligendi  ;  cujus  generis  efl  magna 
penuria  :  &  judicare  difficile  eft  fané  9 
nifi  expertum.  Experiendum  autem  eft  in 
ipfa  amicitia.  Ita  prœcurrit  amicitia  judi- 
c'tum ,  tollhque  experiendi  poteftatem. 

Eft  igitur  prudentis ,  fuftinere ,  ut  cur* 
rum  ,  fie  impetum  benevolentu  :  quo  uta- 
mur  quafiequis  tentatis  ,  fie  amicitiis , 
aliquà  parte  periclitatis  moribus  amico- 
rum.  Quidam  fœpe  in  parva  pecunia 
ferfpic'mntur  9  quàm  fini  levés  :  quidam  , 
quos  parva  movere  non  potuit ,  cognof- 
cuntur  in  magna,  Sin  verô  erunt  aliqiti 
reperd  ,  qui  pecuniam  prœferre  amicitu , 
fordidum  extftiment  :  ubi  eos  inveniemus  3 
qui  honores  ,  magiftratus  3  imperia  ,  pen 
teftates  ,  opes  amicitu  non  anteponent  ? 

(  i  )  De  Amicitia  ,  cap.  17. 
{  2  )  Aliufionà  un  vers  cité  dans  les  Let- 
tres à  Atticus  ,  XIII.  11. 


DE   ClCERON.  229 

ftrin ,  à  moins  que  ce  ne  fût  abfolu- 
mferit  fe  diffamer  lui-même.  On  veut 
bien,  mais  jufqu'à  un  certain  point, 
uous  pardonner  en  faveur  de  laminé. 

Pour  nous  faire  des  amis ,  il  faut 
ne  s'attacher  qu'à  des  caraétères  déci- 
dez, &  capables  de  confiance.  Il  y 
en  a  peu  :  &c  il  n'eft  pas  aifé  de  les 
connoître ,  fans  en  avoir  fait  l'épreu- 
ve. Mais  cette  épreuve ,  il  n'y  a  que 
dans  le  cours  de  l'amitié  qu'on  puilîe 
la  faire.  Ainfi  la  liaifon  fe  forme 
avant  que  d'avoir  pu  fe  connoître  ;  & 
le  parti  pris ,  il  n'y  a  plus  d'examen. 

Un  homme  prudent  ira  bride  en 
main,  comme  quand  on  veut  (  2  ) 
edayer  des  chevaux.  Avant  que  de  fe 
livrer  ,  il  cherchera  un  peu  à  connoî- 
tre fes  gens..  Pour  découvrir  leur  foi- 
ble,  fouvent  le  plus  mince  intérêt  pé- 
cuniaire fuffit.  Une  Ibmme  plus  confi- 
dérable  en  démafquera  d'autres.  Quel- 
qu'un eût-il  aiîèz  de  noblelle  pour  pré- 
férer l'amitié  à  l'argent  ;  la  préférera- 
t-il  aux  honneurs  ,  aux  magiftratu- 
res,  au  commandement  d'une  armée? 


i$o  Pense5  es 

m  ,  cura  ex  altéra  farte  propofita  hw 
fint  ,  ex  altéra  jus  amicitia  >  non  multb 
illa  malint  ?  Imbecilla  enim  natura  efl  ad 
contemnendam  potentiam  :  quam  etiam 
fi  MghUk  amicitik  confecuti  funt ,  ex  eu- 
fatum  tri  fe  arbitrantur  ,  quia  non  fine 
magna  caufa  fit  neglefla  amicitia.  Ita- 
que  verdi  amicitia  dijjicillimè  reperiuntnr 
m  iis  y  qui  in  honoribus  réque  publica 
verfantur.  Ubi  enim  iftum  inventas  ,  qui 
honorem  amici  anteponat  fuo  ? 


Efi  etiam  (  3  )  quafi  qmdam  calami* 
tas  in  amicitiis  dimittendis  nonnumquam 
necejfaria:  )am  enim  àfapieniiumfami* 
liaritatibiis  ad  -vulq-ares  amicitias  oratio 
nofira  delabitur.  Erumpunt  fœpe  vitia 
amicorum  àim  in  ipfos  amicos  a  tum  in 
alienos  ;  quorum  tamen  ad  amicos  rtdun- 
det  infamia.  T'aies  igitur  amicitia  funt 
remifjione  usûs  eluenda ,  &  (ut  Catonem 
dicere  audivi  )  diffiienda*  magis,  quàm 
difcindendx  ;  nfi  quœdam  admodum  in- 
tolerabilis  injuria  exarjerit ,  ut  neque 
rettum ,  neque  honeflum  fit  ,  neque  fie- 
(3)  De  Amicitia,  cap.  21. 


DE    ClCERON,  23I 

Quand  il  ne  trouvera  pour  tout  obfta- 
cle  à  ion  aggrandiifement  ,  que  les 
droits  de  l'amitié  y  héfîtera-t4I  ?  Car 
le  mépris  de  la  grandeur  palfe  les  for- 
ces du  cœur  humain.  Et  lorfqu'il  n'en 
coûte  pour  s'élever  ,  que  de  facrifier 
un  ami ,  on  le  perluade  que  le  fuccès 
porte  Ion  excufè  avec  foi.  Auffi  eft-il 
bien  difficile  que  la  fincère  amitié  fe 
rencontre  avec  l'ambition.  Voit-on, 
en  effet  ,  quelqu'un  préférer  à  fa  pro- 
pre élévation ,  celle  de  fon  ami  } 

On  éprouve  quelquefois  la  dure 
néceffité  d'en  venir  à  une  rupture.  Je 
parle  des  liaifons  ordinaires  5  &  non 
de  celles  qui  fe  forment  entre  des  Sa- 
ges. Quelquefois  il  arrive  que  la  pro- 
bité de  nos  amis  fe  dément  ,  ou  à  no- 
tre égard  ,  ou  à  l'égard  de  quelque 
autre,  mais  de  manière  que  la  honte 
en  rejaillit  fur  nous.  Alors  5  en  cefTant 
peu  à  peu  de  fe  voir  ,  on  vient  à  cefier 
d'être  ami  :  &  il  faut  5  comme  difoic 
Caton  5  plufiot  découdre ,  que  déchirer  : 
à  moins  qu'il  ne  s'agille  d'une  noir- 
ceur 5  qui  nous  porte  à  une  féparation 


27,1  Pense'  es 

ri  poflît ,  ut  non  flatim  alienatio  disjunc* 

ùôque  facïendafît. 

Fleriqite  (  4  )  perverse  y  ne  dicam 
vnpudenter  ,  am'icum  habere  talem  vo- 
lant 9  quales  ipfi  ejfe  non  pojfunt  :  qmque 
ipfi  fion  tribuunt  amlcu  ,  b&c  ab  Us  défi- 
devant.  Far  efl  autern,  primkm  ipfum 
ejfe  virum  bonum ,  tum  alterum  fimilem 
fui  qturere.  In  talibus  ea ,  quam  jamdu- 
dum  traUamus  >  flabilitas  amicitiœ  con- 
firmari  potefl  :  ckm  homlnes  benevolentiâ 
conjunvii ,  primum  tupiditatibus  iis  ,  qui- 
bus  c&teri  ferviunt ,  imper abunt  :  deinde 
aquitate  ju/litiaque  gaudebunt  ,  omnia- 
que  alter  pro  altero  fufcipiet  :  neque  quid- 
quant  unquam  nifi  honeftum  &  reHum 
alter  ab  altero  poftulabit  :  neque  folltm 
colent  imer  fe  ,  ac  diligent  ,fed  etiam  <ve- 
rebuntur.  Nam  maximum  ornamentum 
amiciiia  tollit ,  qui  ex  ea  tollit  verecun* 
diam.  haque  in  us  perniciofus  efl  error , 
qui  exfiimant  ,  libidinum  peccatorum- 


(4)  De  Amicîtia  ,  cap.  zz. 


deCiceron.  233 
&  à  un  éclat ,  qu'il  ne  foit  ni  jufte  , 
ni  honnête  y  ni  poiïible  de  différer. 

Une  injuftice  ,  pour  ne  pas  dire 
une  impudence  bien  commune  parmi 
les  hommes  ,  c'eft  de  vouloir  que  les 
bonnes  qualitez ,  dont  ils  font  dé- 
pourvus ,  fe  trouvent  dans  leur  ami- 
&c  qu'on  ait  pour  eux  des  égards  3  dont 
ils  le  difpenfent.  La  raiion  veut  que 
nous  commencions  par  être  honnêtes- 
gens  ,  &  qu'enfuite  nous  cherchions 
qui  nous  rellèmble.  Toute  liaifon , 
pour  être  durable  ,  fuppofe  qu'on  a 
triomphé  des  paffions ,  qui  comman- 
dent au  refte  des  hommes  :  qu'on 
aime  la  droiture  &  la  juftice  :  qu'on 
eft  difpofé  à  tout  entreprendre  l'un 
pour  l'autre  :  qu'on  ne  le  demande 
jamais  rien  que  de  conforme  à  l'hon- 
neur &  à  la  probité  :  qu'on  a  l'un  pour 
l'autre  5  non  feulement  de  la  déféren- 
ce 5  mais  du  refped.  Car  dépouillée 
du  refped  5  l'amitié  perd  le  plus  beau 
de  fes  ornemens.  Ainii  y  de  croire 
qu'on  puhîe  entre  amis  prendre  toute 
forte  de  libertez  s  c'eft  une  pemU 


25  4  P  E  N  S  e'  E  S 

que  omnium  pat  ère  in  amicitia  licentianu 
Virtutum  amicitia  adjutrix  à  natura  da- 
ta ejl  y  non  vitiorum  cornes. 

Vna  efl  (  5  )  amicitia  in  rébus  huma* 
riis  ,  de  cujus  utilitate  omnei  uno  ore  con~ 
fentiunt.  Quanquam  à  multi;  ipfa  vir- 
tus  contemnitur  ,  &  venditatio  quœdam 
atque  oftentatio  ejfe  dïcitur  :  multi  divi- 
tias  defpiciunt ,  quos  parvo  contentos  te- 
nnis viclus  cultufque  delettat  :  honores 
<vero  ,  quorum  cupiditate  quidam  inftam* 
mantur  ,  quam  multi  ita  contemnunt  , 
ut  nihil  inanius ,  nihil  levius  ejfe  exifii- 
ment  :  itêmque  cœtera  ,  qua  quibufdam 
admirabilia  videntur ,  permulti  funt ,  qui 
pro  nihilo  putent.  De  amicitia  omnes  aâ 
unum  idem  fentiunt  :  &  ii ,  qui  ad  rem- 
publicam  fe  contulerunt  :  &  ii ,  qui  re- 
rum  cognitione  doffirinaque  dcleftantur  r 
&  ii,  qui  fuum  negotium  gerunt  otiofi ':. 
pofiremo  ii ,  qui  fe  totos  tradiderunt  vo- 
luptatibus  9  fine  amicitia  vïtam  ejfe  nul- 
lam  fentiunt  y  fi  modo  velint  aliqua  ex 
parte  liberaliter  vivere. 


(  $  )  De  Amicitia,  cap. 


DE    C  1  C  H  R  O  N.  235 

cieufe  erreur.  L'amitié  nous  eft  don- 
née par  la  Nature  ,  non  pour  favoiifer 
le  vice ,  mais  pour  aider  la  vertu. 

Rien  au  monde  n'eft  reconnu  géné- 
ralement pour  utile  3  que  l'amitié.  Plu- 
lîeurs  méprifent  la  vertu  elle-même , 
&  ne  la  regardent  que  comme  une 
forte  d'oftentation.  Plufieurs ,  contens 
de  peu  9  &  qui  ne  connoiiïènt  ni  bonne 
chère ,  ni  luxe ,  ne  font  nul  cas  des 
richeflfes.  Pour  une  infinité  d'autres  a 
rien  de  fi  frivole  >  rien  de  fi  vain  ,  que 
ces  mêmes  honneurs  ,  qui  ont  tant 
d'appas  pour  certaines  gens.  Ainfi  de 
tout  le  refte  :  ce  qui  enchante  les  uns  y 
eft  néant  aux  yeux  des  autres.  Mais 
fur  Famitié  5  il  n'y  a  qu'une  voix  :  &: 
ceux  qui  gouvernent  les  affaires  pu- 
bliques ,  8c  ceux  qui  fe  livrent  par 
goût  à  l'étude  5  &  ceux  qui  fe  bor- 
nent à  leurs  affaires  particulières ,  & 
ceux  5  enfin  3  que  le  plaifir  occupe  uni- 
quement ;  tous  5  fans  exception  3  trou- 
vent que  de  vivre  fans  amis  5  c'eft  ne 
pas  vivre,  fi  l'on  veut  tenir  de  l'hoa- 
nête-homme  par  quelque  endroit. 


Z3 6  Pe  ns- l  e  s 

Serpit  enim  nefcio  quomodo  per  om~ 
nium  vitam  amicitia ,  nec  ullam  œtatis 
degendœ  rationem  patitur  effe  expertem 
fui.  Quimùam  fi  quis  ea  afperitate  efi  7 
&  immanitate  natura  ,  congreffus  ut  ho- 
mïnum  jugiat  atqite  oderit ,  qualem  fuijfe 
Athenis  'Timonemnefcio  quem  accep'mius  :. 
tamen  is  patinon  pofflt ,  ut  non  anquirat 
al'iquem ,  apud  quem  evomat  virus  acer» 
bitatis  fu<z. 


Atque  hoc  maxime  judicaretur  ,  fi 
quid  taie  poffet  contingere ,  ut  aliquis  nos 
deus  ex  hac  hominum  frequentia  tôlier  et  ^ 
&  in  folitudine  ufpiam  collocaret  ,  atque 
ibi  fuppeditans  omnium  rerum  ,  quas  na- 
tura  defiderat ,  abundamiam  &  copiam  ,.. 
hominis  omnino  adfpiciendi  poteftatem 
eriperet.  Quis  tam  effet  ferreus  >H  qm 
eam  vitam  ferre  pojfet ,  cuique  non  au- 
fer r et  fruElum  voluptatum  omnium  fo~ 
litudo  ? 

Verum  ergo  illud  efl  9  quod  à  Taren- 
iïno  Archyta ,  ut  opinor  9  dici  Jolitum  9 
noflros  fenes  commemorare  audivi  3  ah 
.aliis  fenibus  audit  um  ;  Si  quis  in  coelum. 


D>E   ClCEKON,  2  57 

A  tout  â°;e ,  dans  toute  condition-.,, 
l'amitié  fe  fait  5  je  ne  fais  comment  , 
une  route  dans  tous  les  cceurs ,  &  ne 
fouffre  point  qu'on  le  paflfe  d'elle.  Usi 
homme  fût-il  alTez  farouche  j  allez  dé- 
naturé pour  fuir  tout  commerce  avec 
les  autres  hommes  y  &  pour  les  haïr  3 
comme  faifoit5  à  ce  qu'on  dit,  un 
certain  Timon  d'Athènes  ;  encore  ne 
feroit-il  pas  en  fon  pouvoir  de  ne  pas 
chercher  quelqu'un  ,  dans  le  fein  de 
qui  le  poifon  de  fa  mauvaife  humeur 
pût  trouver  à  fe  répandre. 

On  fentiroit  mieux  cette  vérité  5  s'il 
étoit  poffible  qu'un  Dieu ,  en  nous  dé- 
robant à  la  fociété  des  hommes  •  nous 
tranfportât  dans  un  defert  ,  où  il  nous 
fourniroit  abondamment  tout  ce  qui 
peut  flatter  les  fens  y  mais  de  manière 
qu'il  n'y  eût  pour  nous  aucun  moyen  3 
aucune  efpérance  de  voir  perfonne, 
Quel  eft  le  coeur  d'airain  3  qui  pût  à 
ce  prix-là  fupporter  la  vie  9  &c  dans 
cette  affireufe  folitude  3  trouver  da 
goût  aux  plaifirs  qu'on  lui  ofFriroit  ?. 

Archytas  de  Tarente  (  au  moins  il 
me  femble  que  c'eft  lui  )  étoit  donc 
bien  fondé  à  dire  une  chofe  que  je 


2  3  S  P  E  N  S  e'  E  S 

afceiîdiflet ,  naturâmque  mundi  ,  & 
pulchritudinem  fiderum  perfpexilfec  3 
infuavem  illam  admiracionem  ei  fo- 
re ;  qua:  jucundïllïma  fuifïèt,  fî  ali- 
quem  ,  cui  narraret  5  habuilTer.  Sic 
natiira  Jolitarium  nihil  amat ,  fempérqua 
ad  aliquod  tanquam  admiriiculum  anniti- 
tur  :  quod  in  amicijjimo  quoqne  dulcijfî* 
mum  efi. 

Cujus  (  7  )  aitres  veritati  claufiz  funt, 
ut  ab  amico  verum  audire  nequeat  >  hu- 
jus  faluf  dejperanda  efi.  Scitum  efi  enim 
illud  Catonis  :  Multo  meliùs  de  qui- 
bufdam  acerbos  inimicos  mereri  , 
quàm  eos  amicos,  qui  dulces  videan- 
tur  :  illos  verum  fa?pè  dicere  ,  hos 
nunquam.  Atque  illud  abfurdum  efi  y 
quod  ii ,  qui  monentur  >  eam  molefiiam  , 
quam  dcbent  capere  5  non  capiunt  :  eam 
capunt  ,  quk  dcbent  vacare.  Peccajfe 

(6)  Entre  Archytas  &  Lélîus,  par  qui 
Cicéron  fait  dire  ceci ,  il  y  avoit  près  de* 
deux  /îècles  ,  puifqif  Archytas  étoit  con- 
temporain de  Platon.  Voyez  de  Senectute  , 
chap.  12.  Mais  c'eft  ,  comme  je  l'ai  déjà 
dit  ,  pour  obferver  les  bienféances  du  Dia- 
logue-,  que  Cicéron  évite  de  faire  parler 


DE    C  I  C  E  R  O  N,  2  59 

tiens  (  6  )  de  nos  pères,  qui  la  tenoienc 
des  leurs  ,  Jgue  fi  quelqu'un  étoit  monté 
au  Ciel ,  d'où  il  découvmoit  la  beauté  des 
aftres  &  U  ftruiïure  de  l'univers  ;  cette 
vue  y  quoique  fi  merveilleufe  &  fi  ravijfan* 
te  y  deviendront  infipide  pour  lui,  parce 
qu'il  riauroit  pas  a  qui  raconter  ce  qu  'il 
voit.  Tant  il  eft  vrai  ,  que  le  dégoût 
pour  la  folitude  nous  eft  naturel.  On 
eft  porté  à  chercher  toujours  quelque 
forte  d'appui.  Or  l'ami  le  plus  tendre  4 
eft  l'appui  le  plus  agréable. 

Regardons  comme  un  malade  in- 
curable ,  l'homme  que  la  vérité  o£~ 
fenfe  dans  la  bouche  de  fon  ami.  On 
a  bien  plus  d'obligation,  difoit  Caton  5 
a  des  ennemis  durs  &  mordans  y  qu'à  ces, 
fortes  d'amis ,  qui  paroijfent  la  douceur 
même  :  ceux-là  nous  difent  fouvent  la  vé- 
rité >  ceux-ci  ne  la  dïfent  jamais.  On  eft: 
cependant  fi  peu  raifonnable  ,  qu'on 
ne  fe  fait  pas  une  peine  de  ce  qui  de» 
vroit  chagriner  ,  &  qu'on  fe  chagrine' 

Léiius  avec  une  forte  d'exa&itude  ,  qui 
marqueront  trop  de  favoir. 
(  7  )  De  Anuchia  y  cap.  t$» 


Z4°  Pensées 
criim  fe  non  anguntur  ,  obiurgarï  raoleflè 
ferunt  :  quod  contra  oportebat  ,  deliÏÏQ 
dolere ,  correttione  gaudere. 


Ut  igitur  &  monere ,  &  moneri ,  pra* 
prhim  efi  verœ  amicitiœ  :  &  alterum  libè- 
re facere  y  non  afperè  >  alterum  patienter 
accipere  5  non  repugnanter  :fic  habendum 
eji>nullam  in  amicitiis  peflem  ejfe  major  em^ 
quàm  adulationem ,  blanditiam  3  affenta- 
tionem.  Quamvis  enim  multis  nominibus 
efi  hoc  vîtium  notandum ,  levium  homi- 
num  atque  fallacium ,  ad  voluptatem  lo~ 
quentium  amnia  ,  nihil  ad  veritatem* 
Ckm  antem  omnium  rerum  [ïmulatio  efi 
wtiofa  y  (  tollit  enim  judicium  <veri  ,  (4* 
que  adultérât  )  tum  amicitu  répugnai 
maxime  :  delet  enim  veritatem  ,fine  quâ 
nomen  amicitiœ  valere  non  pote/}. 


Nam  ckm  amïcitu  vif  fit  in  eo  ,  m 
unus  quafi  ammus  fiât  ex  plwibus  :  qui 
idferi  poterit ,  fi  ne  in  uno  quidem  quo~ 
que  unus  animus  erït ,  ïdémque  fimper  > 

de 


BE    ClCERON.  X4.I 

âe  ce  qui  ne  devroic  pas  être  une  pei- 
ne. Au  lieu  d'être  fâché  d'avoir  tort , 
<k  charmé  d'être  repris  ,  on  ne  fe  re- 
proche  point  l'un,  &  on  ne  peut  fouf- 
trir  l'autre. 

Puifque  les  avis  réciproques  font 
un  devoir  eflentiel  de  1  amitié  ,  il  faut 
donc  les  donner  librement ,  &  fans 
aigreur  -,  les  recevoir  avec  foumiflion, 
&  fans  répugnance.  Par  la  même  rai- 
fon  ,  il  n'y  a  rien  de  fi  pernicieux 
dans  l'amitié  ,  que  la  flatterie ,  les  ma- 
nières doucereufes ,  la  complaifancc 
outrée.  Je  me  fers  de  plufieurs  expref- 
lions ,  pour  mieux  peindre  ces  hom- 
mes frivoles  &  artificieux  >  qui  n'ou- 
vrent la  bouche  que  pour  plaire  5  8c 
aux  dépens  de  la  vérité.  Tout  dégui- 
fement  eft  un  mal ,  puifqu  il  altère  le 
vrai  5  &  nous  empêche  de  le  difcer- 
ner.  Mais  fur-tout  il  ne  s'allie  point 
avec  l'amitié  :  car  il  exclut  la  véri- 
té 5  fans  quoi  l'amitié  n  eft  rien. 

Tel  eft  le  pouvoir  de  l'amitié  3  que 
de  plufieurs  ames  elle  n'en  fait  ,  pour 
ainfi  dire,  qu'une  feule.  Or  cela  fe 
peut-il  ,  lorfqu  il  y  a  dans  l'un  des 
prétendus  amis,  non  une  ame  fimple, 


i^i  Pensées 
Jed  varius  >  ccmmutabilis  ,  multiplex  ? 
Quid  enim  potefi  ejje  tam  flexibile  ,  tam 
devium  ,  qukm  an'rmus  ejus  ,  qui  ad  aU 
îerius  non  modo  fenfitm  ac  voluntatem  , 
fed  etiam  vultum  atque  nutum  converti- 
tur  } 

Negat  quis  ?  nego.  Ait?  aio.  Po- 
ftremô  imperavi  egomet  mihi, 
Omnia  ailëntari , 

ut  ait  idem  Terentius  :  fed  ille  fub  Gnatho- 
nis  perfona  :  quod  amici  gcnus  adhibere  9 
omino  levitatis  eji.  Multi  autem  Gnatho- 
num  fimiles  ,  cum  Jint  loco  ,  fortuna  , 
fama  fuperiores  :  harum  efl  ajfentatio  mo- 
le ft  a  ,  cum  ad  vanitatem  accejjlt  auÏÏori- 
tas.  Secerni  autem  b!  an  du  s  ami  eus  à  <ve- 
ro  ,  &  internofci  tam  potejl ,  adhibitâ  di- 
ligemia  ,  qukm  omnia  fucata  >  &  fimu- 
Uta  à  jïnceris  atque  veris. 


(  8  )  Dans  l'Eunuque  >  Ade  II ,  Se.  2* 


D  £     C  I  C  E  R  O  N.  24  J 

&  toujours  la  même  ;  mais  une  ame 
double,  &  qui  fe  diverlîfie  à  chaque 
inftant  ?  Quelle  fouplelïë  5  que  celle 
d'une  ame  qui  le  plie  &  le  replie 
comme  elle  veut  3  pour  fe  conformer, 
ne  difons  pas  feulement  aux  volon- 
tez  de  quelqu'un  ?  mais  à  l'air  qu'on 
lui  voit ,  &  au  moindre  figne  qu'il  fait  > 

On  dit  non ,  je  dis  non  :  on  dît  ouï } 
je  le  dis  : 

Jamais  je  ne*  contefte  ,  &  toujours 
j'applaudis. 
Térence  (  8  )  fait  parler  ainfi  Gna- 
thon ,  un  paraiïte.  Il  y  a  bien  de  l'im- 
prudence a  fe  lier  avec  de  telles  gens  : 
mais  le  caractère  de  ces  Gnathons  n  é* 
tant  point  rare  dans  les  perfomies  d'un 
tout  autre  rang  3  il  eft  a  craindre  que 
la  flatterie  ,  accompagnée  de  la  répu- 
tation ,  de  la  fortune  ,  &  du  crédit  > 
ne  trouve  à  fe  faire  écouter.  Qui  vou- 
dra pourtant  y  regarder  de  près ,  dis- 
tinguera le  flatteur  d'avec  l'ami ,  com- 
me on  difcerne  le  faux  &  le  fardé  , 
d'avec  le  vrai  &  le  naturel. 


Xij 


144 


P  t  N  S  E   E  S 


IX. 

QUIBUS  (  i  )  nihil  opis  efi  in 
ipfis  ad  bene  beatéque  vivendum  , 
lis  omnis  gravis  efi  àtas  :  qui  autem  om- 
nia  bona  à  fe  ipfi  vetunt ,  lis  nihil  po- 
tefi  malum  videri ,  quod  naturœ  nece/fî- 
tas  afferat.  Quo  in  génère  in  primis  eji 
fenetlus  :  qitam  ut  adipifcantur  omnes 
optant ,  eandem  accufant  adepti  :  tanta 
efi  inconfianùa  fiultit'u  ,  atque  perver- 
fit  as.  Ob  repère  aiunt  eam  citïks  qukm 
putajfent.  Primùm  ,  quis  coegit  eos  faU 
Jum  putare  ?  qui  enirn  citïks  adolefcen- 
tiœ  fencflus  ,  quàm  pueritiœ,  adolefcen- 
lia  obrepit  ?  Deinde  ,  qui  minus  gravis 
ejfet  Us  fenefhiS  ,  fi  oclingentefimum  an- 
num  agerent ,  quàm  offogefimum  ?  pr&- 
terita  enim  dtas ,  quamvis  longa  >  cùm 
cjjluxijfet ,  nulla  confolatione  permulcere 
pojftt  ftultam  fineButem. 


(  i  )  De  Senz&ute,  cap.  2. 


DE    C  I  C  E  R  O  N. 


Sur  la  V i  eizzesse. 

POUR  ceux  qui  n'ont  point  de 
reilburce  dans  eux-mêmes,  tout 
âge  eft  difficile  à  pafTer.  Mais ,  lorf- 
qu'on  tire  de  Ton  propre  fonds  toute 
/a  félicité ,  on  ne  trouve  rien  de  fâ* 
cheux  dans  les  ordres  de  la  Nature. 
Appliquons  cela  fur-tout  à  la  vieil- 
leflè.  Tout  le  monde  fouhaite  d'y  par- 
venir ;  &  quand  on  y  eft  arrivé  ,  tout 
le  monde  s'en  plaint.  Tant  il  y  a  d'in- 
conftance  &  d'injuftice  dans  les  hom- 
mes qui  ne  raifonnenc  pas.  La  vieil-» 
leftè,  difent-ils  5  eft  venue  à  eux  four- 
dement ,  &  bien  plus  vite  qu'ils  ne  s'y 
attendoient.  Mais  9  s'ils  ont  mal  fuppu- 
té ,  à  qui  la  faute  ?  Car  la  vieilleflè 
s'eft-elle  plus  vite  glilfée  après  la  jeu- 
nelTe  ,  que  la  jeunelîe  après  l'enfance  ? 
Mais  de  plus ,  leur  feroit-elle  moins 
onéreufe  au  bout  de  huit  cens  ans  5 
qu'elle  ne  l'eft  au  bout  de  quatre- 
vingts  ?  Tout  le  pafte ,  quelque  long 
qu'il  fût,  ne  pourroit ,  étant  palîé,  con- 
foler  une  folle  vieilleflè ,  &  l'adoucir* 

Xiij 


2|£  Pense'es 

Quocircafi fapientiam  meam  admirart 
foie  lis  ,  (  qu&  utiriam  digna  effet  opinione 
vefirâ  ,  nofiroque  cognomine  !  )  in  hoc 
fumus  fapientes ,  quod  naturam  optimam 
ducem  y  tanquam  deum  ,  fequimur  ,  ci" 
que  paremus  :  a  qua  non  verifïmUe  efi  , 
cura  cœterœ  partes  œtatis  bene  defcriptœ 
fint  ,  extremum  aBum  ,  tanquam  ab 
ïnerti  poê'ta  ,  ejje  negletlum.  Sed  tamen 
necejfe  fuit  ejje  aliquid  extremum  ,  &  y 
tanquam  in  arborum  baccis  terraque 
frugibus  y  maturitate  tempe  fïwk  >  quaft 
<vietum  &  caducitm  :  quo  ferendum  efi 
molliter  fapienti.  Quid  enirn  efi  aliud , 
gigantum  modo  bellare  cum  diis ,  mfi 
natura  repugnare  ? 


Etenim  (  3  )  cum  contemploY  animo  i, 
reperio  quatuor  caufas  ,  cur  feneclur 
mijera  videatur  :  unam  ,  quod  avocet 
à  rébus  gerendis  :  aller am  ,  quod  corpus 
faciat  infrmius  :  tertiam  ,  quod  pri- 

(  2  )  Celui  qui  parle  ici  ,  &  dans  tout  Je 
refis  de  l'Article  ,  c'eft  Caton  l'ancien  * 
dont  Plutarque  a  écrit  la  vie, 

(  3  )  De  S  eue  ciute  >  cap.  5, 


DE    ClCERON.  247 

Ainfi  (  2  )  ma  fageflfe  (  hé  que  ne 
répond-elle  à  l'idée  que  vous  en  avez  r 
&  au  furnom  que  Ton  me  donne  ?  ) 
cette  fagelîe  qui  vous  caufe  5  dites- 
vous  y  de  l'admiration  ,  ne  confifte 
qu'en  ce  que  je  fuis  pas  à  pas  le  meil- 
leur de  tous  les  guides  5  la  Nature.  Je 
lui  obéis  ,  comme  à  un  Dieu.  Puif- 
qu  elle  a  lî  bien  arrangé  les  autres  par- 
ties 5  dont  la  vie  humaine  eft  compo- 
fée  ?  il  n'eft  pas  vrai-femblable  qu'elle 
ait  négligé,  comme  feroit  un  Poète 
ignorant ,  le  dernier  afte  de  la  pièce. 
Mais  enfin ,  comme  les  fruits  5  à  un  cer- 
tain point  de  maturité  ,  fe  flétrirent  y 
&  ne  tiennent  prefque  plus  à  l'arbre  y 
il  y  a  néceftairement  pour  nous  quel- 
que chofe  de  femblable  ;  &  c'eft  un 
état  que  l'homme  fage  prend  en  gré. 
Vouloir  s'oppofer  à  la  Nature  ,  ne 
feroit-ce  pas  y  à  la  manière  des  Géants  , 
déclarer  la  guerre  aux  Dieux  ? 

Pour  moi ,  quand  j'examine  par 
où  la  vieillefle  paroît  attaquer  notre 
bonheur,  je  vois  que  cela  fe  réduit  à 
quatre  points  ,  dont  le  premier  eft  5 
Qu'elle  nous  rend  incapables  d'agir  : 
le  Tecond ,  Qu'elle  affoiblit  le  corps  : 


24.8  P  £  N  S  E*  £  S 

met  omnibus  ferè  voluptatibus  :  quar- 
tara ,  quod  haud  procul  abfît  a  moru. 
Earum ,  fi  placet ,  caufarum  quanta  , 
quamque  fit  jufia  maqvuqm  9  videa- 
mus. 


A  rébus  (  4  )  gerendis  feneïïus  abfirar 
hit  ?  Quibus  F  an  iis  ,  qu&  wjuventute 
geruntur  &  viribus  ?  NulUne  igitur  res 
funt  feniles  ,  quœ  vel  infirmis  corporibus  » 
mimo  tamen  adrmniftrentur  l 


Qui  (  5  )  in  re  gerenda  verfari  Jene~ 
Uuîem  negant ,  fimiles  funt  iis  qui  gu- 
bernatorem  in  navigando  agere  nihil 
dicant  >  cum  alii  malos  fcandant  y  alii  pet 
foros  curfent ,  alii  Jenîinam  exhauriant  : 
Me  autem  clavum  tenens  fedeat  in  puppi 
yuietus.  Nonfacïatea  ,  qua  juveneç.  jît 
vero  multo  majora  &  meliorafacit.  Non 
<uiribus ,  aut  velocitatibus  ,  aut  celeritatc 

(  4  )  De  Senedute  ,  eap.  6, 
(  5  )  Ibid. 


DE    ClCERON.  24,9 

îe  troifième  ,  Qu'elle  nous  prive  pref- 
que  de  tout  plaifir  :  le  quatrième  , 
Qu'elle  neft  pas  bien  éloignée  de  la 
mort.  Voyons  ,  s'il  vous  plaît ,  ce 
que  chacune  de  ces  raifons  a  de  force 
&  de  lolidité. 

Un  vieillard  n'eft  plus  capable  d'a- 
gir ?  Et  dans  quelles  occalîons  ?  Dans 
celles  où  il  faudroit  la  vigueur  de  la 
jeuneflè  ?  Mais  n'y  en  a-t-il  donc 
point  5  où  ce  foit  aflez  que  l'efprit 
agilïe  ,  quelque  foible  que  foit  le 
corps  ?" 

Prétendre  que  la  vieilleffè  n'eft  bon* 
ne  à  rien,  c'eft  comme  qui  diroit 
que  le  Pilote  eft  inutile  dans  un  vai£ 
feau  ,  fous  prétexte  que  les  uns  mon- 
tent au  haut  des  mâts  ,  les  autres 
pompent  au  fond  de  cale  ,  les  autres 
manœuvrent  ça  &  là  ;  tandis  que  le 
Pilote,  qui  tient  le  gouvernail,  eit 
tranquillement  aiïis  fur  lapouppe.  Un 
vieillard  ne  fait  pas  les  mêmes  cho- 
fes ,  que  de  jeunes  gens  :  mais  il  en 
fait  ,  &  de  bien  plus  importantes ,  8c 
de  bien  meilleures.  Ce  qui  décide,  les 


i<;o  Pensées 
corporum  r es  magna  geruntur  :  fed  con*> 
(tlio ,  auùloritate  ,  [ententia  ,  quibus  non 
modo  non  orbari  ,fed  etiam  av.gerï  jeneUus 
folet.  Nijï  forte  ego  vobis  ,  qui  &  miles  9 
&  tribunus  ,  &  legatus  ,  &  conful  ver- 
fatus  fum  in  vario  génère  bellorum  ,  cef* 
[are  mine  videor ,  ckm  bella  non  gero. 
At  fenatui  ,  quœfunt  gerenda  >  prœfcri~ 
bo ,  &  quomodo. 


Quod  (  G)  fî  légère  ,  mit  audire  <vo*~ 
tetis  externa  ,  maximas  refpublicas  ab 
adolefcentibiis  labefattas  9  à  fenibus  fu- 
ftentatas  &  reftitutas  reperietis. 

Ceelô  7  qui  veftram  rempublicam 
tantam  amififtis  tam  cito  ? 

Sic  enim  percontanti ,  Ut  efi  in  Nœvii 
poetœ  ludo  >  refpondentur  &  alla ,  &  h&c 
in  primis  : 

Proveniebant   oratores   novi  a 
ftulci  3  adolefcentuli. 


{6)  De  Seneft.  cap.  6, 


D  E    C  I  C  E  R  O  Nr  2  y  I 

grandes  affaires ,  ce  n'eft  pas  la  for- 
ce ,  la  vîcetre  ,  l'agilité  du  corps  ;  c'eft 
la  prudence  5  l'autorité  ,  un  avis  ou- 
vert à  propos.  Or  cette  efpèce  de  mé- 
rite ,  loin  de  périr  ,  augmente  pour 
l'ordinaire  avec  l'âge.  J'ai  long-temps 
fait  le  métier  des  armes  5  en  qualité 
de  Soldat  >  de  Tribun ,  de  Lieutenant , 
de  ConfuL  Aujourd'hui ,  parce  que 
je  ne  vais  pas  à  l'armée  y  me  croyez- 
vous  inutile  }  Je  ne  marche  pas  en 
perfonne  :  mais  le  Sénat  apprend  de 
moi  en  quels  lieux  il  doit  porter  la 
guerre  ,  &  comment. 

Vous  trouverez  dans  les  Hiftoires 
étrangères ,  que  les  plus  grandes  Ré- 
publiques ont  été  renverfées  par  de 
jeunes  gens  ;  foutenues  &  rétablies 
par  des  vieillards.  On  demande ,  dans 
une  Comédie  de  Névius  : 

Comment  vous  ètes-vous  fî-tot  pré- 
cipitez 

Du  faîte  de  votre  puijfance  ? 
Parmi  les  caufes  qu'on  en  allègue ,  la, 
principale  eft  celle-ci  : 

En  nommant  aux  emplois ,  de  jeunes 
éventez,  , 
Sans  cervelle  &  fans  eonnoijfance. 


i^i  Pense'  es 

Temeritas  efi   videlicet  fiorentis  éttatïi 

prudentia  ,  fenefcentis. 

At  memoria  minuitur.  Credo ,  nifi 
eam  exerceas ,  aut  fi  fis  nat'ura  tardior. 

Nec  vero  (  7  )  quemquam  fenum  au- 
divi  obliium  >  quo  loco  tbefaurum  obruij- 
fet.  Omnia  >  quiz  curant ,  meminerunt  : 
vadimoma  conftituta  :  qui  fibi  ,  quibus 
ipfi  de  béant. 

Quid  jurifconfultiP  quid  pontifices  ? 
quid  augures  ?  quid  philofophi  fines  ? 
qukm  multa  meminerunt  ?  Manent  in- 
génia fenibus  9  modo  permaneat  fiudium 
&  indufiria  :  nec  ea  folùm  in  claris  & 
honoratis  viris  >  fed  in  vita  etiam  pri* 
vata  &  quieta.  Sophocles  ad  fummam 
feneffutem  tragœdias  fecit  :  quod  propter 
fiudium  ,  cum  rem  familiarem  négliger* 
mderetur ,  a  filiis  in  judicium  vocatus  eft  : 
lit ,  quemadmodum  nofiro  more  malè  rem 
gerentïbus  patribus  bonis  interdici  filet  s 
fie  illum  ,  quafi  defipientem ,  à  refiami- 
liari  removerent  judices.  Tum  fenex  di^ 
finir  eam  fabulam  ,  quam  in  manibus 
habehat ,  &  proximè  feripferat  5  Q£di«* 


(7)  De  Seneâute;  cap. 


v 


DE     Cl  CEUON.  2JJ 

Àufïï  eft-il  bien  vrai  qu'à  la  fleur  de 
l'âge  ,  la  témérité  domine  5  &  la  pru- 
dence 5  lorfqu'on  eft  fur  le  déclin. 

Mais  la  mémoire  fe  perd  ?  Oui , 
quand  elle  n'a  jamais  été  bonne  ,  ou 
qu'on  néglige  de  l'exercer. 

Je  n'entendis  jamais  dire  qu'un 
vieillard  eût  oublié  dans  quel  endroit 
il  avoit  caché  fon  tréfor.  Toute  affai- 
re qui  le  touche  ,  une  afïignation 
donnée  ou  reçue  ,  ceux  qui  lui  doi- 
vent 5  ceux  à  qui  lui-même  il  doit  , 
il  ne  l'oubliera  point. 

Parlerai-je  des  Jurifconfultes ,  des 
Pontifes ,  des  Augures ,  des  Philofo- 
phes  ,  qui  poullènt  loin  leur  carrière  ? 
Quel  amas  de  connoifïances  ils  con- 
fervent  jufqu'à  la  fin  !  Pourvu  qu  on 
ne  difcontinue  pas  de  s'appliquer  , 
l'efprit  ne  bailïè  point  avec  l'âge. 
Vous  le  voyez  dans  la  vie  privée  , 
aufïï-bien  que  dans  les  grandes  pla- 
ces. Témoin  Sophocle ,  qui  5  dans 
une  extrême  vieillefle,  compofoit  en- 
core des  Tragédies.  Occupé  de  fes 
vers ,  il  paroilîbit  négliger  fes  affai- 
res domeftiques  :  Se  là-deffus ,  félon 
ce  qui  fe  pratique  chez  nous  à  l'égard 


2. 54  Pensées 
pum  Coloneum  recitajfe  judicibits ,  qmie» 
Jiffcque  ,  num  illud  carmen  defïpientis  vi- 
der etur.  Quo  recitato  y  fenteritiis  judicum 
ejî  liberatus. 

PoJJum  (  9  )  nominare  ex  agro  Sabïno 
rufticos  Romanos  vicinos  &  famuiares 
meos  ,  qulbus  abjentibus  ,  nunquam  ferè 
idla  in  agro  majora  opéra  fiunt  ,  non 
ferendis  ,  non  percipiendis ,  non  condendis 
frutîibus.  Quanquam  in  illis  minus  hoc 
mirum.  Nemo  enim  ejî  tam  fenex ,  qui 
fe  annum  non  putet  pojfe  vivere.  Sed 
lidcm  élaborant  in  eis  ,  qu&  fciunt  nikîl 
omnino  ad  fe  pertinere. 

(  8  )  Oedipe  Colone ,  ou  plus  clairement, 
Oedipe  retiré  fur  une  colline.  On  a  de  Sopho- 
cle deux  Tragédies  d'Oedipe  ;  &  pour  les 
diftinguer,  le  titre  de  celle-ci  renferme  le 
lieu  de  la  Icène. 

(  9  )  De  Sencft.  cap.  j. 

(  i  )  Je  dis  à  la  campagne  ,  en  général  : 
mais  le  Texte  dit  ,  dans  le  pays  des  Sabins  : 
&  c'eft  là  que  Caton ,  quoique  né  à  Tufcu- 
lum  ,  fe  tenait  ,  &  vivoit ,  avant  que  d'al- 
ler à  la  guerre  ,  en  quelques  terres  &  poffef* 
fions ,  que  [on  pere  y  dit  le  Plutarque  d' A- 
myot  ,  lui  avott  laiffées. 

(  2  )  Les  Synépbébes  ,  comme  qui  diroit, 
les  jeunes  Camarades  ,  étoient  une  Comédie 
Grecque  de  Ménandre ,  traduite  ou  imitée 
en  Latin  par  Cécilius ,  qui  eft  appelé  Sta- 


DE  ClCERON. 

des  pères  diffipateurs ,  fes  enfans  de- 
mandèrent qu'il  fût  interdit ,  comme 
ne  fâchant  ce  qu'il  faifoit.  Alors  , 
dit-on  5  ce  bon  vieillard  étant  allé  ré- 
citer à  (es  Juges  fon  Œdipe  (  8  ) 
Colone  ,  qu  il  venoit  feulement  d'a- 
chever y  il  leur  demanda  fi  c'étoit  là 
l'ouvrage  d'un  imbécilîe  :  &  fes  Ju- 
ges 5  après  avoir  entendu  la  pièce  >  le 
renvoyèrent  abfous. 

J'ai  pour  amis  5  &  pour  voiiins 
(  i  )  à  la  campagne  5  des  vieillards 
qui  ne  permettroient  pas  qu'il  fe  fît 
rien  de  conlîdérable  chez  eux  s  com- 
me de  femer  5  de  moilîonner  ,  de 
ferrer  les  grains  ,  fans  qu'ils  y  fulïènt 
préfens.  A  la  vérité  5  cela  n'eft  pas 
bien  étonnant  :  car  il  n'y  a  perfonne 
d'affez  décrépit  5  pour  ne  pas  fe  flat- 
ter qu'on  pourra  bien  vivre  encore 
une  année.  Mais  le  merveilleux  eft  , 
qu'un  vieillard  fe  donne  des  peines  5 
dont  il  eft  sûr  de  ne  pas  recueillir  le 
fruit  :  &  comme  dit  Cecilius ,  dans 
(  i  )  les  Synéphébes , 

tius  dans  le  texte.  Statius ,  nom  fervile  ,  eft 
une  efpèce  de  fobriquet,  qui  lui  étoit  ref- 
té  de  fa  fondion  d'efclave. 


x  5  G  Pense5  es 

Serit  arbores  ,  qux  alteri  feculo 
profint  ? 

Ut  dit  Statius  nofler  in  Synephebis.  Nec 
<verb  dubitet  agricola  ,  quamvis  fenex  , 
qu&renti ,  cui  ferat  ,  refpondere  :  Dis 
immortalibus  ,  qui  me  non  accipere  modo 
hdc  a  majoré  us  voluerunt ,  fed  etiam 
jpojleris  prodere. 

Nec  (  3  )  nunv  quidem  vires  de/idero 
adolefcentis ,  (  is  enim  erat  locus  alter 
de  vitiis  feneElutis  )  non  plus ,  qukm  ado- 
lefcens  tauri ,  aut  elephanti  dejiderabam. 
Quod  efl ,  eo  decet  uti  :  &  quidquid 
agas ,  agere  pro  viribus. 


Etfî  (  4  )  ifla  ipfa  defeftio  vïrium  ado- 
lefcentU  vitiis  efficitur  jœpius  ,  qukm  fe- 
neElutis. Libidinofa  etenim  ,  &  intempe- 
rans  adolefcentia  ejfœtum  corpus  tradit 
feneïïuti. 

(  3  )  De  Sene&ute  ,  cap.  p. 
(  4 )  Ibid. 


DE    C  I  C  U  O  N.  257 

77  s'occupe  à  planter  pour  le  JiècU 
prochain. 

Allez  lui  demander  ,  Pour  qui  plan- 
tez-vous ?  Il  vous  répondra  ,  Pour 
les  Dieux  immortels  ,  qui  ont  voulu  , 
8c  que  je  profite  du  travail  de  ceux 
qui  m'ont  précédé  ?  &  que  ceux  qui 
me  fuivront  y  profitent  du  mien, 

A  l'égard  des  forces  corporelles  5 
fur  quoi  porte  le  fécond  reproche 
qu'on  fait  à  la  vieillelfe  :  préfentement 
je  defire  tout  auffi  peu  d'être  fort 
comme  un  jeune  homme  y  que  je  dé- 
crois autrefois  d'être  fort  comme  un 
taureau  ,  ou  comme  un  éléphant.  Il 
s^agit  d'employer  ce  que  vous  avez 
de  forces  ?  &  de  faire  toujours  de  vo- 
tre mieux  ce  que  vous  pouvez. 

Il  eft  pourtant  vrai  que  c'eft  à  la 
jeunefle  ,  encore  plus  fouvent  qu'à 
la  vieillefle  ,  qu'on  doit  imputer  le 
dépériffement  de  nos  forces.  Une  jeu- 
neffe  qui  fe  livre  à  fes  paffions  ,  &" 
fans  mefure  ,  ne  tranfmet  à  la  vieil- 
le ife  qu'un  corps  ufé., 

Y 


25  S  Pensées 

jfrbitYor  (  5  )  f£  audire  ,  5Wp/0 ,  ^0/^ 
pf/  ft/MX  avitus  Mafiniffa  quœ  faciat  ho* 
die  ,  nonaginta  annos  natus  :  dim  w- 
gveffm  iter  pedibus  fit ,  i#  equum  ornnino 
non  adfcendere  ;  cum  equo  ,  ex  equo  non 
defcendere  :  nullo  imbre  ,  nullo  frigore 
adduci  j  ut  capite  operto  fit  :  fummam 
in  eo  ejfe  cor poris  fie chat em  :  itaque  exe-* 
qui  omnia  régis  officia  &  mimera.  Potefi 
igitur  exercitatio  ,  &  temperantia  etïam? 
Jeneéluti  confiera  axe  aliquid  prifiim  ro~ 
boris. 

Nunquam  (  7  )fum  affenfus  veteri  illv 
laudatoque  proverbio  ,  quod  monet ,  ma» 
taré  fieri  fenem  ,  fi  dm  velis  ejfe  fenex. 
Ego  ver  h  me  minus  diu  fenem  ejfe  mal~ 
Um  ,  qukm  ejfe  fenem  antè  ,  quàm  ejfem. 

Refifiendum  (  8  )  fenetluti  eft ,  ejdfque 
tntia  diligentiâ  compenfanda  funt.  Pu~ 

(5  )  Ve  SeneBuîe  ,  cap.  10., 

(  6  )  On  verra  ci-après  dans  le  Songe  ds 
Scipton  ,  quelle  étoit  l'étroite  liaifon  de  Ma- 
fïniifa  ,  Roi  de  Numidie  avec  la  famille 
des  Scipions.  Au  commencement  de  la  fé- 
conde guerre  Punique  ,  il  avoit  fuivi  le 
parti  des  Carthaginois  :  mais  un  de  fes  ne- 
veux ayant  été  fait  prifonnier  ,  &  renvoyé 
fans  rançon  pai  Scipion  l'ancien  ,  cette  gra- 
coie  toucha  fî  fort ,  qu'il  le  déclara  entière^ 


Vous  favez  fans  doute  5  Scipion  , 
ce  que  fait  encore  aujourd'hui  l'hôte 
(  6  )  de  vos  aïeux ,  Mafinifla  y  qui  eft 
dans  fa  quatre-vingt-dixième  année. 
A  pied  ,  à  cheval  ,  il  eft  infatigable. 
Toujours  la  tête  nue  5  quelque  pluie, 
&  quelque  froid  qu'il  falîe.  Point  char- 
gé de  chair  ,  ni  d'humeurs.  Remplit 
Tant  tous  fes  devoirs  a  faifant  toutes 
fes  fondions  de  Roi.  Ainfi  l'exercice 
&  la  tempérance  font  capables  de 
conferver  aux  vieillards  quelque  chofe 
de  leur  première  vigueur. 

Je  n'ai  jamais  goûté  ce  vieux  pro- 
verbe ,  qui  eft  fi  commun  5  Que  pour 
être  long-temps  vieux  ,  il  faut  l'être 
de  bonne  heure.  Pour  moi ,  pluftôt 
que  de  l'être  avant  terme ,  j'aime 
inieux  l'être  moins  long-temps. 

Roidiflons-nous  contre  la  vieilleffe. 
Que  l'attention  redoublée  de  notre 

ment  pour  les  Romains.  Il  ne  leur  fut  pas 
inutile  ,  &  pour  récompenfe  de  fes  fervices, 
non-> feulement  ils  raffermirent  fur  fon 
Throne,mais  ils  lui  donnèrent  quelques- 
unes  des  terres  qu'ils  avoient  prifesaux  Car- 
thaginois. 

(  7  )  De  Seneftute  ,  cap.  1 1, 

(  8  )  Ibid. 

Yij 


i£o  Pense'es 
gnandum>  tanquam  contra  morbum>fîc 
contra  fenefîutem.  Habenda  ratio  *vaU- 
îudinis  :  utendum  exercitatiombus  ma- 
dicis  :  tantum  cibi  &  potionis  adkiben* 
dum  ,  ut  reficiantur  virer  >  non  oppriman- 
tur.  Nec  vero  corpori  foli  fubveniendum 
efl  9  fed  menti  atque  animo  multo  ma- 
gif.  Nam  hac  quoque ,  nifi  tanquam 
lumini  oleum  inftilles  ,  extinguuntur  fe~ 
neiïute. .  • .  Nam  quos  ait  Cacilius ,  co- 
micos  ftultos  fenes  :  hos  Jîgnificat 
credulos  r  obliviofos ,  dijjolutos  :  qua  vitia 
funt  non  feneftutis  ,  fed  inertïs ' ,  ignava^, 
fomniculofœ  feneftuûs. 


Ut  (  9  )  adole fient  em  ,  in  quo  fenitè 
aliquid  ;  fie  fenem  ,  in  quo  eft  adolefcen** 
tis  aliquid  ,  probo  :  quod  qui  fequitur  , 
corpore  fenex  ejfe  poierit ,  animo  nunquam 
eriti 

Sequitur  (  i  )  tertia  vhiipcratw  fem<* 
ïïutis  ,  qubd  eam  carere  dicunt  volupté 

(  9  )  De  Senedute  ,  cap,  iu 
(  i  )  Ibid.  cap.  12» 


DE  GlCEBhOMr 

part  5  compenfe  les  torts  qu'elle  peut 
avoir.  Traitons-la  comme  une  mala- 
die ,  contre  laquelle  il  faut  lutter^ 
Prenons  foin  de  notre  fanté  ;  faifons 
un  exercice  modéré  :  bûvons  &  man- 
geons pour  réparer  nos  forces  feule- 
ment ,  &c  non  jufqu'à  les  outrer. 
Mais  pourvoyons  aux  befoins  de  l'ef- 
prit  ,  autant  &  plus  qu'à  ceux  du 
corps.  Ceft  une  lampe  où  il  faut  re- 
mettre de  Thuile  ,  fans  quoi  la  vieil- 
lefte  Téceint..  Car  ces  fots  vieillards  de 
Comédie  ,  ainfi  que  parle  Cécilius  , 
c'eft-à-dire  v  qui  font  crédules  ,  ou- 
blieux ±  négliges  3  ce  n'eft  point  leur 
âge  qui  les  rend  tels ,  c'eft  leur  pa- 
rère ,  c*eft.  qu'ils  ne  favent  rien  faire  %x 
ceft  qu'ils  ne  font  que  dormir. 

J'aime  que  le  jeune  Homme  tienne 
un  peu  du  vieillard  v&  que  le  vieil- 
lard tienne  un  peu  du  jeune  homme*. 
Obiervons  cette  règle  ,  &  notre  corps 
pourra  bien  vieillir  y  mais  notre  et 
prit ,  non. 

On  reproche  ,  en  troifïéme  lien  ?  à 
h.  vieilleflè ,  de  n'être,  plus  propre  à 


Z&Z  P  E  N  S  E*  E  S 

tibus.  O  praclarum  munus  dttatif  9  fi 
quidem  id  aufert  nobis ,  quod  ejî  in  ado- 
lefcentia  vitiojîjfîmum  ! 

Accxpite  enim  ,  optimi  adolefcentes  , 
vetercm  orat'wnem  Archytœ  T^arentini , 
magni  in  primis ,  &  précdari  <viri  :  qua 
m'ihi  tradita  efi  ,  cum  ejfem  adolefccns 
*Tarenti  cum  Maximo,  Nullam  ca- 
piîaliorem  peftem  ,  quàm  corporif  volu- 
ptatem ,  hominibus  dicebat  à  natura  da- 
tam  :  cujus  voluptatis  avid,œ  libidinef 
ttmerè  &  effrenatê  ad  pctiundum  incita- 
'*  rentur.  Hinc  patrie  prodhiones  ,  hinc 
rerumpub  lie  arum  everfiones  >  hinc  cum 
hoflibus  clandeftina  colloquia  nafci  :  nul- 
lum  denique  feelus  ,  nullum  rnalum  fa- 
cinus  ejfe  ,  ad  quod  Jufcipiendum  non 
libido  voluptatis  impelleret  :  fiupra  vero  9 
&  adulteria  ,  &  omne  taie  flagitium  , 
nullis  aliis  illecebris  excitari ,  nifi  volu- 
ptatis* Cùmque  homini  Jîve  natura  ,  fwe 
quis  deus  nihil  mente  pr&Jlabilius  dedijfet  j 

(  2  )  Caton  ,  dans  ce  Dialogue  fur  la 
Vieilleffe  ,  chap.  5  ,  dit  en  quelle  qualité  , 
&  à  quelle  occafîon  il  s'étoit  trouvé  à  Ta- 
rente  avec  le  grand  Fabius ,  furnommé  le 
Temporijeur. 

(  3  )  C'eft  un  trait  qui  porte  fur  ce  qui  fe 
gafTa  au  fiège  même  de  Tareme  3  où  Fabius 


T)  Z    ClCiUON,  ±6 5 

goûter  le  plaifir.  Que  nous  lui  fom- 
mes  donc  redevables  d'avoir  écarté 
de  nous  ce  que  la  jeuneife  a  de  plus 
dangereux  ! 

Jeunes  gens  ,  écoutez  ce  que  difoit 
un  des  grands  hommes  qu'il  y  ait  eu, 
Archytas  de  Tarente.  J'ai  entendu  ra- 
conter fon  diCcours  à  Tarente  même, 
oà  j'étois  dans  ma  jeunelïe  avec  (  i  ) 
Fabius.  La  volupté  ,  difbit-il  5  elt  le 
plus  terrible  fléau  du  genre  humain  , 
puifque  c'eft  la  foîf  de  la  volupté  , 
qui  allume  les  plus  violentes  pa£- 
fions.  Pour  la  latisfaire  on  trahit  fa 
patrie  ,   on  renverfe  les  Républi- 
ques y  on  a  de  fecrets  (  3  )  entretiens 
avec  l'ennemi ,  on  fe  porte  à  tous  les 
crimes,  à  tous  les  attentats  poffibles0 
On  ne  connoîtroit  ni  adultères  5  ni 
autres  horreurs  de  cette  efpèce  ,  fans 
les  amorces  du  plaifir.  Et  comme  le 
plus  riche  préfent  que  l'homme  ait 
reçu  ,  ou  de  la  Nature  ,  ou  de  queU 
que  Dieu  ,  c'eft  la  Raifon  5  auffi  la 
Raifon  n'a-t-elle  point  de  plus  mor- 

fit  habilement  fervir  à  fes  fins,  un  commerce: 
de  galanterie.  On  peut  voir  Voly&ni  Jlrata^ 
gtmata  3  VIII  ?  14,. 


2^4  P  E  N  S  e'  E  S 

fouie  dmno  muneri  ac  dono  nihil  ejfe  tant 
inimicum  ,  quam  voluptatem.  Nec  enim 
libidine dominante  temperantiœ  locum  ejfe  } 
weque  omnino  in  voluptatis  regno  virtu- 
tem  pojfe  confiflere»  Quod  quo  magis  in- 
telligi  pojfet  ;  fingcre  animo  aliquem  ju~ 
bebat ,  tant  à  incitatum  voluptate  corpo- 
ris ,  quanta  percipi  pojfet  maxima  :  ne- 
mini  cenfebat  fore  dubium  ,  quin  tamdiu  9 
dum  ita  gauderet  ,  nihil  agit  are  mente  , 
nihil  ration e  y  nihil  cogitatione  confequi 
fojfet.  Quocirca  nihil  ejje  tam  detefiabile  9 
Unique  pefiiferum ,  quàm  voluptatem  :jî 
quidem  ea  ,  cum  major  ejjet  atque  Ion* 
gior  y  omne  animi  lumeu  extingueret. 

Bene  (  4  )  Sophocles  ,  cum  ex  eo  qui- 
dam jam  affeclo  Mate  qu&reret  ,  utere- 
turne  rébus  venereis  :  Dii  meliora  ,  in?* 
quit.  Libenter  verô  iftinc  5  tanquam  à 
domino  agrefti  ac  furiofo  profugû 

Quart  a  (  5  )  reflat  càufa  »  quai  maxi- 
me angere  atque  follicitam  habere  noflram- 
ataiem  videtur  ,  appropinquatio  mortis  3 
<quœ  certe  à  fenetlute  non  potefl  longé 

(4)  De  Seneftute  ,  cap.  14. 

telle: 


Dï    ClCERON.  'igf 

telle  ennemie  que  la  volupté»  Où  la  vo- 
lupté domine ,  jl  n'y  a  plus  de  retenue , 
&  la  vertu  ne  féjourne  point  où  la  vo- 
lupté régne.  Pour  le  mieux  compren- 
dre figurez-vous  quelqu'un  5  difoit 
Archytas  ,  dans  l'accès  du  plaifir  Je 
plus  vif  que  les  fens  puîffent  goûter. 
Tant  que  durera  ce  tranfport ,  alîuré- 
nient  l'efprit  de  cet  homme-là  ne  fau- 
roit  faire  aucune  fonction.  Rien  donc 
de  fi  déteftable  ,  rien  de  fi  nuifible 
que  la  volupté  ,  puifque  l'effet  qu'elle 
produit ,  lorfqu'elle  a  le  plus  de  force 
ôc  de  durée  ,  c'eft  d'éteindre  le  flam- 
beau de  l'ame. 

On  demandoit  à  Sophocle  ,  qui 
étoit  déjà  fur  le  retour  de  l'âge  y  s'il 
avoit  encore  quelque  commerce  avec 
Vénus.  £)Me  les  Dieux  m  en  préfervent , 
dit-il  iagement.  fai  été  ravi  de  me  tirer 
de  la  ,  comme  d'entre  les  mains  d'un  maî~ 
tre  brutal  &  furieux. 

Refte  un  quatrième  fujet  de  plainte 
contre  la  vieillellè  5  Qu'elle  n'eft  pas 
éloignée  de  la  mort.  Voilà  principa- 
lement ce  qui  caufe  la  mauvaife  hu- 

Z 


166  P  E  N  S  E'  E  S 

abefle.  0  miferum  fenem  ,  qui  mortem 
contemnendam  ejfe  in  tam  longa  œtatc 
non  viderit  ! 

Quanquam  quis  eft  tam  fiultus  ; 
quamvis  fit  adolefcens  ,  eut  fit  explora- 
tion ,fe  advefperum  ejfe  vittarum  ?  Quin 
etïam  œtas  Ma  multo  plures ,  quàm  no- 
fira ,  mortis  cafus  habet.  Facilius  in  mor- 
bos  incidunt  adolescentes  ,  gravùts  œgro- 
tant ,  trijlws  curantur.  Itaque  pauci  ve- 
niunt  ad  fenettutem  :  quod  ni  ita  acci- 
deret  5  meliks  &  prudentius  viveretur. 
Mens  enim  ,  &  ratio  ,  &  confilium ,  in 
fenibus  efi. 

At  fperat  (  6  )  adolefcens  ,  dm  je  vi-. 
ffurum  :  quod  fperare  idem  jenex  non 
potefi.  Infipiemer  fperat.  Quid  enim  fluU 
dus  5  quàm  incerta  pro  certis  habere  , 
falfa  pro  veris  ?  Senex  ne  quod  fperet 
qiàdem  habet.  At  efi  eo  meliore  condi- 
tione  ,  quàm  adolefcens  :  cltm  id ,  quod 
ille  fperat ,  hic  jam  confecutus  efi.  Ille 
uult  diu  vivere  :  hic  diu  vixit. 

Brève  tempus  ditatis  ,  fatis  efi  Ion-* 
(  6  )  De  Seneclute5  cap.  i<?. 


t>  £  C  I  C  E  'A  Ô  K.  1&7 
meiir  d'un  vieillard.  O  !  qu'il  eft 
digne  de  pitié  ,  davoir  tant  vécu  5  fans 
avoir  appris  à  méprifer  la  mort. 

Quel  eft  l'infenlë  ,  qui  tienne  pour 
fur  ,  fût-il  à  la  fleur  de  l'âge  y  qu'il 
vivra  jufqu'au  foir  ?  Un  jeune  homme 
a  même  plus  de  rifques  à  courir  que 
nous.  Ceft  un  âge  où  les  maladies 
font  plus  communes  >  plus  aiguës  5 
plus  longues.  Aulîî  voit-on  peu  de 
gens  vieillir.  On  s'en  trouveroit  bien 
mieux,  que  cela  fût  autrement.  Car 
le  bon  fens  &  la  prudence  n'appar- 
tiennent qu'aux  vieillards. 

Mais  le  vieillard  ne  peut  efpérer  de 
vivre  long-temps  >  au  lieu  que  le  jeu- 
ne homme  s'en  flatte.  Ceft  follement 
qu'il  s'en  flatte.  Quelle  illulîon  moins 
raifonnable  ^  que  de  compter  fur  l'in- 
certain ,  &  de  prendre  le  faux  pour 
le  vrai  ?  Un  vieillard  eft  fans  efpé- 
rance  :  d'accord.  Mais  fa  condition  eft 
la  plus  avantageufe ,  en  cela  même 
qu'il  polféde  déjà  ce  que  l'autre  ne 
fait  qu'efpérer.  Celui-ci  veut  vivre 
long-temps  :  l'autre  a  long-temps 
vécu. 

Quelque  peu  qu'on  vive  ?  c'eft  allez 


ri68  Pense'îJ" 
gum  ad  bene  honeftéque  vwenâunfc 
Sïn  procejjeris  longtks  ,  non  magis  do* 
lendum  eft  ,  qukm  agricole  dolent  i  pr&- 
terita  verni  temporu  fuavitate  ,  œftatem 
autumniimque  venijje.  Ver  enim  ,  tan* 
quam  adolefcentiam  fivmjicat ,  oftendh- 
que  frutlus  futurof  :  reliqua  tempora  de- 
metendis  frutlibus  ,  &  percipiendis  ac- 
commodât^ funt.  Frutlus  autem  feneclu- 
tu  eft  (  ut  fape  dixi  )  antè  partorum  bo- 
ziorum  memoria  &  copia. 


Nec  tamen  (  7  )  omnes  pojfunt  ejfe  Sci- 
piones  ,  aut  Maximi  ,  ut  urbium  expu- 
gnationes  ,  ut  pedeftres  navaléfve  pu- 
gnas  ,  ut  bella  à  fe  gefta ,  ut  triumphos 
recordentur.  Eft  etiam  quietè ,  &  pure  9 
&  eleganier  a&&  atatis  placïda  ,  ac  Unis 
feneiïus  :  qualem  accepimus  Platonis  ,  qui 
uno  &  oÙogejimo  anno  fcribens  mortuus 
eft.  Qualem  Ifocratis ,  qui  eum  librum,  qui 
Panathenaïcus  infcribitur  ,  quarto, 

(  7  )  De  Seneftute  ,  cap.  y. 
(3  )  C'eft  le  titre  d'un  long  Difcours  a 
la  louange  des  Athéniens. 


DE    ClCERON.  26$ 

pour  bien  vivre.  Si  votre  carrière  eft 
plus  longue  5  imitez  alors  le  labou- 
reur ,  qui  ne  s'attrifte  pas  de  voir  que 
Paimable  printemps  ait  dîfparu,  pour 
faire  place  à  Tété  &  à  l'automne.  Le 
printemps  ,  image  de  la  jeunefle , 
donne  Pefpérance  des  fruits  5  dont  la 
récolte  eft  deftinée  à  d'autres  faifons. 
Avoir  de  bonnes  actions ,  &  un  grand 
nombre  de  bonnes  a&ions,  à  repalîer 
dans  fon  efprit  5  c'eft  ,  comme  je  Fai 
dit  fou  vent  ,  le  fruit  réfervé  à  la  vieil- 
leiïè. 

Tous  les  hommes ,  il  eft  vrai  ,  ne 
fauroient  être  des  Sapions,  ou  des 
Fabius  :  avoir  la  mémoire  remplie  de 
villes  prifes  5  de  combats  fur  terre  8c 
fur  mer  5  de  victoires  3  de  triomphes. 
Mais  à  des  jours  paflez  tranquillement, 
innocemment,  en  honnête-homme, 
fuccède  auflï  une  douce  &  paifible  vieil- 
lefïe.  Telle  fut  celle  de  Platon ,  mort 
dans  fa  quatre-vingt-unième  année , 
la  plume  à  la  main.  Telle  fut  celle 
d'Ilocrate  ,  qui  5  lorfquil  fit  fon 
(  8  )  Panathénaïque  9  avoit  ?  dit-on  ^ 


270  P  E  N  S  E3  E  S 

nonagefïmo  anno  fcrifjîjje  dicitur  ,  vxxit-* 
que  quinquennium  pofieà  :  cujus  magif* 
ter  ,  Leontinus  Gorgias  ,  centum  y  &  fep~ 
tem  complevit  annos  :  neque  nnquam  in 
fuo  ftudio  ,  atque  opère  cejfavit.  Qui, 
cura  ex  eo  quœreretur  ,  car  tamdiu  <vel- 
let  ejfe  in  vita  :  Nihil  habeo  5  inquit  > 
quod  incufem  fene&utem.  T  radar  am 
refponfum ,  &  dofïo  homine  dignum*  Sua, 
enim  <vitia  inftpientes  ,  &  fuam  culpam 
in  fenettutem  conférant  :  quod  non  fade- 
bat  Ennius , 

Sicut  fortis  equus  >  fpatio  qui 
faepe  fupremo 

Vicit  Olympia  ,  nunc  fenio  con-» 
fedu5  quiefcit. 
]Equi  fortis ,  &  viftoris  feneftuti  compa** 
rat  fuam. 


DE    C  I  C  E  R  O  N.  IJt 

quatre-vingt-quatorze  ans ,  Se  vécut 
encore  cinq  ans  au  delà.  Gorgias  5  qui 
aveit  été  fon  maître  ,  vécut  cent  fepe 
ans  accomplis ,  &  il  étudia  ,  il  travail- 
la jufqu'au  bout.  Quelqu'un  lui  ayant 
demandé  comment  il  ne  fe  dégoûtoit 
point  de  la  vie  5  Ceft  ,  dit-il ,  que  je 
rfai  point  à  me  plaindre  de  la  vieillejfe. 
Réponfe  bien  digne  d'un  f avant  hom- 
me: car  les  fous  9  au  contraire,  ren- 
dent la  vieilleflfe  refponfable  de  leurs 
propres  défauts  :  injuftice  dont  En- 
nius  fut  exempt  >  comme  on  le  voit 
par  cette  comparaifon  ,  qu  il  s'appli- 
que à  lui-même  : 

Tel  qiiun  Cour  fier  fameux  ,  qui  9 
jeune  &  plein  d'ardeur  , 

De  VElide  vingt  fois  remporta  tout 
l'honneur , 

Par  les  ans  accablé*  fans  perdre 
fa  nobleffe  3 

Abandonne  au  repos  une  lente  vïeiU 
lejfe. 


%7l 


P  E  N  S  e'  E  S 


X. 

NI  H I L  (  i  )  in  malts  ducamus  > 
quod  fit  vel  à  dus  immortalibus  > 
vel  à  natura  parente  omnium  conftitutum. 
Non  enim  temerè  nec  fortuuo  fati  &  créa* 
îi  fumus  :  fed  profetto  fuit  quœdam  vis  , 
quœ  generi  confuleret  hvimano  :  nec  id 
gigneret ,  aut  alertt ,  quod ,  cum  exan- 
clavijfet  omnes  labores  5  tum  incideret  in 
mortis  malum  fempiternum.  Portum  po~ 
tins  paratum  nobis  &  perfugium  pute-» 
mus  :  quo  utinam  velis  paffïs  pervehi  li- 
ceat  !  Sin  reflantibus  vends  rejiciemur  , 
tamen  eodem  paulo  tardiks  referamur  ne~ 
tcffe  efi.  Quod  autem  omnibus  necejfe 
efi  y  Une  miferum  ejfe  uni  potefi  ? 


(  I  )  Tufcul.  I.  49. 

(  z  )  Selon  l'idée  que  la  Raîfon  des  Païens 
fe  formoit  d'un  être  fupréme,  ils  ne  le  con* 
fidéroient  que  comme  une  Bonté  infinie. 
Mais  la  Religion  nous  enfeigne  ,  qu'en  Dieu 
la  Bonté eft  infép  arable  de  la  Juitice  -,  &  que 
comme  il  y  a  des  récompenfes  éternelles 
pour  les  gens  de  bien  ,  il  y  a  des  peines  éter- 
nelles pour  les  coupables. 


DE     ClCERON,  Z7$ 


Sur  la  Mo  r  t~ 

RI  E  N  de  ce  qui  a  été  déterminé  5 
ou  par  les  Dieux  immortels ,  ou 
par  notre  commune  mére  la  Nature  , 
ne  doit  être  compté  pour  un  mal. 
Car  enfin ,  ce  n'eft  pas  le  hafard  ,  ce 
neft  pas  une  caufe  aveugle qui  nous 
a  créez  :  mais  nous  devons  Fêtre  cen. 
rainement  à  quelque  Puilfance  5  qui: 
veille  fur  le  genre  humain.  Elle  ne 
s'eft  pas  donné  le  foin  de  nous  pro- 
duire 5  &  de  conferver  nos  jours  5  pour 
nous  précipiter  y  après  nous  avoir  fait: 
éprouver  toutes  les  milëres  de  ce 
monde  5  dans  une  mort  fuivie  (  i  ) 
d'un  mal  éternel.  Regardons  pluftôc 
la  mort  comme  un  afyle  ,  comme  un 
port  qui  nous  attend.  Plût  à  Dieu 
que  nous  y  fuffions  menez  à  pleines 
voiles  !  Mais  les  vents  auront  beau 
nous  retarder  ,  il  faudra  nécelïaire- 
ment  que  nous  arrivions  ,  quoiqu'un 
peu  plus  tard.  Or  3  ce  qui  eft  pour 
tous  une  nécelTité3  feroit-il  pour  moi 
feul  un  mal  ? 


*74 


Pensi ES 


Mulieres  (  $  )  in  India ,  cum  efl  ai* 
jufvis  earum  <vir  montais ,  in  certamen 
judiciumque  veniunt  ,  quant  plurimum 
ille  dilexerit.  Plures  enim  fingulis  filent 
ejfe  nuptœ.  Qua  efl  milrix ,  ea  Uta  > 
profequentibus  fuis ,  unà  cum  viro  in  ro- 
gum  impon'uur  :  illa  viiïa ,  mœfta  difce- 
dit.  Nunquam  naturam  mos  vinceret  l 
efl  enim  ea  femper  invitta. 


Pellantur  (4.)  iflœ  ineptu  penè  anîles  , 
ante  tempus  mon  miferum  ejfe,  Quod  tan- 
dem tempus  ?  Natur<zne  ?  At  ea  quidem 
dédit  ujuramvitœ,  tanquam pecuniœ,nullâ 
prœfiitutâ  die.  Quid  efl  igitur  ,  quod  que* 
rare  ,  fi  repetit  ,  cum  vult  ?  ea  enim  con« 
ditione  acceperas. 

Iidem ,  fi  puer  parvus  çccidit  9  <zqu$ 

(î)TufcuLV.  %T* 
(4)  Tufcul.  L  }$> 


DE    ClCERON.  275 

Aux  Indes ,  la  pluralité  des  femmes 
eft  reçue.  Quand  un  homme  eft  mort, 
fes  veuves  fe  rendent  devant  le  Juge, 
pour  faire  décider  laquelle  a  été  le 
plus  tendrement  chérie  :  &  celle  qui 
remporte  la  viétoire,  court  d'un  air 
guai ,  fuivie  de  fes  parens  ,  fe  placer 
fur  le  bûcher  de  fon  époux  ;  tandis 
que  l'autre  fe  retire  5  accablée  de  trif- 
tefte.  Jamais  coutume  n'eût  fait  bra- 
ver la  mort ,  fi  la  mort  étoit  contre  la 
nature  :  car  la  nature  eft  toujours  au 
delfus  de  tout. 

Peut-on  donner  dans  ce  préjugé  ri- 
dicule 5  qu'il  eft  bien  trifte  de  mourir 
avant  le  temps  ?  Et  de  quel  temps 
veut-on  parler  ?  De  celui  que  la  Na- 
ture a  fixé  ?  Mais  elle  nous  donne  la 
vie  5  comme  on  prête  de  l'argent  % 
fans  fixer  le  terme  du  rembourfement. 
Pourquoi  trouver  étrange  qu'elle  la 
reprenne  5  quand  il  lui  plaît  ?  Vous 
11e  l'avez  reçue  qu'à  cette  condition» 

Qu'un  petit  enfant  meure  ,  on  s'en 


pj$  Pensées 
animo  ferenâum  jutant  :  fi  vero  in  cunis  f 
ne  querendum  quidem.  Atqui  ab  hoc 
acerbïus  exegit  natura ,  quod  dederat. 
N on  dumgufl  avérât ,  inquiunt ,  vit  a  fua~ 
vitatem  :  hic  autem  ]am  fperabat  ma- 
gna ,  quitus  frui  cœperat.  At  id,  quidem 
ipfum  in  cdteris  rébus  me  lins  putatur  , 
aliquam  partent  9  quhmnul'am-,  attin- 
gère  ;  cur  in  vit  a  fecus  ?  Quanquam  non 
malè  ait  Callimachus  ,  multo  fepius 
lacrymalle  Priamum  y  quàm  Troï» 
lum. 


Eorum  autem  ,  qui  exaïïk  œtate  mo* 
riuntur  ,  fortuna  laudatur,  Cur  P  Nam», 
reor  ,  nullis  ,  (i  vit  a  longior  daretur  , 
pojjet  ejfe  jucundiorJ  Nihil  efl  enim  pro- 
feiïo  homini  prudentia  dulcius  :  quam  } 
ut  cetera  auferat ,  ajfert  certè  fenefîus* 

Qua  vero  atas  longa  efl  ?  Aut  quid 

(  5  )  Priam  étant  mort  âgé  ,  &  après  avoir 
efïuyé  tant  de  difgraces,  il  a  eu  certaine- 
ment plus  d'occa/îons  de  pleurer ,  que  Troile 
fonfils ,  qui  à  la  fleut  de  l'âge  fut  tué  par 
Achille. 


DE    C  I  C  E  R  O  N.  277 

çonfole.  Qu'il  en  meure  un  au  ber- 
ceau ,  011  n'y  fbnge  feulement  pas* 
C'eft  pourtant  d'eux  que  la  Nature  a 
exigé  le  plus  durement  fa  dette.  Mais , 
dit-on ,  ils  n'avoient  pas  encore  goûté 
les  douceurs  de  la  vie  ;  au  lieu-  que 
tel  autre  ,  pris  dans  un  âge  plus  avan- 
cé ,  fe  promettoit  une  fortune  riante  , 
8c  déjà  commençoit  à  en  jouir.  D'oli 
vient  qu'il  n'en  eft  donc  pas  de  la  vie 
comme  des  autres  biens  5  dont  on 
aime  mieux  avoir  une  partie ,  que  de 
manquer  le  tout }  Priam  ,  dit  Callima- 
que  5  &  c'eft  une  (âge  réflexion  5  Priam 
a  plus  fouvent  (  5  )  pleuré  que  Troïle. 

On  loue  la  deftinée  de  ceux  qui 
meurent  de  vieillelfe.  Par  quelle  rai- 
fon  ?  Il  me  femble  ,  au  contraire  , 
que  fi  les  vieillards  avoient  plus  de 
temps  à  vivre,  c'eft  eux  dont  la  vie 
feroit  la  plus  agréable.  Car  de  tous 
les  avantages  dont  l'homme  peut  fe 
flatter  ,  la  prudence  eft  certainement 
le  plus  fatisfaifant  ;  &  quand  il  feroit 
vrai  que  la  vieillefte  nous  prive  abfo- 
lument  de  tous  les  autres  3  du  moins 
nous  procure-t-elle  celui-là. 

Mais  qu  appelle-t-011  vivre  long- 


IjS  P  £  N  S  ES  E  S 

emnino  hombiï  longnm  3  Nonne  modo  pue* 
ros  ,  modo  adolescentes  ,  in  curfu  9  à  ter- 
go  infequens  ,  nec  opinantes  ajfecuta  eji 
fenettus  ?  Sed  quia  ultra  nihil  habemus  y 
hoc  longum  ducimus.  Omnia  ifta  y  perin* 
de  ut  cuique  data  funt  >  pro  rata  parte 
aut  longa  aut  brevia  dïcuntur.  Apud 
Hypanim  fluvium  ,  qui  ab  Europe  parte 
in  Pontum  influit ,  Ariftoteles  ait  beftio-» 
las  quajdam  nafci ,  quœ  unum  diem  vi~ 
<vant.  Ex  his  igitur  ,  h  or  a  oclava  qua 
mortua  eji  ,  provetla  <ztate  mortua  ejî  : 
quœ  vero  occidente  foie  ,  decrepita  :  eo 
magis  y  fi  etiam  foljïuiali  die.  Confer  no- 
flram  longiffimam  dtatem  cum  atemita- 
te  :  in  eadem  propemodum  brevitate ,  qita. 
UU  beftioU  y  reperiemur. 


Non  deterret  (6)  fapientem  mors ,  qu<& 
(6;TufcuU.38. 


DE    ClCERON,  279 

temps  ?  Hé  qu'y  a-c-il  pour  nous  qu'on 
puilïe  appeler  durable  ?  Il  n'y  a  qu'un 
pas  de  l'enfance  à  la  jeunefle  5  &  no- 
tre courfe  eft  à  peine  commencée  , 
que  la  vieilleiïe  nous  atteint  ?  fans 
que  nous  y  penfions.  Comme  la  vieil— 
lelfe  eft  notre  borne ,  nous  appelons 
cela  un  grand  âge.  Vous  n'êtes  cenfé 
vivre  peu  ?  ou  beaucoup  y  que  rela- 
tivement à  ce  que  vivent  ceux-ci  5  ou 
ceux-là.  Ariftote  dit  que  im  les  bords 
du  Fleuve  Hypanis  ,  qui  tombe  du 
côré  de  l'Europe  dans  le  Pont-Euxin  , 
il  fe  forme  de  certaines  petites  bêtes , 
qui  ne  vivent  que  l'efpace  d'un  jour. 
Celle  qui  meurt  à  deux  heures  après 
midi ,  meurt  bien  âgée  ;  &  celle  qui 
va  jufqu'au  coucher  du  Soleil ,  meurt 
décrépite  9  fur-tout  un  grand  jour 
d'été.  Si  vous  comparez  avec  l'éter- 
nité la  vie  de  l'homme  la  plus  lon- 
gue ,  vous  trouverez  que  ces  petites 
bêtes  y  tiennent  prefque  autant  de 
place  que  nous. 

Quoiqu'à  toute  heure  mille  accî- 
dens  nous  menacent  de  la  mort  y  8c 


ZÎO  P  E  N  S  E   Ê  S 

propter  incertos  cafus  quotidie  immtnet  | 
prof  ter  brcvitatem  vitœ  nunquam  longe 
potefi  abcfie  ,  quo  miniis  in  omne  tempus 
reipublicœ  futfque  confulat ,  &  poftcrita- 
tem  ipfam  ,  cujus  fenfum  habiturus  non 
fit ,  ad  Je  futet  peninere.  Çhtare  licet 
etiam  mortalem  ejfe  animum  judicantem , 
aterna  moliri  3  non  gloriœ,  cupiditate  » 
quant  fenfurus  non  fit  ,fed  virtutis  ,  quant 
necejfario  gloria ,  etiam  fi  tu  id  non  agas  $ 
confequatur* 


Sed  (  7  )  profeSo  mors  tum  œquïjfimo 
animo  oppetitur  ,  clim  fuis  fi  laudibus 
n)ita  occidens  confolari  potefi»  Nemo  pa- 
rum  diu  vixit ,  qui  virtutis  perfeclœ  per- 
feclo  funBus  efi  munere. 

In  animi  (  8  )  cognitione  dubïtare  non 
•pojfumus  ,  nifî  plane  in  phyficis  plumbei 

(7  )  Tufcul.  I.  4?, 
(  8  )  Ibid.  19. 

que 


DE    C  I  C  E  R  O  N.  iSl 

que  ,  même  fans  accident  ,  elle  ne 
puiiîe  jamais  être  bien  éloignée  3  vu 
la  brièveté  de  nos  jours  -y  cependant 
elle  n'empêche  pas  le  Sage  de  porter 
fes  vues  le  plus  loin  qu'il  peut  dans 
l'avenir  ,  &c  de  regarder  l'avenir  com- 
me étant  à  lui  ,  en  tant  que  la  pa- 
trie &  les  fîens  y  font  intérelïez.  Tout 
mortel  qu'il  fe  croit ,  il  travaille  pour 
l'éternité.  Et  le  motif  qui  l'anime  ,  ce 
n'efl:  pas  la  gloire  5  car  il  fait  qu'après 
fa  mort  elle  ne  le  touchera  point  : 
mais  c'eft  la  vertu  ,  dont  la  gloire  eft 
toujours  une  fuite  néceflaire ,  fans 
que  l'on  y  ait  même  penfé. 

A  l'heure  de  la  mort  5  c'eft  une  ref- 
fource  bien  confolante  5  que  le  fou- 
v-enir  d'une  belle  vie.  En  quelque 
temps  que  meure  un  homme  qui  a 
toujours  fait  tout  le  bien  qu'il  a  pu  , 
il  n'a  point  à  fe  plaindre  de  n'avoir 
pas  vécu  aflfez. 

A  moins  que  d'être  d'une  craffè 
ignorance  en  Ph  v  fique  ,  on  ne  peut 

A  a 


z8i  Pense'es 
fumas ,  quin  nihil  fit.  animus  admixtum  fl 
nihil  concretum ,  nihil  copulatum ,  nihil 
coagmentatum  ,  nihil  duplex.  Quod  cum 
ïta  fit  9  certè  nec  fecerni ,  nec  dividi  3  nec 
difcerpi ,  nec  diftrahi  poteft  :  nec  interire 
igitur.  Eft  enim  intérims  quafi  difcejfus 
&  fecretio  ,  ac  diremptus  earum  par- 
iium  ,  qua  ante  interitum  ]unUione  ah- 
quà  tenebantur. 

His  &  talibus  rationibus  adduElus 
Socrates  ,  nec  patronum  quafivit  ad  ju- 
dicium  capitis  ,  nec  judîcibus  fupplex 
fuit  :  adhibuuque  liber am  contumaciam  x 
à  magnitudine  animi  duiïam  ,  non  à 
fuperbia  ;  &  fupremo  vitœ,  die  de  hoc  ipfo< 
multa  dijjeruit  s  &  paucis  antè  diebus  > 
cum  facile  pojfet  educi  è  cuflodia  ,  noluit  : 
Cr  cum  penè  in  manu  jam  mortiferum 
illud  tenereî  poculum  ,  locutus  ita  eft ,  ut 
non  ad  mortem  trudi ,  verkm  in  cadum 
videretur  afcendere*. 


Ita  enïm  cenfebat ,  itaque  dij/ermt  9 
iuas  effe  vias ,  duplicéfque  curfus  ani~ 
morum  è  cor  pore  excedentium.  Nam  qui 


DE  ClCERON. 

douter  que  l'ame  ne  foit  une  fubftance 
trcs-fimple  ,  qui  n'admet  point  de 
mélange  ,  point  de  compoîîtion.  Il 
fuit  de  là  que  l'ame  eft  indivifible ,  8c 
par  conféquent  immortelle.  Car  la 
mort  n'eft  autre  chofe  qu'une  répara- 
tion ,  qu'une  défunion  des  parties  5 
qui  auparavant  étoient  liées  enfem- 
ble. 

Pénétré  de  ces  principes  5  Socrate , 
au  point  d'être  jugé  à  mort,  ne  dai- 
gna ,  ni  faire  plaider  fa  caufe  ,  ni  fe 
montrer  devant  les  Juges  en  pofture 
de  fuppliant.  Il  conferva  une  noble 
fierté  5  qui  venoit  ,  non  d'orgueil , 
mais  de  grandeur  d'ame.  Le  jour  mê- 
me de  fa  mort  5  il  difcourut  long- 
temps fur  le  fujet  que  nous  traitons. 
Peu  de  jours  auparavant  5  maître  de 
s'évader  de  fa  prifon  ,  il  ne  lavoit 
point  voulu.  Et  dans  le  temps  qu'on 
alloit  lui  apporter  le  breuvage  mor- 
tel,  il  parla  ,  non  en  homme  à  qui 
l'on  arrache  la  vie ,  mais  en  homme 
qui  monte  au  ciel. 

Deux  chemins  ,  difoit-il ,  s'offrent 
aux  ames  ,  lorsqu'elles  fortent  des 
corps.  Celles  qui  dominées  &  aveu- 

Àaij 


5.84  P  E  N  S  E*  E  S 

fe  humants  vitïis  contaminavtjfent ,  &  fi 
totos  libidinibus  dediffent  5  quibus  cœcati 
vel  domefîicis  vitiis  atque  flagitiis  Je 
inqumavijfent  ,  vel  in  republic  a  violanda 
fraudes  inexpiabiles  concepijjent ,  Us  de- 
mum  quoddam  iter  ejfe  ,  feclufum  à  con- 
cilie? deorum.  Qui  autem  fe  integros  ca~ 
fïofque  fervaviffent  ,  quibufque  fuijfetmi- 
nima  cum  corporibus  c  ont  agio  ,  fefeque 
ab  his  femper  fevocajjent  ,  ejféntque  in 
corporibus  humanis  vilam  imitati  deo- 
rum :  his  ad  illos ,  a  quibus  effent  profefti  >. 
reditum  facilempatêre. 

Ne  que  (9)  ajfentior  iis  ,  qui  hœc  nuper? 
dijferere  cœperunt  y  cum  corporibus  fimul. 
animos  interire  ,  atque  omnia  morte  de- 
leri.  Plus  apud  me  antiqiwrum  auBori- 
tas  valet  >  vel  noftrorum  ma  'jorum ,  qui. 
mortuis  tam  relig'wfa  jura  tribuerunt  $ 
qued  non  fecijfent  profetlo  ,  fi  nihil  ad  eos. 
pertinere  arbhrarewur  :  veleorum,qut 
in  bac  terra  fuerunt  ,  magnamque  Gr&- 
clam  (  qu&  nunc  qitidem  deleta  eft  s  tum 
f  orebat  )  inftitutis  &  praceptis  fuis  afr* 


($)  De  Amicitia ,  cap,  4^ 


DE   C  I  C  E  R  O  N,  2$Y 

glées  parles  paffions  humaines,  onh 
à  fe  reprocher  ,  ou  des  vices  perfon- 
nels  &  domeftiques  ,  ou  des  injuftices 
irréparables  ,.  prennent  un  chemin; 
tout  oppofé  à  celui  qui  mène  au  fé- 
jour  des  Dieux.  Pour  celles  qui  ont  5 
au  contraire ,  confervé  leur  innocen- 
ce 8c  leur  pureté  ;  qui  fe  font  fau— 
vées  ,  tant  qu'elles  ont  pu,  de  la  con- 
tagion des  fens  ;  &  qui ,  dans  des 
corps  humains ,  ont  imité  la  vie  des 
Dieux  ;  le  chemin  du  ciel,  d'où  elles 
font  venues ,  leur  eft  ouvert. 

Je  ne  crois  nullement  que  Famé 
périiTe  avec  le  corps  ,  ainfi  que  Fenfei- 
gnent  des  Philofophes  (  i  )  moder- 
nes ,  qui  veulent  que  la  mort  foit  un 
anéantiffement  total.  Je  défère  bien 
plus  au  fentiment  de  nos  pères ,  qui 
étoit  celui  de  l'Antiquité  :  car  ils  n'au- 
roient  pas  Ci  religieufement  prefcrit 
ce  qui  fe  doit  aux  morts ,  s'ils  avoient  . 
cru  que  les  morts  ne  fuflent  plus  fen- 
iîbles  à  rien.  Et  le  fentiment,  pour' 

Ci  )  Les  Epicuriens,  Cicéron,  dansfom 


z§6  Pense' es 

dierunt  :  vel  ejus  ,  qui  Apollinis  or  a* 
culo  fapientijfimus  efl  judicatus  ;  qui  non 
tum  hoc  ,  tum  illud ,  ut  in  plerifque ,  fed 
idem  dicebat  femper  >  animos  hominum 
ejfe  divinos  ;  ufque  ,  ckm  è  corpore  ex- 
cejjïjfent  ,  reditum  in  cdum  patere  t  opti- 
moque  &  juflijfimo  cuique  exveditif[i~ 
mum. 

Tota  (4)  Philofophorum  vita  ,  ut  ait 
idem,  commentacio  mortis  eft.  Nam 
quid  aliud  agimus  ,  ckm  à  voluptate 
id  efl  ,  à  corpore  ,  ckm  à  re  familiari  , 
qiu  efl  mimflra  &  famula  corporis  , 
clim  à  republica  ,  ckm  à  negotio  omni 
fevocamus  animum  ?  Quid  >  inquam  , 
tum  agimus  ,  ni  fi  animum  ad  feipfum 

Dialogue  fur  l'Amitié  ,  fait  parler  ainfi  Lé- 
lius  ,  à  l'égard  duquel  Epicure  n'étoit  qu'un 
moderne.  Lélius  étoit  né  trente  à  quarante 
ans  après  la  mort  d'Epicure. 

(  2  )  On  appela  Grande  Grèce ,  cette  par- 
tie de  l'Italie  qui  fait  aujourd'hui  le  Royau- 
me de  Naples.  Ce  fut  la  quePythagore,  le 
premier  qui  ait  pris  le  nom  de  VhiUfophe  y 
enfeigna  fa  do&rine  ,  fous  le  règne  de  Tar~ 
quîn  le  Superbe. 

(.  5  }  Socrate.  (4)  TufcuU.  I.  31* 


# 


D!    ClCEROK.  £§7 

lequel  je  me  déclare ,  fut  aulîî  celui 
de  ces  favans  hommes  ,  qui  répandus 
autrefois  dans  nos  contrées,  annon- 
cèrent leur  doctrine  à  la  grande  (  i  ) 
Grèce  ,  aujourd'hui  deferte  ,  mais 
alors  florilfante.  Ce  fut  celui  de  cet 
(  3  )  Athénien,  que  l'Oracle  d'Apol- 
lon reconnut  pour  le  plus  fage  des 
hommes.  Atfez  incertain  prefque  fur 
tout  le  refte  :  mais  à  cet  égard  ,  fou- 
tenant  toujours  que  nos  ames  font 
d'une  nature  divine  ;  qu'au  fortir  du 
corps  elles  retournent  au  ciel  ;  8c  que 
plus  elles  ont  été  innocentes ,  plus  el- 
les y  arrivent  rapidement. 

Toute  la  vie  des  Philo fopbes  ,  difoit 
encore  Socrate  ,  efi  une  continuelle 
méditation  de  la  mort.  Car  enfin  5  que 
faifons-nous  ,  en  nous  éloignant  des 
Yoluptez  fenfuelles  ,  de  tout  emploi 
public  ,  de  toute  forte  d  embarras  ,  & 
même  du  foin  de  nos  affaires  dome- 
ftiques  3  qui  ont  pour  objet  l'entre- 
tien de  notre  corps  ?  Que  faifons- 
nous  ,  dis-je ,  autre  chofe  ,  que  rap- 
peler notre  efprit  à  lui-même  y  que 


iS8  Pens  e*  e  s 

advocamm  ,  fecum  ejfe  cogvmus ,  maxi* 
méque  a  corpore  abducimus  ?  Secernerer- 
aittem  à  corpore  anirnum  ,  nec  quidquam 
aliud  efl  qukm  emori  difcere. 

Quare  hoc  commentemur ,  mxhi  crede  , 
disjimgamufque  nos  h  corporibus  >  id  efl 
confucjcamus  mon.  Hoc  &  ,  ^/iw  m- 
ffzj//  i#  **raj  ,  erit  illi  vita  cœlefli  Jîmile  l 
&  ,  cum  Mue  ex  his  vinculis  emijfi  fe- 
r-emiir  ,  minus  tardabitur  curfus  ani~ 
moïiim. 


Vtrum  (  5  )  fit  melius  (  vivere  ,  an 
mori  )  dit  immortales  fciunt  :  hominem' 
quidem  feire  arbitror  neminem*- 

(,y  )  Tufcul.  L  41- 


le 


DE    ClCERON.  1%$ 

ïe  forcer  à  être  à  lui-même  >  &  que 
réloîgner  de  fon  corps  f  tout  autant 
que  cela  fe  peut  ?  Or  ,  détacher  Tef- 
prit  du  corps  5  if  eft-ce  pas  apprendre 
à  mourir  ? 

Penfons  -  y  donc  férieufement  9 
croyez-moi  3  féparons-nous  ainfi  de 
nos  corps ,  accoutumons-nous  à  mou- 
rir. Par  ce  moyen  ,  &  notre  vie  tien- 
dra déjà  d'une  vie  célefte  ,  &  nous  en 
ferons  mieux  difpofez  à  prendre  no- 
tre eiïbr ,  quand  nos  chaînes  fe  bri- 
feront. 

Vivre ,  ou  mourir ,  lequel  vaut  le 
mieux  ?  Les  Dieux  immortels  le  fa- 
vent  ,  mais  je  crois  qu'aucun  homme 
ne  le  fait. 


Bb 


P  £  N  S  E5  E  S 


XL 

CU  M  in  Africam  (  i  )  vemjfem  , 
Af.  Manilio  CGnfuli  ad  quartam 
legtonem  tribunus  (  ut  fcitis  )  militum  ; 
nihil  mihi  potlus  fuit ,  qukm  ut  Mafinif* 
fam  convenir  em  ,  regem  famille  noflra 
juftis  de  eau  fis  amicijfimum. 

Ad  quem  ut  <veni ,  complexus  me  fe~ 
nex  collacrymavit ,  aliquantoque poft  fuf- 
pexit  in  edum  :  &  ,  Grates ,  inquit ,  tibi 
ago  ,  fumme  Sol ,  vobifque  reliqui  cœli- 
tes  y  qubd  antè  qukm  ex  hac  vha  migro  , 
confpicio  in  meo  regno  ,  &  bis  teéiis  P. 
Cornelium  Scipionem  ,  cujus  ego  nomme 
ipfo  recreor  :  ita  nunquam  ex  animo  meo 
dijeedit  illius  optimi  ,  atque  inviffiffïmi 
viri  memoria. 

(  i  )  Fragm.  lib.  VI.  de  Rep.  cap.  I. 
.  (  z  )  C'eft  Scipion  qui  parle.  Mais  com- 
me inceffamment  il  s'agira  d'un  autre  Sci- 
pion ,  c'eft  une  néceffité  de  les  bien  diftin- 
guer  l'un  d'avec  l'autre.  Tous  deux  eurent 
le  furnom  d'Africain.  Celui  qui  parle  ici , 
étoit  fils  de  Paul-Emile.  Nous  en  avons.déjà 
dit  un  mot  ci-defïus ,  page  134, 


î)  "Ë    ClCERÔN,  i9î 


Songe  de  S  c  i  p  i  o  n. 

OU  A  N  D  (  i  )  j'arrivai  en  Afri- 
que, où  ,  comme  vous  le  lavez 3 
je  fus  chargé  par  le  Conful  Manilius 
de  commander  la  quatrième  Légion  ; 
ma  première  attention  fut  de  vifiter  le 
Roi  (  3  )  Mafiniifa,  Prince  qui  pour 
de  juftes  raifons  étoit  lié  d'une  étroite 
amitié  avec  ma  famille, 

J'aborde  ce  vieillard  >  il  me  tend 
les  bras ,  il  m'arrofe  de  fes  larmes 
&  un  moment  après  ,  ayant  levé  les 
yeux  au  Ciel:  Souverain  Soleil,  dit- 
il,  &  autres  Dieux  céleftes ,  je  vous 
rends  grâces  à  tous ,  de  ce  qu'avant 
que  de  quitter  la  vie ,  je  vois  dans 
mon  royaume  ,  &  dans  ce  palais  , 
Publius  Cornélius  Scipion,  dont  le 
nom  feul  me  ravit  de  joie:  tant  l'idée/ 
de  l'honnête-homme,  &  de  rinvingil 
ble  guerrier ,  qui  a  rendu  ce  nom  Ci 
glorieux  ,  eft  pour  jamais  préfente  à 
mon  efprit. 

(  3  )  Mafîniffa  ,  Roi  de  Numidie  ,  dont 
il  eft  parlé  ci-deffus  ,  page  158. 

B  b  i) 


^9 1  Pensées 

Deinde  ego  illum  de  fuo  regm  :  ille  me 
de  noflra  Republica  percontatus  eji  : 
multlfqite  ver  bis  ultro  chroque  habitis  , 
ille  nobis  confumptus  efl  dies.  Pofl  autem 
regio  apparatu  accepti  ,  fermonem  in 
multam  notlem  produximus  ,  ckm  fencx 
nihil  nifi  de  Africano  loqueretur  ,  om- 
nidque  ejus  non  fafla  folnrn ,  fed  etiam 
diïïa  meminijfet.  Deinde ,  ut  cubitum  dif- 
ceflîmus  ,  me  &  de  via ,  &  qui  ad  mul- 
tam noclem  vigilajfem,  artlior  ,  quàm 
folebat  ,  fommis  complexus  efl. 

Hic  mihi  (  credo  equidem  ex  hoc , 
quod  erarnus  locuti  :  fit  enimfere^  ut  co- 
gitation es  3  fermonéfque  nofiri  pariant 
aliquid  in  fomno  taie  ,  quale  de  Homero 
feribit  Ennius  ,  de  quo  videlicet  fœpiffîmè 
vigilans  folebat  cogitare ,  &  loqui  )  Afin-* 

(  4  )  Je  dis  Y "Africain  tout  court  ,  afin 
que  l'on  ne  confonde  point  ce  Scipion  avec 
l'autre  dont  je  parlois  tout  à  l'heure.  Celui- 
ci  ,  après  beaucoup  d'autres  exploits  ,  porta 
la  guerre  en  Afrique ,  où  vi&orieux  cTAf- 
drubai  &  d'Annibal  ,  il  força  Carthage  à 
demander  la  paix.  Oeil  ce  qui  le  fit  fur— 
nommer  Y  Africain.  Il  efl:  le  premier  des 
Romains ,  à  qui  Ton  ait  donné  un  furnom 
tiré  de  fes  conquêtes.  Mais  dans  la  fuite  , 
quantité  d'autres  Guerriers  ,  fans  avoir  ni 


DE    C  I  C  ER  ON.  I95 

Je  le  mis  enfuite  fur  les  affaires  de 
fon  royaume  ;  il  me  queftionna  fur 
celles  de  notre  République  ,  ainfi  fe 
paifa  le  refte  de  la  journée  à  nous  en- 
tretenir. Sur  le  foir ,  la  table  fut  fervie 
avec  une  magnificence  royale  y  8c 
nous  poufsâmes  la  converlation  bien 
avant  dans  la  nuit.  Tous  fes  difcours 
rouloient  fur  (  4  )  l'Africain  :  il  en  fa- 
voit  toutes  les  adions  5  toutes  les  pa- 
roles remarquables.  Enfin  nous  alla-* 
mes  nous  repofer  -y  &  comme  j'étois 
fatigué  du  chemin  5  &  d'avoir  veillé 
fi  tard  ,  je  dormis  plus  profondément; 
qu'à  l'ordinaire. 

Quelquefois  ce  qui  nous  a  fort  oc* 
cupez  de  jour  5  nous  revient  pendant: 
le  fommeil ,  &c  occafionne  des  fonees 
femblables  à  celui  d'Ennius  5  qui ,  tout 
plein  d'Homère  5  &  fans  ceffe  parlant: 
de  ce  Poète  5  crut  le  voir  en  dormant. 
Pour  moi,  de  même,  tout  plein  de  ce 
que  m'avoit  dit  Mafïnilïa ,  je  crus  voir 

les  vertus  ,  ni  les  fuccès  de  Scipion  ,  obtin- 
rent que  leur  orgueil  fût  flatté  de  femblables 
titres.  Exemplo  deinde  hujus  ,  dit  Tite-Live  , 

nequaquzm  vicîoria  pares  ,  injîgnes  imaginum 
titulos  j  clardque  cognomïna  familia  fecere. 


294  P  E  N  S  E*  E  S 

canus  Je  ojîendit  ea  forma ,  qu&  rmhi  ex 
imagine  ejus ,  qukm  ex  ipfo  ,  erat  notior. 
Qucm  ut  agnovi ,  equidem  cohorrui.  Sed 
ille  9  Ades  ,  inquit ,  animo  ,  &  omitte  ti- 
morcm  ,  Scipio  >  &  qu<z  dicam  ,  trade 
memorU. 

Vidéfne  (6)  illam  urbem  >  quœ  far  ère 
•populo  Romano  coaBa  per  me  >  rénovât 
priftïna  bella  9  nec  poteft  quiefcere  ?  (  of- 
tendebat  autem  Carthagïnem  de  excelfo 
&  pleno  ftellarum  ,  illuftri ,  &  claro  quo- 
dam  loco  )  ad  quam  tu  oppugnandam 
nunc  vents  penè  miles*  Hanc  hoc  bien- 
nio  conful  evertes ,  eritque  cognomen  id 
îtbi  per  te  partum ,  quod  habes  adhuc  À 
nobis  hereditarium. 

Ckm  autem  Carthagïnem  deleveris  y 
triumphum  egcris  >  cenjcrque  fueris  , 
obieris    legatus   JEgyptum  ,  Syriam* 
Afiam ,  Grdciam  >  dehgère  iterum  con* 

(  5  )  Quoique  le  Texte  paroîffe  dire  , 
Moins  pour  l'avoir  vù  lui-même  ,  que  pou? 
avoir  wâ  [on  portrait  »  j'ai  tranché  la  diffi- 
culté :  &  cela  fur  la  foi  de  Sigonius  ,  qui 
afsûre  que  le  jeune  Scipion  l'Africain  ,  ce- 
lui qui  parle  ici ,  vint  au  monde  la  même 
année  ,  &  ,  qui  plus  eft  ,  le  jour  même  que 
l'autre  mourut. 

(6)  Cap.  2. 


DI    C  I  C  E  R  O  N,  29^ 

l'Africain.  Il  m'apgarut  fous  la  forme 
que  je  lui  conaoiiîois  ,  non  pour  (  5  ) 
l'avoir  vu ,  mais  par  Ton  portrait.  A 
fon  afpeft  je  frillonnai.  Mais  lui:  Sri- 
pion  ,  me  dit-il ,  raflurez-vous ,  ne 
craignez  point ,  Se  retenez  bien  ce  que 
vous  allez  entendre. 

Voyez  -  vous  cette  Ville  (  c'étoit 
Carthage  ;  il  me  la  montroit  du  haut 
des  Cieux  ,  où  je  me  croyois  avec  lui, 
dans  un  endroit  tout  femé  de  brillantes 
étoiles  )  Voyez-vous  cette  Ville,  qui 
forcée  par  moi  à  obéir  au  peuple  Ro- 
main ,  relîufcite  nos  guerres  ancien- 
nes ,  Se  ne  peut  vivre  dans  le  repos  ? 
Aujourd'hui ,  à  peine  forti  du  rang  de 
fimple  foldat ,  vous  la  venez  attaquer. 
Avant  qu'il  foit  deux  ans ,  vous  la  dé- 
truirez étant  Conful  :  Se  ce  furnom 
d'Africain,  qui  jufqu'à  préfent  ne  vous 
appartient  que  comme  une  portion  de 
mon  héritage  ,  vous  l'aurez  mérité 
alors  par  vous-même. 

Après  la  ruine  de  Carthage,  vous 
recevrez  les  honneurs  du  Triomphe: 
vous  ferez  Cenfeur  :  vous  irez  par  l'or- 
dre de  la  République ,  vifiter  l'Egyp- 
te, la  Syrie,  l'Alie,  la  Grèce:  vous 

B  b  iïij 


296  P  E  N  S  E'  E  $ 

fui  abfenf  ,  bellitmcjue  maximum  conji- 
des  ,  Numantiam  exfcwdes. 

Sed  chïyi  eris  curru  Capitolium  in- 
veftus  y  offendes  rempublicam  perturba- 
tamconfilxïs  nepotis  meu  Hic  tu,  Afri- 
caine y  oftendas  oportebit  patriœ ,  lumen 
animi ,  ingenïi  ,  confiluque  tut. 

Sed  ejus  temporis  ancipitem  videa 
quafi  fatorum  <viam.  Nam  cum  <ztas  tua 
fepenos  oiïies  folis  anfraUus  ,  reditdf- 
que  converterit ,  duoque  ht  numeri ,  quo- 

(  7  )  Il  y  a  dans  le  texte  :  deligêre  iterum 
Conful  abfens.  Maisrautorité  de  Valére  Ma- 
xime ,  VIII  ,15  ,  ne  permet  pas  de  prendre 
latéralement  ce  mot  abfens.  Il  fîgnifle  ,  non 
pas  que  Scîpion  fût  abfentde  Rome  le  jour 
que  les  Confiais  dévoient  être  élus  ,  mais 
que  ne  s'étant  point  montré  dans  le  champ 
de  Mars  en  robe  blanche,  félon  l'ufage  de 
ceux  qui  bnguoient  le  Confulat ,  c'étoit  la 
même  chofe  que  s'il  avoit  été  abfent. 

(  8  )  Tibérius  Gracchus ,  qui  ,  étant  Tri- 
bun ,  excita  le  peuple  à  fe  révolter  contre 
le  Sénat.  Sa  mère  étoit  fille  de  Scipion  l'an- 
cien. C'étoit  Tiliuftre  Cornélie  ,  qui  fut 
l'ornement  de  fon  fiècle  par  Ton  efprit ,  & 
la  gloire  de  fon  fexe  par  la  vertu. 

(  9  )  Cinquante-fîx  ans.  Il  mourut  effec- 
tivement à  cet  âge-là  :  ayant  été  ,  à  ce 
qu'on  croit  empoifonné  par  fa  femme,  qui 
&oit  fœur  de  ce  Tibérius  Gracchus, 


DE  C  I  c  n  o  n.  297 
ferez  une  féconde  fois  élu  Confnl , 
fans  vous  être  (  7  )  préfenté  :  &  par 
la  deftru&ion  de  Numance  ,  vous  ter- 
minerez une  guerre  des  plus  fanglan- 
tes. 

Mais,  au  retour  de  cette  expédi- 
tion 5  après  que  vous  aurez  été  con- 
duit fur  un  char  au  Capitole ,  vous 
trouverez  la  République  agitée  par  les 
pratiques  de  jmen  (  8  )  petit-fils  :  & 
e'eft  alors  ,  Scipion  ,  qu'il  faudra 
montrer'  à  votre  Patrie  ce  que  vous 
avez  de  courage  ,  d'efprit  y  de  pru- 
dence. 

Je  vois  les  deftinées  de  ce  temps-là  ^ 
incertaines ,  pour  ainfi  dire  y  de  la  rou- 
te qu'elles  prendront.  Car  ,  quand 
vous  compterez  (  9  )  par  vos  jours 
huit  fois  fept  révolutions  du  Soleil  ; 
&  que  l'heure  fatale  aura  été  marquée 
par  le  concours  de  ces  deux  nombres  y 
dont  chacun ,  mais  par  diverfes  (  1  ) 
raifons ,  eft  regardé  comme  un  nom- 

(  1  )  Quelles  font  ces  raifons  ?  Si  ce  font 
celles  que  rapporte  Masrcbe  dans  Ton  Com- 
mentaire fur  le  Songe  de  Scipion  ,  ne  les  re- 
gardons que  comme  des  imaginations  creu- 
fes ,  qui  ne  pouvant  nous  être  d'aucune  uti- 


29$  P  E  N  S  E*  E  S 

rum  uterque  plenus  ,  alter  altéra  de  eau- 
fa  ,  habetur  ,  circmtU  naturali  fummam 
tibi  fatalem  confecerint  :  in  te  unum , 
atque  in  tuum  nomen  ,  fe  tota  ccnvertet 
civitas  :  te  fenatus  ,  te  omnes  boni  ,tefo~ 
cii ,  te  Latirix  intuebuntur  :  tu  eris  unus  y 
in  quo  nitatttr  civitatis  falus  >  ac  ne 
multa  9  dxElator  rempublicam  cvnftituas 
oportet  ,  fi  impias  propinquorum  mamiS 
ejfugeris. 

Hic  cum  exclamajfet  Ldius  ,  inge- 
muijféntque  c&îeri  vehementïus  :  Uriner 
arridens  Scipio ,  Qu&fi  ,  inquxt  ,  ne  me 
è  fomno  excitais ,  &  (  3  )  parum  rébus  : 
midite  cœtera. 

Sed  (  4  )  quo  fis  9  A  fric  an  e  >  alacrior 
ad  tutandum  rempublicam  ,fic  habeto  : 
Omnibus ,  qui  patriam  confervarint ,  ad* 

lîté  ,  ne  méritent  pas  que  Ton  daigne  s'en 
inftruire.  Le  temps  eft  trop  cher. 

(2)  Lélius ,  dont  l'intime  liaifon  avec 
Scipîon  eft  fi  connue  par  le  Dialogue  fur 
Y  Amitié  ,  étoit  l'un  des  Interlocuteurs  du 
Dialogue  fur  la  République  ,  dont  le  Songe 
de  Scipion  faifoit  la  conclufîon.  A  l'égard 
des  autres  Interlocuteurs,  voyez  leurs  noms 
dans  les  Epîtres  à  Atticus ,  IV,  16. 

(  3  )  On  voit  allez  que  dans  ces  mots  , 
&  farum  rébus  ,  il  y  a  quelque  chofe  do- 


deCiceron.  299 
bre  parfait  ;  alors  vous  ferez  Tunique 
objet,  Tunique  efpérance  de  Rome; 
c'eft  fur  vous  que  le  Sénat ,  que  tous 
les  bons  Romains  ,  que  nos  Alliez  y 
que  toute  l'Italie  tournera  fes  regards  ^ 
vous  ferez  Tappui  de  Rome  vous 
feul  :  enfin  ,  revctu  du  pouvoir  fu- 
prême  de  Didateur,  vous  rétablirez; 
Tordre  dans  TEtat  ,  pourvu  que  vous 
puiiïiez  échapper  aux  parricides  mains 
de  vos  proches. 

Ici  (  2  )  Lélius  ayant  marqué  fou 
inquiétude  par  un  cri,  &  le  refte  de 
la  compagnie  par  de  profonds  foupirs: 
Je  vous  en  prie.,  leur  dit  Scipion  avec 
un  foûrire  gracieux ,  ne  me  réveillez 
pas  -y  filence  ;  écoutez  le  refte. 

Pour  animer  votre  zèle ,  ajouta  TA-» 
fricain ,  foyez  bien  perfuadé  qu'il  y  a 
dans  le  Ciel ,  pour  tous  ceux  qui  au- 
ront travaillé  à  la  confervation  ,  à  la 
défenfe  ,  Se  à  Taggrandiflfement  de  la 
Patrie  ,  un  lieu  marqué ,  où  ils  vivront 
heureux  à  jamais.  Car ,  de  tout  ce  qui 

corrompu  ,  ou  d'oublié.  Les  Critiques  ont 
propofé  diverfes  conje&ures ,  dont  aucun© 
n'a  toute  l'évidence  qu'on  voudroit, 
(  4  )  Caf.  j. 


joo  Pense' es 

juverint ,  auxerint  ,  certunt  ejfe  in  ctèh 
definitum  locum  ,  ubi  beati  œvo  fempîter- 
no  fruantur.  Nihil  efl  enim  Mi  principî 
Deo  ,  qui  omnem  hune  mundum  régit  » 
quod  quidem  in  terris  fat ,  acceptius , 
quàm  concilia  ,  cœtàfque  hominum  ,  jure 
Jbciati,  qu<z  cwitates  appellaniur  :  ha- 
ram  rettores  ,  &  conjervatores  hinc 
frofeôH  ,  hue  revertuntur. 

Hic  ego  ,  etfi  eram  perterritus ,  non 
tant  metii  morris  ,  qukm  infidiarum  à 
meis  ,  qucfjîvi  tamen  3  viverétne  ipfe  & 
Taulus  pater ,  &  alii>  quos  nos  exfiinUos 
arbitraremur. 

Immo  vero  ,  inqmt ,  ii  vivunt ,  qui 
ex  corporum  vinculis  ,  tanquam  è  car* 
cere  ,  evolaverunt  :  <veftra  vero ,  qua 
dicitur  vita ,  mors  eft.  Quin  tu  ajpicias 
ad  te  venientem  Taulum  patrem. 

Oiiem  ut  vidi ,  equidem  vim  lacry» 
m  arum  profudi.  Me  autem  me  compte* 
xus  5  atque  ofculans  ,  fere  prohibebat. 
Atque  ego  ut  primurn  ,  fteîu  repreJfoy  lo- 
qui  pojje  cœpi  :  Qjiœfo  ,  inquam  ^  pater 

(5)  Paui  Emile,  furnommé  le  Mœcêdo- 
mtjue  ,pour  avoir  vaincu  Perfée  Roi  de  Ma- 
cédoine ,  &  fait  de  fon  royaume  une  pro- 
vince du  peuple  Romain, 


DE    ClCERON.  JOI 

fe  fait  fur  la  terre,  rien  n'eft  plus  agréa- 
ble à  ce  Dieu  fuprême  ,  par  qui  l'Uni- 
vers eft  conduit  ,  que  ce  qu'on  appelle 
des  Villes ,  c'eft  à  dire ,  des  ailèm- 
blées  ,  des  fociétez  d'hommes  réunis 
fous  l'autorité  des  loix.  D'ici  partent 
ceux  qui  les  gouvernent ,  qui  les  con- 
fervent  j  &  ils  retournent  ici. 

A  ces  mots ,  quoique  troublé  ,  moins 
par  l'appréhenfion  de  la  mort,  que 
par  l'idée  de  cette  perfidie  dont  j'étois 
menacé,  je  ne  laitlai  pas  de  lui  deman- 
der s'il  étoit  donc  bien  vrai  que  lui  , 
Paulus  mon  père  ,  &  les  autres  qu'on 
croyoit  morts ,  fuiïent  vivans  ? 

Oui  fans  doute ,  reprit  l'Africain  : 
&  ceux-là  feuls  font  vivans ,  qui  dé- 
livrez des  liens  du  corps ,  s'en  font 
fauvez ,  comme  d'une  prifon.  Mais  ce 
que  vous  autres  vous  appelez  vivre , 
c'eft  être  mort.  Regardez  ,  voilà  que 
Paulus  (  5  )  votre  père  vient  à  vous. 

Je  le  vis.  A  l'inftant  mes  larmes 
coulèrent  en  abondance.  Mais  lui  5  eu 
m'embraflant  ,  &  me  baifant  :  Ne 
pleurez  point, me  difoit-il.  Pour  moi , 
dès  que  mes  pleurs  me  laitfèrent  la  li- 
berté de  parler  ;  O  mon  père,  m'écriai- 


5 o 2  Pense  !S 

fantnjfime ,  atque  optime ,  quoniam  hdc 
eft  vita  ,  (  ut  Africanum  audio  dleere  ) 
quid  moror  in  terris  >  quin  hue  ad  vos 
venir e  propero  ? 

Non  eft  ita  5  inquit  Me  :  nijî  enim  Deus 
is  ,  cujus  hoc  templum  eft  omne  quod  con~ 
Jpicis  ,  iftis  te  corporis  cuftodïts  liber 'ave- 
rti y  hue  tibi  aditus  patere  non  potefi. 
Homines  enim  Junt  hac  lege  gêner ati  ? 
qui  tuerentur  illum  giobum ,  quem  in  hoc 
templo  médium  -vides  ,  qu<&  terra  dici- 
tur  :  htfique  animus  datus  eft  ex  illis 
fempiternis  ignihus  ,  qu&  fidera  ,  &  ftel- 
las  vocatis  :  quœ  globofœ  ,  &  rotundœ, 
divinis  animatœ  mentïbm  ,  circulos  fuos  9 
orbe/que  conficiurn  celeritate  mirabili. 
Qitare  &  tibi ,  Fubli  ,  &  piis  omnibus 
retinendus  eft  animus  in  euftodia  corpo* 
ris  :  nec  injujfu  ejus  ,  à  quo  Me  eft  vobis 
datus  ,  ex  homimm  vita  migrandum  eft , 
ne  munus  humanum  affîgnatum  à  Deo 
defugijje  videamini.  Sed  fie  ,  Scipio  ,  ut 
avus  hic  tuus ,  ut  ego,  qui  te  genui , 
juftitïam  cole  ,  &  pietatem  :  quœ  ,  cum 
fit  magna  in  parentibus  ,  &  propinquis  , 
tum  inpatria  maxima  eft.  Ea  vita ,  via 


DE    Cl  C  ERON.  303 

je!  Vous,  dont  la  fainteté,  donc  les 
vertus  font  l'objet  de  ma  vénération  ! 
Puifque  la  véritable  vie  n'eft  que  dans 
ces  lieux ,  comme  je  fapprens  de  FA- 
fricain  ;  que  fais-je  donc  plus  long- 
temps fur  la  terre?  Pourquoi  ne  pas 
me  hâter  de  vous  rejoindre  ? 

A  moins ,  me  répondit-il,  que  ce 
Dieu  ,  dont  le  Temple  eft  tout  ce  que 
vous  découvrez  ici  ,  n'ait  lui-même 
brifé  les  chaînes  qui  vous  lient  à  votre 
corps ,  vous  ne  fauriez  être  admis  en 
ces  lieux.  Car  les  hommes  ont  reçu 
l'être  à  une  condition  5  qui  eft  de  tra- 
vailler à  la  confervation  du  globe , 
que  voilà  au  milieu  de  ce  Temple  ,  &c 
que  Ton  appelle  la  Terre.  Ils  ont  uns 
ame  ,  portion  de  ces  feux  éternels , 
que  vous  nommez  Etoiles  ,  Aftres , 
qui  font  des  corps  fphériques  ,  animez 
par  des  Intelligences  divines,  Se  dont 
la  révolution  le  fait  avec  une  prodi- 
gieufe  rapidité.  Vous  donc,  mon  fils, 
&c  tous  ceux  qui  ont  de  la  religion, 
vous  devez  conftamment  retenir  votre 
ame  dans  le  corps  où  elle  a  fbn  porte; 
&  fans  Tordre  exprès  de  celui  qui  vous 
Ta  donnée,  ne  point  fortir  de  cette  vie 


304  Pensées 
efl  in  cœlum ,  &  in  hune  cœtum  eomm  , 
qui  jam  vixerunt  >  &  corpore  laxati ,  il- 
lum  incolunt  locum  ,  quem  vides. 

Erat  autem  is  fplendidifftmo  candore 
in  ter  Jlamrnas  circulas  elucens  ,  quem 
vos  ,  ut  à  Gratis  accepiftis  >  orbem  lac- 
Uum  nuncupatis. 

Ex  quo  omnia  mihi  contemplanti  prœ~ 
clora  cetera ,  &  mirabilia  vid.ebantur. 
Erant  autem  eœ  JtelU  ,  quas  nunquam 
ex  hoc  loco  vidimus  :  &  e<z  maanitudïnes 
omnium  ,  quas  ejfe  nunquam  fufpicatifu- 
mus  :  ex  quibus  erat  illa  minima  ,  qu& 
ultima  cœlo  ,  citima  terris  ,  luce  lucebat 

(  6  )  Scipion  reprend  ici  la  parole  ,  & 
Ton  ne  fait  plus  ce  que  devient  Ton  père. 

(  7  )  On  dit  en  françois  ,  la  Voie  laciée  ,  & 
populairement ,  le  Chemin  de  Jaint  Jaques. 
C'eft  un  amas  d'étoiles  ,  qui  par  leur  pro- 
ximité ,  &  par  leur  arrangement ,  tracent 
dans  le  Ciel  une  efpèce  de  chemin.  Voyez 
fur  ce  fujet  les  diverfes  opinions  des  An- 
ciens ,  dans  l'ouvrage  attribué  à  Plutarque  , 
de  Flac.Philof.  III,  1. 

(  8  )  Il  y  a  des  étoiles  Ci  éloignées  de 
nous ,  que  nous  ne  {aurions  les  voir.  C'eft 
ce  que  prouve  l'invention  moderne  du  Té- 
lefcope  ,  à  l'aide  duquel  on  a  découvert 
beaucoup  d'étoiles  ,  qui  n'étoient  pas  cou- 
sues des  Anciens. 

mortelle  ; 


DE    ClCERON,  3C5 

mortelle  ;  parce  qu'autrement  vous  pa- 
roîtriez  avoir  voulu  fecouer  l'emploi, 
dont  la  volonté  divine  vous  a  chargé. 
Ainfi  ce  que  vous  avez  à  faire  préfen- 
tement,  c'eft  d'imiter,  8c  l'Africain 
votre  aïeul ,  8c  moi  votre  père  :  de 
cultiver  à  notre  exemple  la  juftice: 
d'aimer  vos  parens ,  8c  vos  amis  5  mais 
votre  patrie  plus  que  tout  le  refte.  Voi- 
là par  où  l'on  arrive  au  ciel ,  8c  dans 
cette  afïemblée  de  gens  ,  qui  5  après 
avoir  vécu  fur  la  terre  ,  maintenant 
dégagez  de  leur  corps ,  habitent  le  lieu 
que  vous  voyez. 

Il  me  parloit  (  6  )  de  ce  cercle  bril- 
lant ,  que  fon  éclatante  blancheur  fait 
remarquer  entre  toutes  les  conftella- 
tions ,  &  que  vous  appelez  le  Cercle 

(7)  de  Lait ,  comme  les  Grecs  vous 
l'ont  appris. 

Promenant  de  là  mes  yeux  fur  le 
refte  de  l'Univers  5  je  n'y  découvrois 
que  du  beau  ,  du  merveilleux,  j'y 
voyois  des  étoiles  qui  n'ont  jamais 

(8)  été  apperçues  d'ici;  &  toutes  3  foin 
celles-là  5  foit  les  autres  qui  nous  font 
connues  5  je  les  voyois  d'une  grandeur 
que  jamais  nous  n'avons  imaginée.  L2 

Ce 


fof  Pensées 
aliéna.  Stellarum  autem  globi  terré 
rnagnituâinem  facile  vincebant.  Jam  ipfa 
terra  ita  mihi  par  va  vifa  ejl ,  ut  me  im~ 
perii  noftri ,  quo  quaji  punélum  ejus  at- 
tingimus  ,  pœniteret. 

Quam  (  i  )  cum  magis  intuer er  ,  Qu<z- 
fo  ,  inquit  A  fric  anus  ,  quoufque  humï 
de  fixa  tua  mens  erit  ?  nonne  adfpicis  » 
qiu  in  templa  veneris  ?  Novcm  tibiorbi* 
bus  y  <vel  potïus  globis  ,  connexa  funt  om-* 
nia  :  quorum  unus  efi  cœlcftis ,  extimus  , 
qui  reliquos  omnes  compleSitur ,  fummus 
ipje  Dcus  ,  arcens  ,  &  continent  cœteros  l 
in  quo  infixi  funt  illi  >  qui  vohuntur  * 

(9)  On  ne  fauroît  dire  précifément  de* 
quelle  grandeur  eft  une  étoile.  Pour  en  ju- 
ger par  les  règles  de  l'Optique ,  il  faudroît 
lavoir  jufte  à  quelle  diftance  eft  de  la  terre, 
l'étoile  qu'on  veut  mefurer.  Le  favant  M. 
Huygens  ,  dans  fon  Cofmothéoros  ,  prétend 
qu'un  boulet  de  canon  emploieroit  près  de 
70000  ans  pour  parvenir  jafqu'aux  étoiles 
fixes  ;  &  il  fuppofe  que  ce  boulet ,  allant 
toujours  de  la  même  vîteffe ,  parcourt  en- 
viron cent  toifes  en  une  féconde.  Ainfî  c'eft 
trois  mille  iix  cens  toifes  par  heure.  L'ima- 
gination fe  perd  dans  ce  calcul. 

(  I  )  Cap.  4, 

(  2  )  Pour  tout  Commentaire  ,  il  ne  faut 
qu'avoir  ici  une  Sphère  devant  les  yeux* 


DE    ClCERON.  307 

moindre,  qui  étoic  la  plus  éloignée  du 
Ciel ,  Se  la  plus  proche  de  la  Terre , 
ne  brilloit  que  d'une  lumière  d'em- 
prunt. A  Fégàrd  des  autres  globes , 
ils  furpalïoient  (  9  )  de  beaucoup  en 
grandeur  le  globe  de  la  Terre.  Mais 
pour  celui-ci ,  il  me  parut  bien  Ci  petit, 
que  notre  empire,  dont  l'étendue  n'en 
occupe  que  comme  un  point ,  me  fit 
pitié. 

Je  continuois  à  regarder  fixement 
la  Terre.  Jufques-à  quand  ,  me  dit 
l'Africain  ,  aurez-vous  Fefprit  collé 
fur  cet  objet  r  Quoi  !  les  Temples 
luperbes  3  où  vous  voici ,  ne  méritent 
pas  votre  attention  ?  Voyez  comme 
le  tout  eft  compofé  (  2  )  de  neuf  cer- 
cles s  ou  pluftôt  de  neuf  globes ,  l'un 
defquels  eft  ce  globe  céîefte  ,  qui  y 
placé  au-deiïus  de  tous  les  autres , 
les  embralfe  tous  5  &  les  foutient  de 
tous  cotez.  A  celui-là  font  attachées 
les  étoiles  fixes  y  qui  de  toute  éternité 
fe  meuvent  dans  le  même  fens  que 
ce  premier  Ciel.  Plus  bas  font  fept 
autres  globes  ,  qui  ont  un  mouve- 
ment de  rétrogradation.  Un  de  ces 
globes  eft  celui  que  les  habitans  de 


308  Psnse'h 
ftellarum  eurfus  fempiterni  :  cul  fubjt* 
Eli  funt  feptem  ,  qui  *verfantur  rétro  , 
contrario  motu  ,  atque  cœlum  ,  ex  quibus 
ttnum  ghbum  poffidet  Ma  ,  quam  in  ter- 
ris Satumiam  nominant.  De'wde  efl  ho- 
minum  generi  profperus  &  falutaris  iile 
fulgor  y  qui  dicitur  Jovis.  Tum  rutilus  % 
horribiHfque  terris  ,  quem  Martem  di~ 
citis*  Deinde  fubter  mediam  ferè  regio- 
ntm  Sol  obtinet  ,  dux  ,  &  princeps  ,  & 
moderator  luminum  reliquorum  ,  men$. 
mundi ,  &  temperatio  ,  tantâ  magnïta- 
d'we  3  ut  cuntta  fuâ  lace  illuftret  ,  & 
compleat.  Hune  ut  comités  conjequuntur  * 
alter  Veneris ,  alter  Mercurii  curfus  : 
in  infimoque  orbe  Luna - ,  radiis  folis  ac- 
cenfa  ,  convertitur.  Infrà  autemjam  ni- 
hil  efl ,  nifi  mort  aie  &  caducum  y  p>rat£r 
animos  generi  hominum  y  munere  deorum 
datos.  Supra  lunam  funt  dterna  omnia.. 
Islam  ea  ,  quœ  efl  média  ,  &  nona  tel- 
lus  >  neque  movetur  &  infima  e(l  ,  &  m 
eam  feruntur  omniafuo  nutu  fondera. 

(  3  )  On  peut  conclure  de-là  ,  que  Cicc- 
ron  n'etoir  pas  pour  la  pluralité  des  mondes 
peuplez.  Car ,  s'il  n'y  a  point  de  corrup- 
tion au  deifus  de  la  Lune ,  il  n'y  a  donc- 
point  de  génération  ,  &  par  conféquent 
point  d'animaux.,  A  l'égard  de  la  Luna* 


DE    ClCEROK.  505* 

la  Terre  appellent  Saturne.  Un  autre 
nommé  Jupiter  ,  dont  les  influences 
font  favorables  &c  falutaires  aux  hom- 
mes. Après  on  voit  le  feu  étincelant 
&  terrible ,  que  vous  appelez  Mars, 
Prefque  au  milieu  de  ce  grand  efpa- 
ce  5  vous  voyez  le  Soleil  3  qui  eft  le 
conducteur  &c  le  chef  des  autres  pla- 
nètes 5  l'intelligence  &c  la  régie  de 
FUnivers  x  &c  dont  la  grandeur  eft  tel- 
le 5  que  de  ies  rayons  il  éclaire  ,  il 
remplit  tout.  A  fa  fuite ,  &  comme 
pour  Taccompagner  5  font  Vénus  & 
Mercure.  Vous  avez  enfin  la  Lune  , 
dont  le  globe  ri  a  de  lumière  que  ce 
qu'il  en  reçoit  du  Soleil.  Au-deiïbus 
il  n'y  a  plus  rien  3  qui  ne  foit  corrup* 
tible  &  mortel  :  fi  ce  if  eft  les  ames 
humaines  9  préfenc  des  Dieux.  Au- 
delfus  de  la  Lune  tout  eft  (  3  )  éter- 
nel. Quant  à  la  Terre  ,  qui  eft  le  neu- 
vième globe  5  &  qui  occupe  le  cen- 
tre 3  elle  riz  point  de  mouvement  ^ 
elle  eft  placée  au  lieu  le  plus  bas  ;  & 
c'eft  où  tendent  naturellement  tous 
les  corps  entraînez  par  leur  poids. 

beaucoup  d'Anciens  la  croyoîent  habitée 
comme  ia  Terre.  Voyez  Acad.  IL  ,  3^... 


5  io  Pense' es 

Qu&  (6)  curn  intuer er ftupem  ,  ut  mè 
récent  y  Quid  F  hic  ,  inquam ,  quis  efi  f 
qui  complet  aures  meas  tantus  ,  &  tara 
dulcis  Jonus  }  Hic  efi  ,  inquit  ille  ,  qui 
intervallis  conjunttus  imparibus ,  fed  ta- 
men  pro  rata  portione  diflintlis ,  impul- 
fu  y  &  motu  ipforum  orbium  conficitur  : 

(4)  Cap.J. 

(  5  ;  Je  dois  cette  remarque  &  la  fuivante, 
à  M.  Burette ,  que  j'ai  confulté  fur  cette  ma- 
tière ,  comme  celui  de  tous  nos  Savans  qui 
connoît  le  mieux  la  Mufique  des  Anciens, 

Cicéron  ,  conformément  au  fyftéme 
>5  imaginaire  de  Pythagore  ,  compare  ici  les 
„  mouvemens  des  fept  planètes  ,  &  de  l'orbe 
des  étoiles  fixes ,  (  ce  qui  remplit  le  nom- 
5,brede  huit)  aux  vibrations  ou  ébranle- 
„mens  des  huit  cordes,  qui  compofoient 
„  l'ancien  inftrument  appelé  Otiacordc  ,  for*. 
„  mé  de  deux  Tètracordes  disjoints  ,  ou  de 
huit  cordes  en  tout,  qui  y  dans  le  genre 
diatonique  ,  rendoient  ces  huit  fons  de 
„  notre  mufique  ,  mi  ,fa  ,  foly  la  ,7?,  ut  5 
ré ,  mi  :  en  forte  que  la  Lune  ,  la  plus 
baffe  des  planètes  ,  répond  au  mi  ,  le  plus 
grave  des  huit  fons  ;  Mercure y  au  fa;  Vé~ 
nus,  au  fol;  le  Soleil ,  au  la  ;  Mars,  au  fi% 
Jupiter ,  à  Vut  j  Saturne  ,  au  ré  ;  &  l'orbe 
des  étoiles ,  qui  eft  le  plus  élevé  de  tous  * 
,,au  mi)  le  Ton  le  plus  aigu,  &  faifant  l'oc- 
„tave  avec  le  plus  grave.  Ces  huit  fons  j 
53  comme  l'on  voit ,  font  féparez,  de  huit  in- 


DE    C  I  C  E  R  O  N;  J  I  I 

J'étois  faifi  d'étonnemenr  à  la  vue 
d'un  tel  fpeétacle.  Quand  je  me  fus 
un  peu  remis  :  Mais ,  dis-je  à  l'Afri- 
cain ,  quel  eft  ce  fon  fi  éclatant  ,  Se 
fï  agréable  ,  dont  j'ai  l'oreille  rem- 
plie l  C'eft ,  dit-il  y  l'harmonie  qui 
réfulte  du  mouvement  des  fphéres  $ 
&  qui  compofée  (  5  )  d'intervalles 
inégaux  ,  mais  pourtant  diftinguez 
Fun  de  l'autre  fuivant  de  juftes  pro- 
portions 5  forme  régulièrement  par 
le  mélange  des  fons  aigus  avec  les 
graves  >  difFérens  concerts.  Il  n'eft  pas 
poiïïble  en  effet  5  que  de  fi  grands 
mouvemens  fe  falfent  fans  bruit  :  &c 
c'eft  conformément  aux  loix  natu- 
relles 5  que  des  deux  extrêmes  où  fe 
termine  raflèmblage  de  tous  ces  in- 
tervalles ,  l'un  fait  entendre  le  fou 
grave  ,  6c  l'autre  le  fon  aigu.  Par 

„  tervalles  y  fuivant  certaines  proportions  ? 
„  de  manière  que  du  mi  zufa  ,  fe  trouve  la 
n  diftance  d'un  demi  ton  ;  du  mi  au  fol  y 
„  celle  d'une  tierce  mineure  ;  du  mi  au  U  ^ 
celle  d'une  quarte;  du  mi  au  7?,  celle 
„  d'une  quinte  ;  du  mi  à  ïut»  celle  d'une 
„  fîxte  mineure  ;  &  du  mi  au  réj  celle  d'une 
„  feptiéme  mineure  :  lefquels  avec  L'odave^ 
jfe  font  en  tout  fept  accords* 


5 1 1  Pense' es 

qui  actif  a  cum  gravibus  tempérant ,  va* 
rios  dquabiliter  concentus  efficit.  Necenim 
filenûo  tanti  motus  incitarï  pojfunt ,  & 
natura  fert ,  ut  extrema  ex  altéra  parte 
graviter  ,  ex  altéra  autem  acutè  fonent. 
Quam  ob  caufam  jummus  ïlle  cœlïftelli- 
jeri  curfus  ,  cujus  converfio  eji  concita- 
tior  ,  acuto  ,  &  excitato  movetur  fine  : 
graviffimo  autem  hic  lunarts ,  atque  infi- 
mus,  Nam  terra ,  nona  ,  immobilis  ma- 
nens  ,  imâfede  femper  hœret ,  complexa 
médium  mundi  locum.  llli  autem  oïïo 
curfus  ,  in  quïbus  eadem  vis  eji  duorum  9 
feptem  efficiunt  diflinïlos  intervallis  fonos  : 
qui  numerus  rerum  omnium  ferè  nodus 
efi. 

(  6  )  Cicéron  dit  :  llli  autem  ofto  curfus y 
5,  m  quïbus  eadem  vis  eft  duorum  ,  &c.  Sur 
quoi  nous  remarquerons,  que  ces  deux 
mots  ,  eadem  vis  n  pourroient  à  la  rigueur 
fe  prendre  en  deux  fens  difterens ,  ou  pour 
„  les  révolutions  de  deux  aftres  ,  fi  peu  iné- 
,,  gales  entre  eJles  ,  qu'elles  purTent  répon- 
3,  dre  aux  vibrations  de  deux  cordes  de  Foc- 
„  tacorde  montées  àJ'unifîon;  ou  pour  les 
révolutions  de  deux  aftres  ,  dont  l'une  fût 
„  une  fois  plus  rapide  que  l'autre,  &  qui  , 
3,  par  là  ,  répondirent  taux  vibrations  des 
„  deux  cordes  extrêmes  de  Po&acorde ,  c'efl- 
w à-dire,  des  deux  mi ,  qui  font  à  l'oclave 

cette 


dhCicêron.  .  yi  3 
cette  raifon  ,  l'orbe  des  étoiles  fixes , 
comme  le  plus  élevé- ,  &  dont  le 
mouvement  eft  le  plus  rapide  ,  doit 
rendre  un  fou  très-aigu  ;  pendant  que 
l'orbe  de  la  Lune  ,  comme  le  plus 
bas  de  tous  ceux  qui  fe  meuvent -,  doit 
rendre  un  fon  des  plus  graves.  Car 
pour  la  Terre ,  dont  le  globe  fait  le 
neuvième  ,  elle  demeure  immobile , 
&  toujours  fixe  au  plus  bas  lieu,  qui 
eft  le  centre  de  l'Univers.  Ainfii  les 
révolutions  de  ces  huit  orbes ,  deux 
defquelles  (  6  )  ont  même  puillance  , 
produîfent  fept  différens  fons  :  &  il 
n'y  a  prefque  rien  dont  le  nombre 
fepténaire  ne  foit  le  nœud. 

l'un  de  l'autre.  C'eft  dans  ce  dernier  fens 
qu'on  doit  prendre  ïeadem  vis  eft  duornm 
du  partage  latin  ;  tel  qu'il  fe  lit  dans  l'édi- 
tion  de  Grasvius  ,  en  cela  conforme  à  plu- 
fleurs  manufcrits  :  auquel  cas,  tous  les' 
accords  principaux  fe  trouvent  employez, 
„  dans  la  comparaifon.  Au  lieu  que  fi  Ton 
„  ajoute  Mercurii  &  Veneris  à  Yeadem  vis  eft 
„  duorum  ,  comme  on  le  voit  dans  quelques 
éditions  ,  appuyées  auffi  de  l'autorité  de 
,,  quelques  manufcrits,  il  faudra  y  donner 
,,le  premier  fens ,  &  faire  difparoître  l'oc- 
„  tave  pour  y  fubftituer  Funiffon  ,  qui  n'efl: 
M  point  un  accord.  En  effet ,  l'orbe  des  étoi-, 

Dd 


314  Pense*  es 

Quod  âoBi  homïnes  nervis  imitait  9 
atque  càhtibus  ,  aperuere  fibi  reditum  in 
hune  locum  :  ficut  alii ,  qui  prœflanti- 
bus  ingénus  in  vita  humank  divina  ftu-* 
dia  ccluerunt. 

Hoc  fonitu  oppletœ  aures  hominum 
cbfurduerunt  :  nec  efi  ullus  hebetior  fen- 
fus  in  vobis  :  ficut  ubi  Nilus  ad  Ma ,  qu<& 
Catadupa  nominantur ,  -précipitât  ex  al- 
tijfimis  montibus ,  ea  gens  ,  qu&  illum 
locum  accolit  ,  propter  magnitudinem  fo- 
nitîis  y  fenfu  audiendi  caret.  Hic  vero 
tantus  efi  totius  mundi  incitatiffîma  con- 
verfione  fonitus ,  ut  evim  aures  hominum 

„  les  ne  fera  plus  alors  à  Poélave  de  l'orbe 

de  la  Lune  ;  mais  il  n'en  fera  qu'à  la  fep- 
„  tiéme  ,  puifque  Mercure  &  Vénus  étant 

prefque  à  l'uniiTon  ,  à  caufe  du  peu  d'iné- 
,,galité  qui  fe  trouve  dans  leurs  révolu- 
tions, difent  quelques  Interprètes  ;  ils  ne 

feront  l'un  &  f  autre,  qu'environ  à  un  de- 
„  mi  ton  de  la  Lune;  &  par  conséquent  le 
„  {yftéme  des  Aftres  répondra  ,  non  à  l'Or- 
^tacorde,  mais  feulement  à  ÏHeftacorde , 
3,  ou  infiniment  à  fept  cordes ,  compofé  de 
5,  fix  accords  ou  intervalles  ,  &  deftitué  to- 

talement  de  l'o&ave  ,  qui  eft  pourtant 
„  l'une  des  contenances  principales  ,  & 
5,  comme  le  complément  du  (yftême  har- 

monique.  Ce  qui  fait  conjecturer  à  quel- 


DE     ClCERON,         ^  î  5 

On  a  imité  cette  harmonie  célefte , 
foit  avec  des  inftrumens  ,  foit  avec 
la  voix  ;  &  Jes  grands  Muficiens  (  7  ) 
fe  font  par  là  ouvert  vu  chemin  pour 
revenir  ici  ;  de  même  que  tous  ces 
fuM'mes  génies ,  qui  pendant  le  cours 
de  cette  vie  mortelle  ont  cultivé  les 
fciences  divines.  • 

Que  Ci  cette  harmonie  ne  s'entend 
point  fur  la  terre  ,  c'eft  qu'un  Ci  grand 
bruit  a  rendu  les  hommes  fourds. 
Aufîi  le  fèns  de  l'ouïe  eft  le  plus  foi- 
ble  &c  le  plus  obtus  de  tous  les  fens. 
Il  eft  arrivé  de  même  au  peuple  qui 
habite  auprès  des  cataractes  du  Nil , 
d'être  arfburdi  par  l'épouvantable 
bruit  que  fait  ce  fleuve  en  fe  préci- 
pitant du  haut  des  montagnes.  Et 
quant  à  ce  prodigieux  fon  ,  que  tou- 
tes les  fphéres  enfemble  forment  en 
fe  mouvant  avec  tant  de  rapidité  , 
vos  oreilles  ne  font  non  plus  capa- 
bles de  le  recevoir  ,  que  vos  yeux 

„  ques-uns  ,  que  ces  mots  Mercurii  &  Vene- 
„  ris  ,  pourroient  bien  n'être  qu'une  glofe 

écrite  d'abord  à  la  marge  du  manufcrit  , 
„d'où  elle  auroit  enfuite  pafle  dans  le  texte. 

(7)  Amphion,  Linus,  Orphée  ,  &c« 
Dd  ij 


Pense*  es 
capere  non  pojfint  :  fient  intueri  folem  ad- 
n)erfium  nequitis  ,  ejufque  radiis  actes 
vefira  ^fenfufque  vincitur. 

H&c  (  8  )  ego  admirans  ,  referebam 
tamen  oculos  ad  terrant  identidem.  Tum 
Africanus  >  Senlio ,  inquit ,  te  fedem  etiam 
mine  homimim  ae  domum  contemplari  : 
qu<z  fi  tibi  parva  (  ut  efl  )  ita  mdetur  , 
h&c  cœleftia  Jemper  Jpeflato  :  Ma  huma- 
na  contemnito.  7*u  enim  quam  celebrita- 
tem  fermonis  hominum  ,  aut  quam  expe- 
tendant gloriam  confequi  potes  ?  Vides  ha- 
bitari  in  terra ,  raris  &  anguflis  in  lo- 
cis  :  &  in  ipfis  quafi  maculis ,  ubi  ha- 
bïtatur ,  <vaftas  folitudines  interjetas  : 
hojque ,  qui  ineohint  terrant  9  non  modo 
interruptos  ita  ejfe ,  ut  nihil  inter  ipfos 
ab  aliis  ad  alios  manare  poffit  :  fie  d  par  ^ 
tint  obliques  9  partim  averfios  ,  partira 
etiam  adverfos  fiare  vobis  :  à  quibus 
exfçcH are  gloriam  certè  nullam  poteflis. 
Cernis  autem  eandem  terram  ,  quafi 
quibufidam  redimitam,  &  circumdatam 
cingulis  ;  è  quibus  duos  maxime  inter  fie 
diverfios ,  &  eœli  verticibus  ipfis  ex  utra- 
que  parte  fiubnixos  ,  obriguijfe  pruinœ 


(8)  Cap.  6. 


DE    ClCERON.  517 

cîe  foutenir  l'éclat  du  foleil  ,  fi  vous 
le  regardez  fixement. 

Tout  en  m'occupant  de  ces  mer- 
veilles ,  je  ne  laiffbis  pas  de  jeter  tou- 
jours de  temps  en  temps  les  yeux 
fur  la  Terre.  Vos  regards ,  me  dit 
l'Africain  5  cherchent  encore  3  à  ce 
que  je  vois ,  l'habitation  des  mortels. 
Mais  quoi  ?  puifqu  elle  vous  paroît 
fi  petite  ,  comme  effectivement  elle 
l'eft  5  n'ayez  pour  elle  que  du  mépris , 
Se  ne  regardez  jamais  que  le  Ciel. 
Qu'  eft-ce  après  tout  3  que  cette  re- 
nommée ,  que  cette  gloire,  dontl'eC- 
pérance  pourroit  vous  éblouir  ?  Vous 
voyez  que  la  terre  eft  peuplée  dans 
un  bien  petit  nombre  d'endroits  3  qui 
font  chacun  de  peu  d'étendue ,  &  fi 
fort  coupez  par  de  vaftes  folitudes , 
qu'ils  nous  paroiflent  d'ici  comme  des 
taches  répandues  de  loin  à  loin  fur 
votre  globe.  Telle  eft  la  fituation  de 
leurs  divers  habitans  3  qu'ils  ne  font 
point  à  portée  de  commercer  enfeiru 
ble  ;  les  uns  étant  à  l'égard  des  au- 
tres 3  placez  obliquement ,  ou  même 
oppofez  diamétralement  :  &  ceux-ci, 
fans  doute  3  ne  peuvent  rien  pour 

Dd  iij 


3 1 8  Pense*  es 

vides  ,  tnedium  autem  illum ,  &  ma~ 
ximu7n  ,  Jolis  ardore  terreri.  Duo  funt 
habitabiles  :  quorum  aufiralis  Me  ,  in 
quo  qui  injîftunt  >  adverfa  vobis  urgent 
vejîigia  j  nihil  ad  vejlrum  genus  :  hic 
autem  alîer  fubjeflus  aquiloni ,  quem 
încolitis  ,  cerne ,  quhn  tenui  vos  farte 
eontmgat.  Omnis  en'im  terra  ,  qua  coli- 
tur  à  vobis ,  angufta  verticibus ,  lateri- 
bus  latior  ,  parva  quddam  infula  efi  9 
circumfufa  Mo  mari  9  quod  Atlantic um  * 
quod  pâagnum ,  quem  Occanurn  appel- 
lads  in  terris  :  qui  tamen  tanto  nomine  , 
yuàm  fit  parvus  >  vides.  Ex  his  ifjis 

{9)  Virgile ,  Georg.  1 ,  233;  Ovide  ,  Me~ 
iam.  1 ,  49  ;  Pline  ,  II ,  69  ;  tous  les  An- 
ciens ,  en  un  mot  ,  étoient  perfuadez  ,  que 
des  cinq  Zones  il  n'y  en  avoit  que  deux 
d'habitées ,  ni  même  d'habitables.  Leur 
ignorance  à  cet  égard ,  ceflera  de  nous  éton- 
ner ,  fî  nous  confîdérons  qu'aujourd'hui  en- 
core ,  malgré  les  fecours  du  commerce  & 
de  la  navigation  ,  nous  ne  connoifTons  pas, 
à  beaucoup  près  ,  tout  ce  qu'il  y  a  de  pays 
habitez.  Ces  fortes  de  découvertes  font 
l'ouvrage  ,  non  de  l'efprit  humain  ,  mais  du 
temps ,  &  du  hafard. 

(  1  )  Le  Çaucafe  ,  montagne  de  la  Col" 
chide ,  vers  l'embouchure  du  Phafe. 

Le  Gange  d  fleuve  de  l'Inde. 


DE    ClCERON.  319 

votre  gloire.  Remarquez  auflï  ces  Zq* 
nés ,  qui  partagent  le  globe  terreftre# 
Vous  en  voyez  deux ,  qui  font  les 
plus  éloignées  Tune  de  l'autre  ,  & 
précifément  fous  les  deux  pôles  ,.a(îïé- 
gées  de  glaces  &  de  frimas.  Au  milieu 
eft  la  plus  grande ,  brûlée  par  l'ardeur 
du  foleil.  Il  n'y  (  9  )  en  a  d'habitables 
que  deux  :  FAuftrale  >  qui  eft  occupée 
par  vos  antipodes ,  avec  lelquels  vous 
n'avez  nulle  communication  :  &  la 
Septentrionale  y  qui  eft  celle  où  vous 
êtes  fituez.  Or  jugez  combien  eft  min- 
ce la  portion  qui  vous  en  revient 
Car  5  à  prendre  tout  ce  que  contient 
votre  Zone  ,  qui  a  quelque  largeur 
au  milieu  ,  mais  qui  eft  fort  ferrée 
aux  deux  extrémitez  ;  cela  ne  fait 
qu'une  efpèce  de  petite  île  ,  entourée 
de  cette  Mer  que  vous  appelez  l'At- 
lantique y  la  grande  Mer  s  l'Océan  : 
&  dont  y  malgré  ces  titres  pompeux  , 
vous  voyez  quelle  eft  la  petiteflè. 
Votre  renommée  ,  ou  celle  de  quel- 
que autre  Romain  3  a-t-elle  jamais 
pu  >  de  ces  pays  que  vous  connoiflèz  , 
palier  au  de-là  (  1  )  du  Caucafè  ou  du 
Gange  9  montagne  &  fleuve  que  vous 
Dd  iiij 


3  2o  Pense' es 

cultis  ,  notifque  terris ,  num  aut  Mim- 
ant cujufquam  noftrkm  nomen ,  vel  Cau- 
cafum  hune  ,  quem  cernis ,  tranfeendere 
fotuit  y  vel  illum  Gangem  tranfnare  ? 
Quis  in  reliquis  Orientis  9  aut  obeuntis 
folis  ultimis ,  aut  aquilonis  ,  auflrwe  far- 
ttbus  tuum  nomen  audiet  ?  quibus  ampu- 
tatis ,  cernis  frofeSto ,  quantis  in  angu- 
Jiiis  veftra  gloria  fe  dilatari  velit. 

If  fi  (2)  autem  ,  qui  de  vobis  loquun- 
tur ,  qukm  dià  loquentur  ?  Quin  etiam  , 
Jî  eufiat  frôles  illa  futur orum  hominum 
deincefs  laudes  uniufcujufque  noftrvm  à 
fatribus  acceftas  fofteris  frodere  9  ta- 
men  frotter  eluviones  ,  exuflionéfque 
terrarum,  quas  accidere  temfore  certo 
neceffe  efi  ,  non  modo  non  œternam  ,  fed 
m  diuturnam  quidem  gloriam  ajfeqyi 
jojfumus. 

Quid  autem  interefi ,  ab  Us ,  qui  fofleh 
nafeentur ,  fermonem  fore  de  te  ,  cum  ah 
lis  nullus  fuerit ,  qui  ante  nati  fint  ?  qui 
nec  fauciores  ,  &  certè  meliores  fueruni 
viru 


(2)  Cap.  7. 


DE    ClCER&N.  $2.1 

avez  là  fous  les  yeux  ?  Qui  ,  dans  le 
refte  de  l'Orient,  &c  aux  extrémitez 
de  l'Occident  5  du  Septentrion  5  du 
Midi ,  entendra  parler  de  Scipion  ? 
Toutes  ces  parties  de  la  terre  n'étant 
donc  à  compter  pour  rien  par  rap- 
port à  vous  ,  comprenez  à  quoi  fe 
réduit  Fefpace  ,  que  votre  ambition 
fe  propofe  de  remplir. 

Mais  de  plus  :  ceux  qui  parleront 
de  vous ,  combien  de  temps  en  par- 
leront-ils >  Quand  même  la  généra- 
tion fuivante  auroit  envie  de  trans- 
mettre à  une  génération  plus  éloi- 
gnée ,  les  éloges  qu'elle  aura  entendu 
faire  de  nous  :  il  n'eft  pas  polîible 
que  notre  gloire  foit ,  je  ne  dis  pas 
éternelle  ,  mais  de  quelque  durée , 
à  caufe  des  inondations  &  des  incen- 
dies 5  que  le  cours  de  la  nature  doit 
nécessairement  amener. 

Que  vous  importe  d'ailleurs ,  d'avoir 
un  nom  parmi  les  hommes  qui  vous 
fuivront  5  puifque  ceux  qui  vous  ont 
précédé  ?  dont  le  nombre  n'eft  pas 
moindre  ,  &  dont  le  mérite  certai- 
nement a  été  fupérieur  ,  n'ont  point 
parlé  de  vous  ? 


3  22  Pense*  es 

Cum  prœfertim  apud  eos  ipfos ,  à  qui- 
bus  audiri  nomen  nofbrum  potefl  ,  nemo 
unius  anni  memoriam  confequi  poffit  : 
hommes  enim  populariter  annum  tantùm- 
modo  folis  >  id  efi ,  unius  aftri  reditu  me- 
tiuntur  :  cum  autem  ad  idem  ,  un  de 
femel  profetta  funt  >  cuntla  aflra  redie- 
rint ,  eandémque  totius  cœli  defcriptio- 
nem>  longis  intervallis  retiderint  ,  tum 
ille  verè  vertens  annus  appellari  potefl  : 
in  quo  vix  dicere  audeo  ,  quàm  multa 
fecula  hominum  teneantur.  Namque  ,  ut 
olim  deficere  fol  hominibus  ,  exftwguique 
vifus  efi  ,  cum  Romuli  animus  hœc  ipfa 
in  templa  penetravit  :  ita  quandoque  ea~ 
dem  parte  fol ,  eodémque  tempore  iterum 
defecerit  >  tum  fignis  omnibus  ad  idem 
principhtm  ,  ftelUfque  revocatis  ,  expie* 
tum  annum  habeto.  Uujus  quidem  anni 
nondum  vicefîmam  partem  fcito  ejfe  con- 
verfam. 

(  3  )  En  fuppofânt  que  l'époque  de  ce 
Songe  eft  l'année  du  Confulat  de  Manilius  , 
&  que  Romulus ,  félon  le  P.  Petau  ,  mou- 
rut Tan  de  Rome  38,  on  trouve  $68  ans, 
&  puifque  cette  efpace  de  temps  ne  faifolt 
<pas  encore  la  vingtième  partie  d'une  grande 
année,  cela  juftifie  ce  que  l'on  rapporte  de 
Cicéron  dans  le  Dialogue  de  Çaufis  corr* 


DE    ClCEROK.  3  2  5 

Ajoutons  que  tous  ceux  qui  peu- 
vent jamais  vous  connoître  ,  ne  fau- 
roienc  faire  que  votre  mémoire  vive 
feulement  Fefpace  d'une  année.  On 
appelle  en  termes  populaires  une  an- 
née ,  ce  que  le  Soleil ,  qui  n'eft  qu'un 
aftre  feul ,  met  de  temps  à  faire  fou 
cours.  Mais  Tannée  vraiment  com- 
plexe ,  eft  celle  ou  généralement  tous 
les  aftres  revenus  au  même  point 
d'où  ils  étoienc  partis ,  ramènent  après 
un  long  intervalle  de  temps  le  même 
plan  du  Ciel  tout  entier.  Je  n'ofe 
prefque  dire  combien  pour  cela  il 
faut  de  ce  que  vous  appelez  fîécles. 
Autrefois  ,  lorfque  Famé  de  Romulus 
pénétra  dans  ces  lieux ,  il  y  eut  fur  la 
terre  une  éclipfe  de  Soleil.  Quand 
tous  les  aftres ,  toutes  les  planètes  fe 
retrouvant  dans  la  même  pofition  ,  il 
arrivera  que  le  Soleil  au  même  point  9 
au  même  temps ,  s'éclipfera  tout  de 
nouveau  ,  alors  vous  aurez  une  année 
complette.  Or  fçachez  que  préfente- 
ment  (  5  j  vous  n'en  avez  pas  encore 
la  vingtième  partie  de  révolue. 

"Eloq.  cap.  16  ,  que  félon  lui  cette  grande 
année  n'arrive  qu'au  bout  de  11854  ans. 


314  Pensée» 

Quoeirca  fi  reditum  in  hune  lovurft 
defperaveris  ,  in  quo  omniafunt  magnis  3 
&  pr<xftanùbus  viris  :  quanti  tandem  ejî 
ifla  homïnum  gloria  ,  qu<z  pertinere  vix 
ad  iinius  anni  partent  exiguam  poteft  ? 


Igitur  altè  fpeffare  fi  voles  ,  atque 
hanc  fedem  3  &  aternam  domum  con- 
tueri  :  neque  te  fermonibus  vulgi  dederis , 
nec  in  promus  humanis  fpem  pofueris 
rerum  tuarum  :  fuis  te  oportet  illecebris 
ipfa  virtus  trahat  ad  verum  decus.  Quid 
de  te  alii ,  loquantur ,  ipfi  videant  :  fed 
loquentur  tamen.  Sermo  autem  omnis 
Me  y  &  angufiiis  cingitur  lis  regionum  , 
quas  vides  ;  nec  umquam  deulloperen- 
nis  fuit  s  &  obmitur  hominum  interitu  $ 
&  oklivione  pojieritatis  exftingmtur. 


Qua  (  4  )  chm  dixijfet ,  Ego  vero  in« 
quam  ,  o  Africane  9  fi  quidem  bene  me~ 

(4)  Cap,  8, 


DE    C  I  C  E  R  O  N,  325 

Perdez-vous  donc  l'efpérance  de 
revenir  dans  ces  Temples  5  Tunique 
objet  des  grandes  ames  }  Que  vous 
refte-t-il  dès-lors  ,  &  qu'eft-ce  que 
cette  gloire  humaine ,  dont  à  peine 
la  durée  embralfe  quelque  petite  par- 
tie d'une  année  ? 

Vos  regards  au  contraire ,  vos  vœux 
fe  portent-ils  à  cette  demeure  éter- 
nelle }  Que  les  difcours  du  vulgaire 
ne  faflent  point  d'impreiïïon  fur  vous  : 
ne  fondez  point  votre  efpoir  fur  des 
récompenfes  terreftres  :  il  faut  que  la 
vertu  elle-même  vous  attire  par  fes 
propres  charmes  au  véritable  honneur. 
On  parlera  de  vous  dans  le  monde  : 
c'eft  l'affaire  des  autres  ,  de  voir  com- 
ment ils  en  doivent  parler.  Mais  enfin 
leurs  difcours  5  quels  qu  ils  foient  , 
ne  patient  pas  les  bornes  étroites  des 
régions  que  vous  voyez.  Et  d'ailleurs  3 
nulle  réputation  durable.  A  mefure 
que  les  hommes  meurent  y  les  noms 
qui  leur  étoient  connus ,  fe  perdent  3 
&  font  éteints  par  l'oubli  de  la  po- 
ftérité. 

Pour  moi ,  lui  dis-je  alors ,  quoi- 
que depuis  mon  enfance,  marchant 


3 16  Phnse*£s 
ritis  de  patria  quafi  limes  ad  cœli  adîtum 
pat  et  ,  quanquam  à  pueritia  veftigiis  in- 
greffus  patriis ,  &  tuis  ,  decori  veftro  non 
defui  :  nunc  tamen  ,  tanto  prœmio  propo- 
fito ,  enitar  multo  vigilantius. 

Et  Me  y  Tu  vero  enitere  ,  &  fie  ha- 
beto  ,  non  ejfe  H  mortalem  ,  fed  corpus 
hoc.  Nec  enim  tu  is  es ,  quem  forma  ifia 
déclarât  :  fed  mens  cujufque ,  is  efl  quifi 
que  :  non  e a  figura  ,  qu&  digito  démon* 
firari  potefl.  Deum  te  igitur  fcito  ejfe  : 
fiquidem  Deus  efl ,  qui  viget,  qui  fentit , 
qui  meminit ,  qui  providet ,  qui  tam  régit , 
&  moderatur  3  &  movet  id  corpus ,  eut 
prœpofitus  efl ,  quàm  hune  mundum  Me 
princeps  Deus  :  &  ut  mundum  ex  qua- 
dam  parte  mortalem  ipfe  Deus  œternus  , 
fie  fragile  corpus  animus  fempiternus  mo- 
vet. 

(  5  )  Tous  les  Anciens  croyoîent  l'Univers 
incorruptible ,  quant  à  la  matière  ;  c'eft-à- 
dire  ,  ils  croyoîent  que  la  matière  dont  il  efl: 
compofé,  ne  pouvoit  être  anéantie.  Mais  la 
plufpart ,  &  les  Stoïciens  principalement  , 
le  tenoient  corruptible  &  périffable  ,  quant  à  N 
la  forme.  Voyez  de  Vlac>  Philof.  II ,  4, 


DE    ClCERON.  327 

ftir  vos  traces ,  8c  fur  celles  de  mon 
père  ,  je  n'aye  pas  dégénéré  :  cepen- 
dant ,  puifque  l'entrée  du  Ciel  eft 
ouverte  à  ceux  qui  ont  bien  fervi  leur 
patrie  5  déformais  la  vue  d'une  fi  gran- 
de récompenfe  me  fera  redoubler  mes 
efforts. 

Oui ,  reprit-il ,  vous  le  devez  :  8c 
tenez  pour  certain ,  que  votre  corps 
eft  tout  ce  qu'il  y  a  de  mortel  en 
vous.  Quand  je  dis  vous ,  je  n'entens 
pas  cette  figure  qui  nous  tombe  fous 
les  fens.  Tout  homme  eft  ce  qu'il  eft, 
non  par  fon  corps ,  mais  par  fon  ef- 
prit.  Apprenez  5  cela  étant  >  que  vous 
êtes  un  Dieu  :  parce  qu'efFe&ivement 
c'eft  être  un  Dieu ,  que  de  poflféder 
en  foi  la  vie ,  8c  le  fentiment  ;  que 
d'être  capable  de  mémoire  5  8c  de 
prévoyance  ;  que  d'avoir  fur  le  corps  ? 
à  la  conduite  duquel  on  eft  prépofé  , 
tout  autant  d'empire  ,  qu'en  a  le  fou- 
verain  Dieu  fur  l'Univers.  Aufïï  maî- 
tre de  gouverner  ce  corps  fragile ,  & 
de  le  mouvoir  à  votre  gré  5  que  l'eft 
ce  Dieu  éternel  de  gouverner  8c  de 
mouvoir  l'Univers ,  qui ,  à  certains 
égards ,  n'eft  pas  moins  (  5  )  corrup- 
tible que  votre  corps. 


3i§  Pensées 

Nam  quod  femper  movetur ,  dternttm 
efi  :  quod  autem  motum  affert  alicui  , 
quôdque  ipfum  agitatur  aliunde  ;  quan- 
do  finem  habet  motus  9  Vivendi  finem  ha- 
beat  necejfe  efi.  Solum  igitur  >  quod  fefe 
movet ,  quia  nunquam  deferitur  à  fe\  nun- 
quant  ne  moveri  quidem  définit  :  quin 
etiam  cœteris  ,  quœ  moventur  ?  hic  fons , 
hvc  principium  efi  movendu 


Principio  autem  nulla  efi  origo.  Nam 
ex  principio  oriuntur  omnia  :  ipfum  au- 
tem nulla  ex  re  alia  nafcï  potefi  :  nec 
enim  id  effet  principium  ,  quod  gignere- 
tur  aliunde.  Quod  fi  nunquam  oritur  , 
ne  occidit  quidem  unquam.  Nam  princi- 
pium exftinttum ,  nec  ipfum  ab  alto  re- 
nafcetur  ,  nec  ex  fe  aliud  creabit ,  fi  qui" 
dem  neceffe  efi  k  principio  oriri  omnia. 

Ita fit  >  ut  motus  principium  ex  eo  fit , 
quod  ipfum  à  fe  movetur  :  id  autem  nec 
nafci potefi  ,  nec  mori  :  vel  concidat  omne 

(6)  J'ai  effayé  dans  ma  Traduâion  de 
la  première  Tufculane  ,  chap*  23  ,  de  mon- 
trer par  où  ce  raifonnement  de  Platon  eft 
peu  concluant ,  ou  même  dangereux. 

Un 


DE   ClCERON.  3  2£ 

Un  être  qui  fe  (  6  )  meut  toujours  % 
exiftera  toujours.  Mais  celui  qui  don- 
ne le  mouvement  à  un  autre  ,  &c  qui 
le  reçoit  lui-même  d'un  autre ,  ceflè 
néceiïàirementd'exifter ,  lorfqu'il  perd 
fon  mouvement.  Il  n'y  a  donc  que 
Fêtre  mû  par  fa  propre  vertu ,  qui  ne 
perde  jamais  fon  mouvement ,  parce 
qu'il  ne  fe  manque  jamais  à  lui-mê- 
me. Et  de  plus  il  eft  pour  toutes  les 
autres  chofes  qui  ont  du  mouvement , 
la  fource  &  le  principe  du  mouve- 
ment qu'elles  ont. 

Or  qui  dit  principe ,  dit  ce  qui  na 
point  d'origine.  Car  c'eft  du  principe 
que  tout  vient ,  &  le  principe  ne  fau- 
roit  venir  de  nulle  autre  chofe.  Il  ne 
feroit  pas  principe ,  s'il  venoit  d'ail- 
leurs. Et  n'ayant  point  d'origine  5  il 
n'aura  par  conféquent  point  de  fin. 
Car  il  ne  pourrait  y  étant  détruit  ,  ni 
être  lui-même  reproduit  par  un  autre 
principe ,  ni  en  produire  un  autre  , 
puifqu'un  principe  ne  fuppofe  rien 
d'antérieur. 

Ainfi  le  principe  du  mouvement  eft 
dans  l'être  mû  par  fa  propre  vertu, 
Principe  qui  ne  fauroit  être  5  ni  pro- 

Ee 


3jo  Pense*  es 

cœlum ,  omnlfque  natura  confîflat  necejfe 
eft  ,  nec  <vim  ullam  nancifcatur  9  quâ  >  ut 
•primo  impulsa  y  moveatur., 


Cùm  (  7  )  pateat  igitur  <zternum  id 
ejje  ,  quod  à  fe  ipfo  moveMur ,  quis  eft  , 
qui  hanc  naturam  animis  ejfe  tributam 
neget  ?  Inanimum  eft  enim  omne ,  quod 
fulfu  agitatur  externo  :  quod  autem  ani- 
mal eft  ,  id  motu  cietur  interiore ,  &  fiio* 
Nam  hœc  eft  natura  propria  anima, ,  at~ 
que  vis.  Qua  fi  eft  una  ex  omnibus  9  qu& 
Jèfe  moveat  :  neque  nata  eft  certè  ^  Gr 
àterna  eft. 


Hanc  tu  exerce  in  optïmis  rébus*  Sunt 
autem  optim<z  cura  ,  de  falute  patria  : 
quibus  aghatus  >  &  exercitatus  animus  * 
veloctks  in  hanc  fedem  9  &  domum  fuam 
jpervoUbit. 

Idque  ocyhs  facïet  »  fi  jam  tum ,  cnt® 

(7)  Cap.  9é 


DE    ClCERON.  3}I 

duît  ,  ni  détruit.  Autrement  il  faut 
que  le  ciel  &c  la  terre  foient  boulever- 
fez ,  &  qu  ils  tombent  dans  un  éternel 
repos ,  fans  pouvoir  jamais  recouvrer 
une  force  ,  qui  5  comme  auparavant , 
les  falîè  mouvoir. 

Il  eft  donc  évident ,  que  ce  qui  fe 
meut  par  fa  propre  vertu  ,  exiftera 
toujours.  Et  peut-on  nier  que  la  fa- 
culté de  fe  mouvoir  ainfi ,  ne  foit  un 
attribut  de  Tarne  ?  Car  tout  ce  qui 
n'eft  mû  que  par  une  caufe  étrangère, 
eft  inanimé.  Mais  ce  qui  eft  animé  y 
eft  mû  par  fa  propre  vertu ,  par  fon 
a£Hon  intérieure.  Telle  eft  la  nature 
de  Pame ,  telle  eft  fa  propriété.  Donc 
famé  étant  de  tout  ce  qui  exifte  ,  la 
feule  chofe  qui  fe  meuve  toujours 
elle-même  ;  concluons  de  là  qu  elle 
n'eft  point  née  5  6c  qu'elle  ne  mourra 
jamais. 

Occupez-la  dignement.  Rien  de 
mieux ,  que  de  travailler  au  falut  de 
la  patrie.  Une  ame ,  que  ces  fortes 
de  foins  auront  occupée ,  revient  d'un 
vol  plus  rapide  dans  ce  lieu-ci  a  qui  eft 
fon  véritable  féjour. 

Vous  lui  donnerez  encore  plus  d'à-* 
E  e  ij 


332.  Pense' es 

erit  inclufus  in  corpore,  emïnehït  foras % 
&  ea  9  quœ  extra  erunt ,  contemplans  9 
quant  maxime  fe  à  corpore  abjlrahet* 


Namque  eorum  animl ,  qui  Je  corporis 
voluptatibus  dediderunt  ,  earumque  fa 
quafî  miniftros  prœbuerunt  ,  impulfuque 
libidvnum  <voluptat\bus  obedientium  ,  deor- 
rum  &  hominum  jura  violaverunt  :  cor* 
poribus  elapfî  c'ircum  terrant  ipfam  vo- 
letant ur  :  nec  hune  in  locum ,  nifimultit 
çxagitati  feculis  >  revertuntur. 

llle  difcejfit  :  ego  fomno  folutus  fum* 


DE    ClCERON.  3  3f 

gilité  ,  fi  ,  pendant  qu  elle  eft  renfer- 
mée dans  le  corps  ,  vous  faites  que 
fouvent  elle  en  forte  par  la  contem- 
plation des  objets  céleftes ,  &  qu  elle 
ait  le  moins  qu  il  fe  peut^de  commer- 
ce avec  lès  fens. 

A  Fégard  de  ces  ames  fervilement 
livrées  au  plaifir  5  8c  qui ,  pour  n'é- 
couter que  la  voix  des  paffions ef- 
claves  de  la  volupté  ,  auront  violé 
toutes  les  loix,  &  divines,  &  humai- 
nes ;  leur  partage  3  lorfqu  elles  forti- 
ront  du  corps  5  fera  d'errer  autour  de 
la  terre ,  &  de  ri  obtenir  qu'après  une 
punition  de  plufieurs  fiècles  ,  leur  re- 
tour en  ces  lieux. 

Après  ces  paroles  ,  l'Africain  dif- 
garut  :  &  moi  3  je  me  réveillai* 


334 


P  E  N  S  E*  E  S 


XI L 

QUO  D  fi  taies  (i)nos  natura  ge- 
nuijfec  ,  ut  eam  ipfam  intueri  & 
perfpicere ,  eadémque  optimâ  duce  cur- 
fum  vit<&  conficere  pojfemus  :  haud  erat 
Janè ,  quod  quifquam  rationem  ac  doc~ 
trinam  reqaireret.  Nunc  parvulos  nobis 
dédit  ignicuios ,  quos  celeriter  malts  mo- 
ribus  opinionibufque  dcpravatis  fie  refi 
tinguimus  ,  ut  nufquam  natura  lumen 
appareat.  Sunt  eriim  ingeniis  nofiris  Je- 
mina  innata  virtutum  :  qm  fi  adolef- 
cere  liceret ,  ipja  nos  ad  beatam  vitam 
natura  perduceret.  Nunc  autem ,  fimul 
atque  editi  in  lucem  &  fufcepti  fumus  , 
in  omni  continuo  pravitate  &  in  fum~ 
ma  opinion um  perverfitate  verfamur  :  ut 
penè  cum  lafte  nutricis  errorem  fuxijfe 
<videamur.  Cum  veroparentibus  redditi  > 
demum  magiflris  traditi  fumus  ,  tum  ita 
<variis  imbuimur  erroribus  ,  ut  vanitati 
veritas*  &  opinionï  confirmât^  natura 


<0  Tufcul.III.  x. 


/ 


DE    ClCERON.  335 


P  en  se9  es  Diverses. 

ON  n'auroit  eu  befoin  5  ni  de  pré- 
ceptes ,  ni  d'étude ,  d  l'homme 
nailloit  avec  la  faculté  de  bien  voir  la 
Nature  elle-même ,  &  quel  chemin 
cet  excellent  guide  voudroit  nous  faire 
tenir.  Mais  elle  ne  nous  donne  que 
de  foibles  lueurs  ,  qui  bien-tôt  vien- 
nent à  être  Ci  fort  obfcurcies  par  la  cor- 
ruption des  mœurs  ,  &:  par  de  fauflès 
idées  ,  que  le  flambeau  de  la  Nature 
ne  paroît  plus.  Ces  femences  de  ver- 
tu ,  avec  lefquelles  nous  naifibns  ,  fuf- 
Ëroient  pour  nous  rendre  la  vie  heu- 
reufe  >  fi  nous  leur  laiiïions  la  liberté 
de  croître  &c  de  fructifier.  Mais  à  peine 
refpirons-nous  ?  que  c'eft  pour  ne  rien 
voir  3  pour  ne  rien  entendre  5  qui  ne 
foit  pernicieux.  Vous  diriez  que  nous 
fuçons  Terreur  avec  le  lait  de  la  nour- 
rice. Remis  entre  les  mains  de  nos 
parens,  &  livrez  enfuite  à  des  maî- 
tres 3  nous  recevons  tant  de  mauvai- 
fes  impreffions  3  qu  enfin  la  force  du 
préjugé  remporte  fur  les  principes  de 


Î3<>  Pense'ss 
ipfa  cedat.  Accédant  etiam  poëu:  qui 
ckm  magnam fpeciem  doUrin&>  fapientia* 
que  pra  fe  tulerunt,  audiuntur,  leguntur» 
edifcuntur  ,  &  inh&refcunt  penitus  in 
mentibus.  Cum  <vero  accedit  eodem  quaft 
maximus  quidam  magifier ,  populus ,  at~ 
que  omnis  undique  ad  vida  confentiens 
multitudo  ,  tum  plané  inficimur  opinio* 
num  pravitate  ,  à  naturaque  defcifci* 
mm. 


K&9 

C^tetis  (  %  )  fpecimen  efto.  Quoi 
jt  efi ,  tenemus  omnia.  Ut  entra  cupidité* 
tibus  principum  &  vitiis  infici  filet  tota  ci- 
mtas  \fic  emendarl  &  corrigi  continentiœ. 
Ptr  magnus  ,  L.  Lucullus  ,  ferebatur 
quàm  commodifflmè  refpondijfe cimejfet 
ebjetla  magnificenîia  mlU  Tufculanœ  > 
duo  fe  habere  vicinos  :  fuperiorem ,  equi- 
tem  Romanum  3  inferiorem ,  liber  tinumi 
quorum  cum  ejfent  magnifier  villa ,  con- 
wdifibiopOYtere,  quodï\s  y  qui  inferions 

C  2.) De  Legib.  III.  13.  14; 

fa 


DE     C  I  C  E  R  O  N,'  357 

la  Nature ,  &  le  menfonge  fur  la  vé- 
rité, Joignez  à  cela  les  Poètes  :  on  fe 
laifle  prévenir  d'une  haute  eftime  pour 
teur  favoir ,  on  les  écarte ,  on  les  lit , 
on  les  apprend  par  cœur  ,  &  leurs  le- 
çons ne  s'oublient  point.  Joignez-y 
encore  la  principale  école  ,  qui  eft  le 
monde  :  c'eft  bien  là  que  nous  ache- 
vons de  nous  gâter  l'efprit ,  &c  que 
nous  perdons  abfolument  de  vue  la 
Nature,  parmi  cette  multitude  d'hom- 
mes ,  qui  tous ,  d'un  commun  accord , 
fe  portent  au  mal» 

Que  les  Grands  foient  un  modelle 
pour  le  Public.  Tout  ira  bien ,  fi  cela 
eft.  Pour  infedter  la  ville  entière ,  il 
fuffit  que  leurs  paiïions  &  leurs  vices 
éclattent  :  comme  aufïï ,  pour  y  met- 
tre la  réforme  ,  c'eft  allez  qu'ils  fe 
contiennent.  On  reprochoit  à  Lucul- 
lus ,  homme  du  premier  rang ,  d'avoir 
fi  magnifiquement  bâti  à  Tufculum,  & 
là-deHus  il  fit  une  réponfe  qu'on  trou- 
voit  fort  belle  :  Qu'il  avoit  pour  voi- 
fins  ,  plus  haut,  un  Chevalier  Ro- 
main, &  plus  bas ,  le  fils  d'un  AfFran- 

Ff 


5  3  S  Pense'  es 

ordinis  ejfent ,  liçeret.  Non  vides,  Lu~ 
culle  y  à  te  id  ipfum  natum  9  ut  illi  cupe~ 
vent ,  quibus  id ,  fi  tu  non  faceres ,  non 
liceret.  Quis  enimferret  ijlos  ,  cum  vide- 
ret  eorum  villas  fignis  &  tabulis  refertas  , 
partira  piblicis  ,  partim  etiam  facris  & 
religiofis  ?  quis  non  frangent  eorum  libi* 
dines  j  n  'fi  illi  ipfi,  qui  e as  franger e  de- 
berent ,  eifdem  tenerentur  ?  Nec  enim 
tantum  mali  efi  peccare  principes ,  (  quan<* 
quam  e(l  magnum  hoc  per  fe  ipfum  ma- 
lum  )  quantum  illud,  quod  permulti  irni* 
tatores  principum  ex'fiunt. 


Nam  licet  vider  e ,  fi  velis  replicare 
memoriam  temporum ,  qualefcunque  jum- 
mi  civitatis  virifuerint , .  talem  civitatem 
fuiffe  :  qmcunque  mutatio  morum  in  prin- 
cipes extiterit ,  eandem  in  populo  fecu- 
tam.  Idque  haud  paulo  efi  vérins  , 
quàm  quod  Flatoni  noftro  placet ,  qui 


DE    CîCÉRON,  }  ^  £ 

thi  ,  lefquels  étant  fuperbement  lo- 
gez tous  les  deux  ,  on  pouvoit  bieil 
lui  pafïèr  ce  qui  îv  étoit  pas  défendu  à 
des  gens  de  moindre  condition.  Mais  5 
Lucullus ,  ne  voyez-vous  pas  que  c'eft 
vous  qui  leur  en  avez  fait  naître  l'i- 
dée ,  dontj  fi  votre  exemple  ne  les 
autorifoit  pas  5  on  leur  feroit  un  cri- 
me ?  Verroit-on  tranquillement  ?  que 
des  çens  de  cette  forte  eûlTènt  des 
maifons  de  campagne  remplies  de  fta- 
tues  Se  de  tableaux  ,  qui  appartien- 
nent 5  ou  à  des  monumens  publics  , 
ou  à  des  temples  ?  Quel  foulèvemenc 
contre  un  tel  défordre5fï  ceux  qui  de- 
vroient  l'arrêter ,  n'y  tomboient  pas 
eux-mêmes  ?  Car  5  que  les  Grands  s'é- 
cartent de  la  règle ,  c'eft  un  mal  >  qui , 
tout  confïd érable  qu'il  eft  par  lui-mê- 
me, l'eft  infiniment  plus  ,  en  ce  qu'ils 
ont  quantité  d'imitateurs. 

Rappelez  -  vous  la  mémoire  des 
temps  paflfez  ,  8c  vous  verrez  que  ce 
qu'ont  été  les  Grands  5  le  refte  des  Ci- 
toyens l'a  toujours  été.  Quelque  chan- 
gement qu'il  y  ait  eu  dans  les  mœurs 
des  Grands  ,  le  peuple  s'y  ell  confor- 
mé. Et  cette  obfervation  eft  bien  plus 


3  40  P  E  N  S  e'  E  S 

muficorum  cant'éus  ait  mutatis  ,  mutarî 
cwuatum  flatus.  Ego  autem  nobilium  vi~ 
ta  vittilque  mutât®  ,  mores  mutari  civi- 
tatum  puto.  Quo  perniciofius  de  republica 
merentur  vitiofi  principes ,  quod  non  fo- 
tUm  vitia  concipiunt  ipfi ,  fed  ea  infun- 
dunt  in  cwitatem  :  neque  folkm  obfunt , 
quod  ipfi  corrumpuntur ,  fed  etiam  quod 
corrumpunt ,  plufque  exemplo ,  qukm  pec- 
cato  nocent. 

Ille  (  3  )  quidem  princeps  ingenii  & 
dottrina  Plato  ,  tum  denique  fore  beatas 
refpublicas  putavit ,  fi  aut  dotli  ac  fa- 
pientes  homines  eas  regere  cœpiffent  ;  aut 
ii ,  qui  regerent ,  omne  fuum  fiudium  in 
dottrina  ac  fapientia  collocaffent.  Hanc 
conjuntlionem  vi délie et  poteflatis  ac  fa~ 
pientu  9faluti  cenfuit  civitatibus  ejfe  poffe. 

(  3  )  Ad  Q.  Fratr.  I.  ep.  I.  cap.  io. 

Socrates ,  ckm  effet  {  4  )  ex  eo  qu&fitumf 
Archelaum ,  Perdiccœ  filiuin,  qui  tum 

(4)Tufcul.  V.  12. 


DE    C  I  C  E  R  O  N.  1 

certaine  que  celle  de  Platon  ,  qui  pré- 
tend qu'un  nouveau  genre  de  Mufi- 
que  ,  eft  capable  d'altérer  les  mœurs. 
Pour  moi  ,  je  crois  que  cela  eft  atta- 
ché à  la  manière  dont  vivent  les 
Grands.  Ainfi  les  Grands  qui  vivent 
mal  ,  font  doublement  pernicieux 
à  l'Etat  ;  car  non  feulement  ils  ont 
des  vices  ,  mais  ils  les  communi- 
quent :  non  feulement  ils  font  corrom- 
pus ,  mais  ils  corrompent  :  &  l'exem- 
ple qu'ils  donnent  ,  eft  pire  que  le 
mal  qu'ils  commettent. 

Platon ,  ce  beau  génie  ,  &  ce  f  avant 
homme  >  difbit ,  qu'enfin  un  jour  les 
peuples  feroient  heureux ,  s'il  arrivoit 
ou  que  des  Sages  fuffent  choifis  pour 
gouverner  5  ou  que  la  fagelTe  fût  la 
Feule  étude  5  le  feul  objet  de  ceux 
qui  gouvernent.  Qu'en  effet  ,  pour 
opérer  le  falut  public  ,  il  faut  que  la 
&ge(fe  8c  la  puiflànce  foient  réunies. 

On  demandoit  à  Socrate  ,  fi  le  fils 
de  Perdiccas    Archelaiis  ,  qui  paffoit 

F  f  iij 


54^  Pense'  es 

fortunatiffimus  haberetur ,  nonne  beatum 
putaret  ?  Haud  fcio  5  inquit  :  nunquam 
enim  cum  eocollocutus  fum.  Ain  tu  ? 
an  tu  aliter  id  fcire  non  potes }  Nullo 
modo.  Tu  igitur  ne  de  Perjarum  quidem 
rege  magno  potes  dicere ,  beatâjne  fil  ? 
An  ego  pollum  ,  cùm  ignorem  5  quàm 
fît  do<5tus  ,  quàm  vir  bonus  ?  Qitid  ? 
tu  in  eo  fitarri  vitam  beatam  putas  ?  Ita 
prorfus  exiftimoj  bonos  3  beatos  :  im~ 
probos ,  miferos.  Miferergo  Archelaus? 
Certè  y  fi-  injuftus. 


Extenuantur  (  5  )  magnificentia  & 
fumptus  epularum,  quodparvo  cultuna- 
titra  contenta  fit.  Etenim ,  quis  hoc  non 
videt ,  defideriis  ifla  condiri  omnia  ?  Da* 
rius  in  fuga  ,  cum  aquam  turbidam  & 
cadaveribus  inquinatam  bibijfet  >  nega>- 
vit  unquam  fe  bibijfe  jucundihs.  Nun~ 
quam  m délice t  fi  tiens  biberat.  Nec  efu- 
riçns  ftolemms  ederat  :  cui  cùm  pera~ 

(5)  Tufcul.  V.  J4. 


DE    GlCERoN.  345 

alors  pour  l'homme  le  plus  heureux  , 
étoit  heureux  en  effet.  Je  n'en  fais 
rien ,  dit- il ,  car  je  ne  lui  ai  jamais  par- 
lé. Quoi  ?  vous  n'avez  point  d'autre 
règle  pour  en  juger  ?  Aucune.  Vous  ne 
pourriez  donc  pas  dire  non  plus  9  fi  le 
grand  Roi  de  Perfe  eft  heureux  ?  Hé 
le  pourrois-je ,  put  [que  j'ignore  à  quel  point 
il  efl  favant ,  &  homme  de  bien  ?  Préten- 
dez-vous que  ce  Toit  là  ce  qui  fait  la 
félicité  ?  Oui ,  [ans  doute  ,  je  crois  les 
gens  de  bien  ,  heureux  \  &  les  méchans  , 
malheureux.  Archelaus  l'eft  donc  ?  Oui 
certainement  ,  s  il  ejl  injufte. 

Puifque  la  nature  fe  contente  de 
peu ,  à  quoi  bon  une  table  fervie  avec 
fomptuofité  5  &  avec  profufion?  Car 
ne  fait-on  pas  que  le  meilleur  atfai- 
fonnement  5  c'eft  l'appétit  ?  Darius , 
dans  fa  déroute ,  réduit  à  boire  d'une 
eau  bourbeufe  ,  &  infe&ée  par  des 
corps  morts  5  dit  qu'il  n'avoit  jamais 
bû  avec  tant  de  plaifir.  C'eft  qu'il  n'a- 
voit jamais  bû  ,  prelfé  par  la  foif. 
Ptolémée  ,  de  même  ,  n'avoit  jamais 
connu  la  faim  3  lorfqu'en  parcourant 

F  f  iiij 


344  P  E  N  S  E*  E^S 

grand  JEgyptum ,  comïtibus  non  confe- 
cutis  ,  cibarius  in  cafa  panis  datus  ejfei% 
nihil  vifum  efi  Mo  pane  jucundius* 


Etfi(6)  omnis  cognitio  multis  efi  ob- 
firuBa  difficultaùbus  ,  Vaque  efi  &  in  ip- 
fis  rébus  obfcuritas ,  &  in  judiciis  nofiris 
infirmitas ,  ut  non  fine  caufa>  &  doBif- 
fimi  &  antiquiffimi  invenir  e  fe  pojfe ,  qxiod 
cuperent ,  diffifi  fini  s  tamen  nec  Mi  de- 
fecerunt  ,  neque  nos  fiudium  exquirendi 
defatigati  relinquemus  ,  neque  noftra  difi 
putationes  quidquam  aliud  agunt ,  nifi  ut 
in  utramque  partent  dicendo  &  audkndo 
eliciant ,  &  tanquam  exprimant  aliquid  9 
quod  aut  verum  fit  >  aut  ad  id  quant  pro« 
ximè  accédât.  Neque  in  ter  nos  &  eos  > 
qui  fi  feire  arbitrantur ,  quidqyaminter- 
efi ,  nifi  quod  Mi  non  dubitant  ,  fytm  ea 

{6)  Académie^  IL  j.  Cicéron  parle  îcï 
des  Académiciens  ,  &  il  ne  faudroit  que  ce 
paflage  feul ,  pour  détruire  le  fentiment  de 
quelques  Modernes ,  qui  prennent  les  Aca- 
démiciens pour  des  Pyrrhoniens. 


DE     Cl  CE  R  0  N.  3-45 

PEgypte ,  un  jour  qu'il  n'avoit  pas  fes 
gens  avec  lui ,  il  ne  trouva  dans  une 
cabane  que  du  pain  bis  ,  qui  lui  parut 
le  plus  délicieux  mets  ,  dont  il  eût 
goûté  de  fa  vie. 

fOfe>î 

Toute  connoilîance  eft  bouchée  par 
mille  difEcultez  :  8c  les  chofes  font 
tellement  obfcures  d'elles  -mêmes , 
nous  n'avons  que  de  fi  foibles  moyens 
pour  en  juger  ?  que  les  hommes,  les 
plus  doétes  qu'il  y  eut  jamais  y  ont 
craint  ,  8c  avec  raifon  ,de  manquer 
le  but  qu'ils  fe  propofoient.  Mais  ils 
ne  laiflérent  pourtant  pas  de  continuer 
leurs  recherches  :  &  nous  y  de  même, 
fans  perdre  courage  ,  nous  continue- 
rons les  nôtres.  Le  feul  motif  qui 
nous  engage  à  difputer,  &  pour  8c 
contre  y  c'eft  afin  que  ces  difcuffions 
enfantent  la  vérité  ,  ou  du  moins  ce 
qui  en  approche  le  plus.  Et  fi  nous 
différons  de  ceux  qui  prétendent  la 
polféder  ,  ce  n  eft  qu'en  ce  qu'ils 
croient  voir  dans  leurs  opinions  une 
certitude  abfolue  ;  tandis  que  nous , 
dans  lès  nôtres  5  nous  ne  voyons 


54^  P  E  N  S  e'  E  S 

ver  a  fint  qu&  défendant  :  nos  probabilia 
multa  habemus ,  qu&  Jequi  facile  ,  af 
firmare  vïx  poffumus. 

Hoc  autem  liberiores  &  folutiores  fu- 
mus  ,  quod  Integra  nobis  efi  judicandi 
-pote/ras:  nec ,  ut  omnia,  qu<t  pr<tfcripta 
&  quafi  imper ata  fint ,  defendamus  >  ne- 
cejjîtate  UÎla  cogimur. 

Nam  catteri  primiim  antè  tenemur  ad- 
firicli ,  quàm ,  quid  effet  optimum ,  judi- 
care  potuerunt.  Deinde  infirmiffimo  tem- 
pore  Atatis  aut  obfecuti  amico  cuidam , 
aut  un  a  alicujus^uemprimum  audierunt, 
oratione  capti ,  de  rébus  incognitis  judi- 
cant ,  & ,  ad  quamcunque  Junt  difcipli- 
nam  quafi  tempefiate  delati ,  ad  eam  9 
tanquam  ad  faxum ,  adbœrefcunt. 


Nam ,  quod  dicunt  omnta  fe  credere 
ci ,  quem  judicent  fuiffe  fapientera ,  pro- 
barem ,  fi  ïd  ipfum  rudes  &  indoBijudi- 
care  potuiffent.  Statuere  enim  ,  qui  fit 
japiens ,  vel  maximè  videtur  effe  Japien- 
tis.  Sed,  ut  potuerint ,  potuerunt  omni- 
bus rébus  auditis ,  cognhis  ctiam  rtiiquo- 


DE    ClCERON.  347 

qu'une  certaine  probabilité  ,  qui  peut 
bien  nous  fervir  de  règle ,  mais  qui 
ne  fait  pas  une  conviction. 

Toujours  maîtres  de  nos  jugemens  y 
nous  confervons  une  parfaite  liberté  , 
Se  nous  ne  connoiflons  point  l'o- 
bligation de  foutenîr  des  îentimens  y 
qui  nous  aient  été  dictez  y  Se ,  pour 
ainfi  dire  5  commandez. 

Quant  aux  autres ,  ils  fe  trouvent 
liez  à  un  parti  5  avant  que  d'avoir  pu 
difeerner  fi  c'eft  le  bon.  Ou  gagnez 
par  un  ami ,  dans  un  âge  qui  n'eft  ca- 
pable de  rien  ,  ou  feduits  par  le  dis- 
cours du  premier  maître  qu'ils  enten- 
dent ,  ils  jugent  de  ce  qu'ils  ne  con- 
çoivent pas  5  &  ils  embraflent  une 
fede  au  hafard  ,  comme  dans  une  tem- 
pête nous  embraiïons  le  premier  ro- 
cher, où  les  vents  &  les  flots  nous 
jettent. 

Quelqu'un,  dont  le  grand  favoir^ 
difent-ils  ,  leur  étoit  connu  ,  a  mé- 
rité toute  leur  confiance.  Je  les  eu 
louerois  5  s'ils  avoient  pu ,  étant  igno- 
rans  eux-mêmes ,  fe  connoître  au  fa- 
voir  de  quelqu'un.  Car  5  pour  pou- 
voir décider  qu'un  homme  eft  favant  * 


3  4^  P  £  N  S  EV  E  S 

rurn  fentemiis.  Judicaverunt  autem  re 
femel  audita  >  atque  ad  unius  je  auiïorU 
tatem  contulerunt.  Sed  nefcio  quo  modo 
flerique  errare  malunt,  edmque  fenten- 
txam  i  quam  adamaverunt  9  fugnacijfimè 
defendere  ,  qukm  fine  pertinacia ,  quid 
conftanùjfvme  dicatur ,  exquirert. 


Vt{j)magijlratibm  léger ,  ita  populo 
fr&funt  magiftratus  :  veréque  dici  fotejî* 
magiftratum  legem  ejfs  loquentem  s  legem 
nutem  s  mutum  magiftratum. 

(7)DeLegib.  III,  U 

Huxc  (  fenatori  )  jujfa  tria  (  8  )funt  t 
ut  adfit  s  nam  gravitaient  tes  habet  r 
cùm  frequens  or  do  efi  :  ut  loco  dicat , 
id  eft,  rogatus:  ut  modo ,  ne  fit  wfinkus 


(  8)  De  Legib.  111.18^ 


de  Ciceron;  349 
ii  £aut  qu'on  fâche  beaucoup.  Et  quand 
même  ils  l'auroient  pu  5  encore  fal~ 
loit-il  fe  mettre  au  fait ,  &  favoir  ce 
que  penfent  les  autres  fedes  :  au  lieu 
de  fe  rendre  au  premier  mot  d'un 
homme  feul.  Mais  la  plufpart  des 
gens  3  je  ne  fais  pourquoi  ,  aiment 
mieux  fe  tromper  5  &  combattre  opi- 
niâtrément  pour  une  opinion  de  leur 
goût,  que  de  chercher  fans  entête^ 
nient  la  vérité. 

Ainfi  que  les  loix  font  au  delïus  des 
Magiftrats  ,  les  Magiftrats  font  au 
derfus  du  peuple  ;  &  Ton  peut  dire 
avec  vérité  ,  que  le  Magiftrat  eft  une 
loi  parlante  ;  &  la  loi  y  un  Magiftrat 
muet. 

On  demande  trois  chofes  d'un  Sé- 
nateur. Qu'il  affifte  ^  car  plus  Taflem- 
blée  eft  nombreufe  ,  plus  les  délibé- 
rations en  ont  de  poids  8c  d'éclat. 
Qu'il  parle  à  fon  rang ,  c'eft-à-dire , 
lorfqu'il  eft  interrogé.  Qu'il  preferive 
des  bornes  à  fon  difeours  ;  car  la  pré- 


350  Pense*  es 

nam  br évitas  non  modo fienatorisfied  etiam 

eratoris  >  magna  laus  eft  infententia. 

Ut  qui/que  (  9  )  eft  vir  optimm  ,  ita 
difficillimè  efie  alios  improbos ,  fit/pica- 
tur* 

(  9  )  Ad  Q.  Fratr.  I.  ep.  L  cap  4. 

Nec  vero  (  1  )  Ma  parva  vis  naturœ 
eft  y  rationtfique ,  qubd  unum  hoc  animal 
fientit  9  quid  fit  or  do  ,  quid  fit  quod  de* 
ceat  y  in  faûis  ,  dittifique  qui  modus.  Ita* 
que  eorum  ipfiorum,  qu<z  adfpettu  jen- 
tiuntur ,  nullum  aliud  animal  pulchritu* 
dinem  ,  venuftatem  ,  convenientiam  par" 
tium  Jentit  :  quam  fimilitudinem  naiura , 
ratioque  ab  oculis  ad  animum  transfèrent, 
multo  etiam  magis  pulchritudinem ,  con- 
fiantiam ,  or  dinem  in  confiliis  ,  faïïtjque 
confier  vandum  putat  :  cavétque ,  ne  quid 


(  1  )  Offic,  1. 4* 


DE    ClCERON,  J  5  X 

cifioii  eft  un  grand  mérite  ,  non  feu- 
lement dans  le  Sénateur  5  mais  même 
dans  rOraceur. 

Plus  on  eft  honnête-homme,  plus 
on  a  de  peine  à  foupçonner  les  autres 
de  ne  l'être  pas. 

Un  effet  fingulier  de  la  Nature ,  & 
de  cette  Raifon  qu  elle  a  donnée  en 
partage  à  l'homme  ,  c'eft  qu  il  eft  de 
tous  les  animaux  le  feul  qui  ait  une 
idée  de  Tordre  5  de  la  décence  ,  d'une 
règle  à  obferver  dans  les  adions  Se 
dans  les  difeours.  Aufïï  eft-il  le  feul  , 
qui  dans  les  objets  dont  les  fens  peu- 
vent juger,  foit  touché  du  beau,  & 
fâche  ce  que  c'eft  qu'agrément  3  ce 
que  c'eft  que juftefle  des  proportions, 
Et  ces  mêmes  idées  5  dont  fes  yeux 
font  frappez  9  fa  Raifon  les  lui'  fait 
appliquer  aux  opérations  de  Famé.  Il 
conçoit  que  la  beauté  5  la  règle  5  Tor- 
dre ,  font  encore  bien  plus  à  ménager 
dans  fes  projets ,  dans  les  démarches  ; 
8c  attentif  à  n'oublier  jamais,  la  dé- 


35*  Pense*  es 

ïndecore ,  effœminatéve  faciat  :  tum  in 
omnibus  &  opinionibusy  &  fattis ,  ne  quid 
libidinosè  aut  faciat,  aut  cogitet. 

Sp.  Carvilio  (  z  )  graviter  claudicanti 
ex  roulmre  ob  rempublicam  accepte ,  & 
ob  eam  caujam  verecundanti  in  pubH" 
cum  prodire ,  mater  dixit  :  Quia  pro- 
dis  ,  mi  Spuri ,  ut  quotiefcunque  gra- 
dum  faciès  5  tories  tibi  tuarum  viftu- 
tum  veniat  in  mentem^ 

(i)  Be  Or  ai.  II.  61. 

Fublium  (  3  )  Scipionem ,  eum ,  qui 
primus  A  fric  anus  appellatus  eji  y  dicere 
folitum  fcripfît  Cato ,  Nunquam  fe  mi- 
mis  otiofum  etîè ,  quàm  cum  otiofus  : 
nec  minus  folum  ,  quàm  cùm  folus 
effet.  Magnifica  vero  vox ,  &  magno 
<viro  y  ac  fapiente  digna  :  quœ  déclarât , 
illum  &  in  otio  de  negotiu  cogitare,  &  in 
folitudine  fecum  loqui  folitum  ;  ut  ne  que 
ceffaret  unquamy  &  interdum  colloquio  al- 
terius  non  egeret.  îtaque  dut  res ,  qu<t 

(j)Offic.  III.  1. 

cence  5 


deCiceron.  353 
Cêftce ,  à  ne  montrer  aucune  foibleflè , 
il  ne  fe  permet  de  rien  penfer ,  de  rien 
faire  d'irrégulier. 

Un  coup  que  Spurius  reçut  dans 
une  bataille ,  l'avoit  rendu  boiteux  à 
un  point  qu'il  fe  faifoit  une  peine  de 
parokre  en  public.  Paroijfex.  >  lui  dit 
fa  mère ,  afin  que  chaque  pas  que  vous 
ferez,  ?  mon  cher  enfant ,  vous  fajfe  ref- 
fouvenir  de  votre  bravoure. 

Je  ne  fuis  jamais  moins  feul  qu'étant 
feul ,  ni  plus  occupé  que  quand  je  ri  ai 
rien  a  faire  y  difoit  fouvent  celui  des 
Scipions  5  qui  le  premier  a  porté  le 
nom  d'Africain.  On  lit  cela  dans  Ca- 
ton.  Par  ces  belles  paroles ,  fi  dignes 
d'un  grand  homme ,  8c  d'un  homme 
fage  y  on  voit  que  Scipion,  ne  connoif- 
fant  point  l'oifiveté  ;  employoit  fon 
loifir  à  méditer  des  projets  ;  &  fe  par- 
lant à  lui-même ,  n'a  voit  pas  befoin  de 
compagnie  pour  avoir  de  l'entretien. 
Ainfi  le  manque  d'occupation  ,  &  la 
fblitude  >  deux  chofes  qui  rendent  les 

Gg 


5:j"4  Pense'es 

languorem  afferunt  c&teris  ,  illnm  acut*- 

bant ,  otium  &  folitudo. 

Nunquam  (  4.  )  mehercule  ego  neque 
fecunias  iftorum  ,  neque  teEla  magnifica  ^ 
neque  opes  >  neque  imperia ,  neque  eus  £ 
qitibus  maxime  adfirïtiifunt ,  voluptates- 
in  bonis  rébus  aut  expetendis  ejfe  du  xi  :: 
quippe  chm  viderem^rebus  bis  circumfluen- 
tibus ,  ea  t amen  de fider are  maxime  >  qui- 
bus  abundarent.  Neque  enim  expie tur  un- 
quam ,  nec  fatiatur  cupiditatis  jîiis  :  neque 
folum  ea  qui  habent  y  libidine  augendi  cru- 
ci  an  tur  yfed,  etiam  amittendi  metu.  In  quo, 
equidem  continentijfimorum  hominum,  ma- 
jor um  nofirorum^  fœpe  requiro  pruden- 
tiam  ,  qui  hœc  imbe cilla  &  commutabilia* 
-pecuniœmembra  ,  verbo  bona  putaverunt 
appellanda ,  cltm  re  M  faftis  longe  aliter 
judicaviffent.  Toléfine  bonum  cuiquam 
malo  ejfe  ?  aut  potejl  quifquam  in  abun- 
dantia  bonorum  ipfe  ejfe  non  bonus  ?  Atqui 
ijîa  omnia  talia  videmus  ,  ut  etiam  im- 
probi  habeant  ^  &  obfint  prcbis.  Quanir 


(4.)  Farad,  I.^  ir, 


DE    ClC  Ï'R  ON.  fyf 

àutrcs  parelfeux  y  étoient  un  aiguillon 
pour  lui. 

Je  ne  comptai  jamais  pour  de  vé- 
ritables biens ,  ni  les  tréfors  ,  ni  les 
palais  5  ni  ces  places  qui  nous  donnent 
tin  grand  crédit  5  ou  qui  nous  mettent 
l'autorité  en  main  ?  ni  ces  plaifirs  , 
dont  les  hommes  font  efclaves.  J'ai 
toujours  vu  que  la  même  avidité  fe 
confervoit  au  milieu  de  l'abondance  : 
car  la  foif  des  paflions  ne  fe  ralïafie, 
ne  s'étanche  jamais  :  &  Ton  eft  tour- 
menté 5  non  feulement  par  l'envie 
d'acquérir  3  mais  par  la  crainte  de 
perdre.  Auffi  n'approuvé-je  pas  fort 
nos  ancêtres  ?  qui  étoient  la  vertu 
même  >  d'avoir  donné  le  nom  de  biens 
à  des  richeflfes  frivoles  &c  périflables  : 
eux  ,  dont  la  conduite  faifoit  aflez 
voir  qu'ils  en  jugeoient  tout  autre- 
ment. Un  bien  pourroit-il  être  nuifi- 
ble  quelquefois  ?  ou  l'homme  qui  pof- 
fede  abondamment  ce  qui  eft  bon  , 
pourroit-il  lui-même  n'être  pas  bon  i 
Or  ces  prétendus  biens  font  de  nature 
à  être  le  partage  du  crime  5  &  la  ruine 

G  g  ij 


5,56  Pen  s  e'es 

ubrem  licet  irride  at ,  fi  quis  vult  ;..  pluî 
apud  me  tamen  <vera  ratio  valebit ,  quant 
<vulgi  opinio.  Ne  que  ego  un  quant  bon  a 
perdidijfe  d'wam  ,  fi  quis  pecus  aut  fupel- 
leUilem  amiferit  :  neque  non  fiepe  lauda- 
ho  fapientem  illum ,  Biantem ,  ut  opinor  3 
qui  numeratur  in  feptem  ;  cujus  cum  pa~ 
triam  Frienen  cepiffet  hoftis ,  c&terique  ita 
fugermt ,  ut  multa  de  fuis  rébus  fecum 
afpor tarent  s  cum  effet  admonitus  à  quo* 
dam ,  ut  idem  ipfe  faceret  :  Ego  v^rô  , 
inquit ,  facio.  Nam  omnia  mea  porto 
mecum.  Me  h&c  ludihria  fortuna,  ne, 
Jua  quidem  putavit ,  qu&  nos  appellamus 
eùam  bona.  Quid  efl  igitur  ,  qmret 
aliquis  >  bonum?  Quod  reftum ,  &  ho^ 
neftum ,  &  cum  minute  eft  >  idfalum  opi* 
nor  Bonum. 


Inprimis  (y  )  conflituendum  ejf9  quos 
nos ,  &  quales  effe  velimus ,  &  in  qm 
génère  vit  &  :  qu<z  deliberatio  ejl  omnium 
difficillima.  Ineunte  enim  adolefcentiâ^ 


DÊ    GlCERON.  ^57 

de  la  vertu.  Qu'on  me  trouve  donc  ri- 
dicule ,  fi  Ton  veut  :  je  ne  laifferai  pas 
d'écouter  la  droite  Raifon  ,  pluftôt 
que  les  préjugez  vulgaires  :  je  ne  dirai 
point  d'un  Homme  qui  perd  fes  trou- 
peaux 3  ou  fes  meubles  ?  qu'il  perd 
les  biens  :  &  fou  vent  je  répéterai  avec 
éloge  la  réponfe,  je  crois,  de  Bias, 
l'un  des  fept  Sages.  Après  la  prife  de 
Priéne  fa  patrie  r  les  vaincus  3  eo> 
fuyant ,  câchoient  d'emporter  une  par- 
tie de  leurs  effets.  Quelqu'un  l'aver- 
tit d'en  faire  autant,  jiufli  fais-jv ,  dit- 
il.  J'emporte  tout  ce  qui  ejl  à  moi.  Il 
ne  regardoit  pas  feulement  comme 
quelque  chofe  qui  fût  à  lui ,  ces  jouets 
de  la  fortune  ,  que  nous  ofons  appeler 
des  biens,  Qu'eft-ce  donc r  me  direz- 
vous ,  qui  mérite  ce  nom  ?  Je  ne  re- 
connais pour  tel ,  que  ce  qui  eft  con- 
forme à  la  juftice  >  à  l'honneur,  &c  m 
la  vertu. 

Voyons  d'abord  ce  que  nous  vou- 
lons être  ;  quel  genre  de  vie  nous  voiw 
Ions  embralïer.  Rien  de  fi  difficile 
que  de  bien  prendre  fon  parti.  On  eft 


5*5  S  Pensées 
Gum  efl  maxima  imbecillitas  confilii ,  tum 
id  fibi  quifque  genus  &tatis  dégrada  con- 
flituit ,  quod  maxime  adamavit.  Itaque 
antè  implicatur  aliquo  certo génère  curfii- 
que  vivendi,  qukm  potuit  ,  quod  opti- 
mum effet ,  judicare.  Nam  quod  Hercu- 
lem  Prodicium  dicunt  (  ut  efl  apud  Xeno- 
phonîem  )  cum  primkm  pubefceret  (  quod 
tempus  a  natura  ad  deligendum  y  quam 
quifque  viam  Vivendi  fît  ingreffurus  >  da- 
tum  efl  )  exiffe  in  folitudinem ,  atq?te  ibi 
fedentem  ,  dm  fecum  multàmque  dubitaf- 
fe  y  cnm  du  as  cerner  et  vias ,  imam  Vb- 
luptatis  >  alter am  Virtutis ,  utram  ingredi 
melius  effet  :  hoc  Herculi ,  Jovis  fatu  edi- 
to  ,  potuit  fort affe  contingere  :  nobts  non 
item  >  qui  imitamur  ,  quos  cuique  vifum 
efl ,  atque  ad  eorum  fludia  tnflitutdque 
impellimur . 

Ad  hanc  autem  rationem  quoniam 
maxïmam  vim  natura  habet  ,  fortuna. 
proximam  :  utriufque  omnino  ratio  ha- 
benda  efl  in  de  lige  n  do  génère  vit  <z  ;  fed 
natura  magis  :  multo  enim  &  firmior  efl0 
&  conflantior. 

(6)  Ceft-à-dire  ,  félon  ce  oui  eft  rappor- 
té d'Hercule  par  le  Sophifle  Frodicus. 


DE    ClCERON,  f  5  9 

jeune  ,  on  n'a  point  encore  le  juge- 
ment formé  ,  chacun  fe  tourne  du 
côté  où  fon  goût  le  porte.  Ainfi  ren- 
gagement fe  trouve  pris T  avant  que 
l'on  fût  capable  de  juger  quel  auroit 
été  le  mieux.  Xénophon  raconte  qu  a 
Fâge  où  le  poil  vient  au  menton  y  âge 
où  il  elt  naturel  qu  on  falîe  choix  d'un 
état  5  l'Hercule  (  6  )  de  Prodicus  alla 
dans  un  defert ,  où  deux  routes  fe  pré- 
fentérent  à  lui ,  celle  de  la  Volupté  r 
ôc  celle  de  la  Vertu.  Qu'à  la  vûe  de 
ces  deux  routes ,  affis  &  rêveur  ,  il. 
fut  long-temps  à  examiner  laquelle 
méritoit  la  préférence.  Je  veux  bien 
croire  cela  d'Hercule,  fils  de  Jupiter  : 
mais  ce  n'eft  pas  ce  qui  fe  pratique 
communément.  On  cherche  à  le  mou- 
ler fur  quelqu'un ,  &  on  a  envie  de 
faire  comme  on  voit  que  d'autres  ont. 
fait. 

Pour  nous  déterminer  avec  fagefTe  5 
nous  avons  premièrement  à  confulter 
lios  difpofitions  naturelles  -y  Se  fecon- 
dement  ,  la  fituation  de  notre  fortune* 
Mais  nos  difpofitions  fur -tout;  car 
elles  font  bien  moins  capables  de  chan- 


$6<>  P  E  N  S  B*E  S 

Fhilippim  (  7  )  quidem  Macedonum 
regem ,  rébus  geflis  &  gloriâ  fuperatum 
à  filio  s  facilitate  &  humanitate  videa 
Jùperiorem  fuijfe.  Itaque  alter  femper 
rnagnus ,  alter  fœpe  turpiffîmus  fuit  :  u& 
reUè  préLcipere  videantur ,  qui  monent  y 
ut  quanib  fuperiores  fumus ,  tanto  nos  ge- 
ramus  fummijfîks. 

(7)0fEc.I.  z6* 

Adhibenda  (  8  )  efl  qu&dam  reverentia* 
adversks  homines  5  &  optimi  cujufque 
&  reliquorum.  Nam  negligere  quid  de  fe 
qui/que  fentiat ,  non  fotum  arrogantis  efi  %. 
jid  etiam  omnino  dijfolutu 

(  8  )  Ibid.  *8. 

Xerxes  (  9  )  quidem  refertus  omnibus 
prœmiis  donjfque  fortunœ  >  non  equitatu , 
non  pedefiribus  copiis  ,  non  navium  mul- 

&  l  Tufcul.  V.  7. 

Philippe  y. 


DE  ClCERON. 


Philippe  3  Roi  de  Macédoine  ,  fut 
un  Conquérant  moins  fameux  que 
Ion  fils  :  mais  il  l'emporta  de  beau- 
coup en  bonté  ,  en  humanité.  Jamais 
la  vraie  grandeur  ne  fe  démentit  en 
lui  :  au  lieu  que  dans  la  vie  de  fon 
fils  ,  il  y  eut  de  vilaines  taches.  On  a 
bien  rai  fou  de  nous  dire  5  que  plus 
nous  fommes  au  deiïus  des  autres  , 
plus  il  nous  convient  d'être  modeftes 
ôc  retenus. 

Refpe&ons  les  hommes ,  &  non- 
feulement  les  honnêtes-gens ,  mais  le 
public  en  général.  Pour  méprifer  ce 
qu'il  penfe  de  nous  y  il  faut  plus  que 
de  l'orgueil  -,  il  faut  ne  conferver  pas 
un  refte  de  probité  &c  d'honneur. 

roi» 

Xerxès  ,  à  qui  la  Fortune  avoit 
prodigué  toutes  fes  faveurs ,  puillan-f 
tes  armées  ,  flottes  nombreufes  ,  tré- 
fors  inépuifables ,  n'étant  pas  encore 
fatisfait  >  propofa  un  prix  à  qui  pour- 


Pensées 
tuudine  ,  non  infnito  pondère  auri  con- 
tenais ,  prœmium  propofuit ,  qui  inveniffet 
novam  voluptatem.  Quâ  ipsâ  non  fuit 
contentus  :  neque  enim  unquam  finem  in- 
ternet libido.  Nos  vellem  pr&mio  elicere 
poffemus  9  qui  nobis  aliquid  attulijfet  , 
quo  hoc  firmius  crederemus  :  V'xrtutem 
ad  beatè  vivenàum  fe  ipsâ  ejfe  conten* 
tam. 


Qu&  efi  ifia  (  i  )  in  commemoranda 
pecunia  tua  tam  infolens  ojientatio  ? 
fohifne  tu  dives  \  Pro  dît  immortales  ! 
egone  me  audivijfe  aliquid  ,  &  didicijfe  , 
non  gaudeam  ?  Solûfne  tu  dives  ?  Qjiid fi 
ne  dives  quidem  ?  qaid  fi  pauper  etiam} 
Quem  enim  intelligimus  divitem  ?  aut>  hoc 
verbum ,  in  quo  homme  ponimus }  Opinor 
in  eo  y  cui  tanta  poffeffw  efl ,  ut  ad  liber  a- 
liter  vivendum  ,  facile  contentus  fit  ;  qui , 
nihil  qu<trat ,  nihil  appetat ,  nihil  optet 
ampliks.  Animus  aportet  tuus ,  fe  judi- 
cet  divitem  ,  non  hominum  fermo ,  neque 
pojfejfiones  tua  :  nihil  fibi  deejfe  putet  > 


(i)Parad.  VI,  i. 


D!    ClCERONf.  36*3 

roic  trouver  un  nouveau  plaifîr.  On 
lui  en  trouva  ,  dont  il  ne  fut  pas  en- 
core content ,  parce  qu'en  effet  la  foif 
du  plailir  eft  infatiable.  Pour  moi  5  je 
fouhaiterois  qu'en  propofant  auiïi  une 
récompenfe ,  on  pût  exciter  quelqu'un 
à  découvrir  une  nouvelle  raifon  5  qui 
achevât  de  nous  convaincre  >  que  pour 
vivre  heureux ,  il  ne  faut  qu  être  ver- 
tueux. 

Par  ce  faftueux  ,  par  cet  înfolent 
récit  que  vous  (2)  faites  de  vos  richeC 
les,croyez-vous  perfuader  qu'il  n'y  ait 
que  vous  de  riche  ?  Jufte  Ciel  !  je  me 
ferois  cultivé  l'efprit  en  pure  perte  ? 
Vous  feul  êtes  riche  ?  Mais ,  fi  vous 
ne  l'étiez  pas  ?  Mais  ,  fi  même  vous 
étiez  pauvre  ?  Car  queft-ce  qu'on 
entend  par  un  homme  riche  ?  Je 
m'imagine  qu'on  veut  dire  quel- 
qu'un à  qui  fon  bien  fuffit  pour  vivre 
honorablement  ,  &  dont  les  defirs  fe 
bornent  à  ce  qu'il  a.  Vos  immenfes 

(  2,  )  On  croit  que  ceci  regarcîoit  Crafîus  5 
le  plus  riche  particulier  de  fon  temps. 

H  h  ij 


5  G\  Pensées 
nihil  curct  ampliks.  Satiatus  eft ,  aut 
contentus  etiam  pecunia  ?  concedo  ,  dïves 
es.  Sin  autem.pr  opter  aviditatem  pecunia, 
nullum  qu&ftum  turpem  putas ,  cum  ifti 
ordini  ne  honeftus  quidem  pojfit  ejje  nllus  : 
fi  quotidie  fraudas  ,  decipis  ,  pofcis  ,  pa- 
cifceris ,  aufers  ,  eripis  :  fi  focios  fpolias  , 
éirarium  expilas  :  fi  teftamenta  amie  or  um 
>expe£las ,  aut  ne  expe&as  quidem,  at 
ipfe  fuppoms  :  hœc  utrum  abundantis ,  an 
egentis  figna  funt  ?  Animas  hominis ,  di~ 
ws9  non  arça  appellari  folet.  Quamvis 
illa  fit  plena ,  dura  te  inanem  videbo  ,  di- 
vitem  non  putabo.  Etenim  ex  eo  ,  quan- 
tum cuique  fatis  eft  ,  methmtur  homi- 
nés  divitiarum  modum.  Filiam  quis  ha- 
bet?  pecuniâ  eft  opus.  Duas?  majore. 
Tlures  ?  majore  etiam.  Et  fi ,  ut  aiunt  > 
Danai  quinquaginta  fint  filU  :  tôt  dotes 
magnam  qu&runt  pecuniam.  Quantum 


(  3  )  Il  n'étojt  permis  à  un  Sénateur  de 
faire  aucune  forte  de  trafic. 


DE    ClCERON,  36^ 

revenus ,  &  ridée  qu'on  en  peut  avoir , 
ne  décident  pas  de  votre  opulence.  Vo- 
tre cœur  en  peut  décider  lui  feul.  Rien 
ne  le  tente ,  il  ne  connoîc  nul  befoin  5  il 
eft  raflafié ,  ou  du  moins  content  ?  Vous 
êtes  riche  ,  je  l'avoue.  Mais  fi  vous 
ne  trouvez  aucune  manière  de  gagner 
honteufe  5  vous  qui  êtes  d'un  rang 
pour  lequel  (  3  )  il  n'y  en  a  point  d'hon- 
nête ;  fi  tous  les  jours  c'elt  quelque 
fourberie  nouvelle  ,  quelque  traité 
frauduleux  ,  quelque  tour  de  fripon , 
quelque  vol  ;  fi  vous  pillez  5  &  les 
Alliez ,  &  le  Tréfor  public  ;  fi  vous 
mandiez  des  Teftamens  ,  qui  vous 
foient  favorables  ,  ou  fi  même  vous 
en  fabriquez  :  dites-moi  ,  font- ce  là 
des  fignes  d'opulence  ,  ou  d'indigent 
ce  >  C'eft  le  coeur  5  ce  n'eft  pas  le  cof* 
fre ,  qui  fait  l'homme  pécunieux.  En 
vain  le  coffre  regorgera  d'or  &  d'ar- 
gent 3  fi  le  cœur  n'elt  pas  rempli.  On 
doit  mefurer  fes  richelïès  à  fes  befoins^ 
A-t-on  une  fille  ?  il  faut  avoir  de  quoi 
la  marier.  Pour  deux  ,  il  faudra  en- 
core plus.  Pour  un  plus  grand  nom- 
bre 5  encore  plus.  Et  fi ,  comme  Da* 
naiïs  5  on  en  avoit  cinquante  ,  tant  de 

H  h  iij 


$66  Pense*  es 

enirn  cuique  opus  efl  ,  ad  id  accommoda- 
tar  ,  ut  anîè  dixi  ,  divitiarum  modus. 
Qui  igitur  non  filias  plures ,  fed  irwume- 
rabiles  cupiditates  habet ,  quœ  brevi  tem- 
pore  maximas  copias  exhaurire  poffint  > 
hune  quomodo  ego  appellabo  divitem  > 
ckm  ipje  etiam  egere  je  fentiat  ? 


Sit  (  4  )  hic  Jermo  ,  in  quo  Socratici 
maxlmè  excellunt ,  lenis ,  miniméque  per- 
îinax.  Infit  in  eo  lepos.  Nec  vero  >  tan- 
quant  in  pojfeffionern  fuam  venerit ,  ex- 
cludat  alios  :  fed  cum  reliquis  in  rébus  , 
tum  in  fermone  communi ,  wicijfuudinem 
non  iniquam  putet.  Ac  videat  in  primis , 
quibus  de  rébus  loquatur  :  fi  feriis  ,  fie- 
*veritatem  adhibeat  s  fi  jocofis ,  léporem. 
In  primtfque  provide at ,  ne  fiermo  vitiura 
aliquod  indicet  inejfe  in  moribus  :  quod 
maxime  tum  filet  evenire ,  cum  fludiosè 
àx  abfentibus  detrahendi  causa  ,  aut  per 
ridicnlum  ,  aut  fieverè  ,  maledicè  ,  con- 
tumelioféque  dicitur.  Habentur  autem 
pkrumque  fermones  aut  de  domefiieis  ne- 


(4)  Offic.  I.  37. 


DE     ClCERON.  367 

dots  iroicnt  loin.  Car  le  befoin ,  en- 
core une  fois ,  eft  ici  la  règle.  Un  hom- 
me qui  aura  donc  ,  ne  difons  pas  plu- 
fieurs  filles  ,  mais  des  paffions  fans 
nombre,  capables  d'abforber  en  peu 
de  temps  les  plus  amples  patrimoines, 
eft-il  riche  ?#Il  ne  fent  que  trop  lui- 
même  fa  pauvreté. 

Parlons  avec  cette  douceur  ,  qui 
diftinguoit  les  difciples  de  Socrate. 
Jamais  d'opiniâtreté.  Toujours  des 
grâces.  Qu'on  ne  s'empare  point  de 
la  converfation  ,  ainfi  que  d'un  do- 
maine qui  feroit  à  nous  en  propre  : 
mais  la ,  comme  ailleurs  ,  fouffrons 
que  chacun  ait  fon  tour.  Paroiffons 
graves ,  ou  enjouez  à  propos ,  félon 
que  la  matière  le  demande.  Prenons 
garde  fur-tout  à  ne  pas  donner  mau- 
vaife  opinion  de  nous  :  ce  qui  ne  man- 
que guère  d'arriver  à  ceux  qui  ne  mé- 
nagent pas  les  abfens  ,  &  qui  fe  font 
un  plaifir,  ou  de  faire  rire  à  leurs 
dépens ,  ou  de  les  cenfurer  ,  de  les 
noircir,  de  les  mettre  en  pièces.  Or- 
dinairement la  converfation  roule ,  ou 
H  h  iiij 


3 68  Pense3  es 

gotns  ,  aut  de  repitblica  ,  aut  de  artîum 
(iudiis  atque  doffrwâ.  T)anda  igitur 
opéra  cft  ,  ut  eriam  fi  aberrare  ad  alla 
cœperit ,  ad  htc  revocetur  oratio  :  jed  , 
vitcunque  aderunt  :  neque  enim  cmnes 
iifdem  de  rébus  ,  nec  omnï  ^empore  ynec 
fimiiiter  deleffiamur.  Ariimadvertendum 
eft  eùam  ,  quatems  fermo  délégation em 
habeat  :  &  ,  ut  incipiendi  ratio  fuerit , 
ita  fit  definendi  modus. 


Ihemiftocles  (  5  )  cum  confuleretur  9 
utrkm  bono  v'tro  pauperi ,  an  minus pro^ 
bato  diviti  filiam  collocaret  :  Ego  verô  y 
inquit  y  malo  virum  y  qui  pecuniâ  egeat  3 
quàm  pecuniam  3  quœ  viro. 

(5)  °ffic*  II*  z0* 

Tr&clarè  (  6  )  Socrates  >  hanc  mam 
étd  gloriam  p>rox\mam  &  quafî  compen* 


(6)  Ibid.  Cap.  11. 


DE    CTCERON.  369 

far  nos  propres  affaires  s  ou  fur  les  af- 
faires publiques  5  ou  fur  quelque  point 
d'érudition  :  &  quand  elle  s'écarte  3 
il  eft  bon  de  la  ramener  à  quelqu'un 
de  ces  objets  :  mais  félon  l'occaîion  : 
car  tout  le  monde  n'aime  pas  à  par- 
ler des  mêmes  chofes  ;  &c  ce  qui  plaît 
le  plus  dans  un  temps ,  peut  ne  pas 
également  plaire  dans  un  autre.  Ajou- 
tons que  pour  ne  pas  ennuyer  ?  quel- 
que raifon  que  l'on  ait  eue  d'entamer 
le  difcours  5  il  faut  favoir  le  finir. 

On  demandoit  à  Thémiftocle,  fi 
deux  hommes  recherchoient  fa  fille  5 
l'un  pauvre  ,  mais  d'une  probité  re- 
connue ;  l'autre  riche ,  mais  d'une 
réputation  équivoque  ,  lequel  il  pré- 
féreroit  ?  y  aime  mieux  3  dit-il ,  un  hom- 
me [ans  argent ,  que  de  r argent ,  &  point 
d'homme. 

Pour  arriver  à  la  gloire  par  le  plus 
court  chemin  ,  appliquons-nous ,  di- 
foit  très-bien  Socrate ,  à  être  réelle- 
ment ce  que  nous  avons  envie  de 


$J0  P  E  N  S  E*  E  S 

diariam  dicebat  ejfe  ,  fi  quif  id  ageret  l 
ut ,  qualis  haberi  vellet ,  talis  ejjet.  Qùod 
fi  qui  fimulatione  ,  &  inani  ojîentatione , 
&  fitlo  non  modo  fermone  ,  fed  etiam 
vultu  ,  Jlabilem  fe  gloriam  confequi  pojfe 
rentur  ,  vehementer  errant.  Ver  a  gloria 
radices  agit ,  atque  etiam  propagatur  : 
fitta  omnia  celeriter  ,  tanquam  flofculi , 
décidant ,  nec  fimulatum  potefi  quidqaam 
ejfe  dhaurnum* 

Prœclarè  (  7  )  epifiola  quadam  Aie- 
xandrvim  filium  Fhilippus  accufat ,  quod 
largitione  benevolentiam  Macedonum  con- 
fettetur.  Qux  te  ,  malum  5  inquit,  ra- 
tio in  iftam  fpem  induxit ,  ut  eos  tibi 
fidèles  putares  fore,  quos  pecuniâcor- 
rupifles  ?  An  tuid  agis,  utMacedo- 
nés  non  te  regem  fuum  ,  fed  mini- 
ftrum  8c  pra^bitorem  fperent  fore  î 

(7)  offic.  II  ,  i?. 

Noflrd  (  S  )  duodecim  Tabitlœ  cUm  per- 
faucas  res  capite  fanxiffent  ,  in  his  ham 

(8)  Fragm.  lib.  VI  ,  de  Rep. 


DE    ClCERON.  37I 

paraître.  On  fe  trompe  fort,  fî  Ton 
le  flatte  de  pouvoir  conftamment  mé- 
riter l'eftime  des  hommes  par  de  vains 
dehors ,  par  un  mafque  de  vertu,  par 
un  air  5  par  un  langage  étudié.  Tout 
ce  qui  n'eft  qu'apparence  >  dure  peu  : 
ce  font  des  fleurs  5  qui ,  à  peine  éclo- 
fes,  tombent  de  l'arbre  :  mais  la  vé- 
ritable gloire  tient  à  de  profondes  ra- 
cines 5  &c  croît  toujours. 

Philippe ,  fur  ce  qu'Alexandre  fon 
fils  cherchoit  à  gagner  le  cœur  des 
Macédoniens  par  des  largefles,  lui  en 
fit  des  reproches ,  &  avec  raifon.  Oh 
eft  donc  votre  efprit  ,  lui  écrivoit-il , 
de  croire  que  des  hommes  que  vous  aurez* 
corrompus  à  force  d'argent ,  vous  feront 
fidelles  ?  Votre  deffein  efl-'xl  >  que  les  Ma- 
cédoniens comptent  que  vous  ferez.  >  non 
leur  Roi  >  mais  leur  Tréforier  9  leur 
valet  ? 

Parmi  les  cas  puniiïables  de  mort , 
que  nos  douze  Tables  reftreignent  à 
un  bien  petit  nombre  >  celui-ci  en  eft 


372.  P  E  N  S  E*  E  S 

quoque  fanciendam  putaverunt ,  Si  quîs 
occentaviiFet  y  five  carmen  condi- 
diilèt  5  quod  infamîam  afferret  5  fla- 
gitium ve  alteri.  Prœclarè.  Judicïts  enim , 
ac  magïjlratuum  difceptationibus  legitï- 
mis  propofitam  vitam  ,  non  poetarum  in- 
geniis  habere  debemus  s  nec  probrum  au- 
dire  y  nifieklege>  ut  refpondere  liceat  > 
&  judicio  deféndere. 

Velle  (  9  )  quod  non  deceat ,  id  ipfum 
miferrimum  eft  :  nec  tam  rniferum  efl  , 
non  adipifci  quod  velis  ,  qudm  adipifci 
velle  quod  non  oporteat. 

(  5>  )  Fragm.  Hortenf. 

'ïhemifiocîes  (  1  )  fenur  Sertphio  eut" 
dam  in  jurgio  refpondijfe ,  cum  ille  di- 
xijfet  >  non  eum  fuâ  ,  fed  patriœ  gloriâ 
Jplendorem  ajfecutum  :  Nec  hercule  , 
inquit^  fi  ego  Seriphius  eilem  ,  nobi- 
lis  :  nec  tu  y  fi  Athenienfis  efles ,  cla- 
rus  unquam  fuilîès. 

(  ï  )  DeSenecî.  Cap.  3. 
(2)  Sériphe  ,  aujourd'hui  Serfino  ,  eft 
une  mauvaife  petite  île  de  l'Archipel. 


DE     ClCERON.  J7J 

tin  9  De  chanter  ,  ou  de  compofer  des 
vers,  foit  injurieux,  foit  diffamatoires* 
Et  cette  loi  eft  fort  fage.  Car  c'eft  à 
la  Juftice,  c'eft  aux  Magiftrats  que 
nous  femmes  refponfables  de  notre 
conduite  ,  &  non  aux  fantaifies  d'un 
Poète.  On  ne  peut  attaquer  notre  hon- 
neur que  devant  un  Tribunal  où  il 
nous  foit  libre  de  nous  défendre. 

On  eft  bien  malheureux  >  de  conce- 
voir des  projets  criminels  :  &c  le  com- 
ble du  malheur ,  ce  n'eft  pas  de  man- 
quer l'exécution,  c'eft  de  goûter  le 
projet. 

Un  homme  né  dans  l'île  (  z  )  de 
Sériphe ,  &  qui  avoit  quelque  difpute 
avec  Thémiftocle  ,  lui  reprocha  qu'il 
devoit  toute  fa  réputation  à  fa  patrie. 
J'avoue  ,  reprit  Thémiftocle  ,  que  fi 
fétois  né  dans  ton  île ,  mon  nom  neût  ja- 
mais  fait  de  bruit  :  mais  four  toi ,  quand 
tu  aurois  été  Athénien ,  jamais  tu  riau~ 
rois  été  connu. 


374 


Pensées 


Ducdequadraginta  (  3  )  ^##0/  tyran- 
nus  Syracufanorum  fuit  Dionyjîus  ,  r  i*?^ 
Y  C^xx  tf^Mj"  d77;70.f  domination  occu- 
pavijjet.  Qua pulchritudine  urbem  ,  qui- 
bus  autem  opibus  praditam  ,  fervitute 
opprejfam  tenait  clvitatem  ?  Atqui  de  hoc 
homirte  à  bonis  aulloribus  fie  feriptum 
accepimus  ,  fummam  fui/Je  ejus  in  viila 
temperantiam  ,  m  rebufque  gerendis  -vi- 
rum  acrem  &  induflrium ,  eundem  ta» 
men  maleficum  natura ,  &  injujium.  Ex 
quo  omnibus  ,  bene  veritatem  intuenti- 
bus  i  videri  necejfe  efl  miferrimum. 

Ea  enim  ipfa  qua  concupierat ,  ne  tum 
quidem  ,  ckm  omnia  Je  pojfe  cenfebat , 
confequebatur.  Qui  cum  effet  bonis  pa- 
rentibus  atque  honefio  loco  natus ,  abun- 
darétqae  &  aqualium  familiaritatibus  9 
&  confuetudine  prof  inquorum  s  crede- 
bat  eorum  nemini.  Sed  us ,  quos  ex  fa* 
miliis  locupletum  fervos  delegerat ,  & 
quibufdam  convenis  9  &  ferïs  barbaris 
corporis  euftodiam  commitubat.  Itapro~ 
pter  injuftam  dominatus  cupiditatem ,  in 


(3  )  Tufcul.  V.  20,  &  21. 


DE    ClCERQN.  375 


Pendant  trente-huit  ans  ,  8c  dès 
l'âge  de  vingt-cinq  ,  Denys  exerça 
un  pouvoir  tyrannique  dans  la  belle 
êc  îlorilïante  ville  de  Syracufe  ,  où  il 
avoit  opprimé  la  liberté.  On  fait  par 
des  écrivains  dignes  de  foi  ?  que  ce 
fut  un  homme  d'allez  bonnes  mœurs  ; 
propre  d'ailleurs  &  à  former  &  à  con- 
duire de  grands  delfeins  ;  mais  natu- 
rellement mal-faifant  ,  &  injufte  : 
très- éloigné  ,  par  conféquent  ,  d'être 
heureux  9  li  Ton  juge  fainement  de  lui. 

Arrivé  ?  en  effet  5  à  cette  fouverai- 
ne  puilfance ,  qui  étoit  fa  paffion  5  il 
ne  goûtoit  pas  le  plaifir  d'y  être  ar- 
rivé. Quoiqu étant  de  bonne  famille, 
il  eût  de  quoi  fe  faire  une  fociété  ai- 
mable parmi  fes  égaux  ,  &  dans  le 
fein  de  fa  parenté  ;  au  contraire  ,  fe 
défiant  d'eux  tous  ,  il  fe  faifoit  garder 
par  des  étrangers ,  par  de  miférables 
barbares  ,  par  des  efclaves  choifis 
entre  ceux  qui  fe  trouvoient  dans  les 
meilleures  maifons  de  Siracufe.  Pour 
fe  conferver  une  domination  injufte  , 
il  fe  condamnoit  lui-même  ainfi  à  une 


376  Pense*  es 

carcerem  quodammodo  ipfe  fe  induferat. 
Quïn  etiam ,  ne  tonfori  collum  commute- 
ra ,  tondere  plias  fuas  docuit.  Ita  fordido 
ancillarlque  artificio  regiœ  virgines  >  ut 
tonfiricuU  ^  tondebant  barbam  &  capil- 
lum  patris.  Et  tamen  ab  Us  ipfis  9  cum 
jam  ejfcnt  adulta  >  ferrum  removit ,  infti* 
tultque  y  ut  candentibus  juglandhtm  pu- 
taminibus  barbam  fibi  &  capillum  adu- 
rerent. 


Ciimque  duas  uxores  haberet ,  Ariflo- 
machen  ,  c'wem  fuam  ,  Doridem  autem 
Locrenfem  ,  fie  noUu  ad  eas  ventitabat , 
ut  omnia  fpecularetur  &  perferutaretnr 
antè.  Et ,  cum  fojfam  latam  cubiculari 
leffo  circumdedtffet  ,  ejûfque  fojfœ  tranfi- 
tuni  ponticulo  ligneo  conjunxijfet  :  eum 
ipfum ,  ckm  forum  cubiculi  clauferat  y 
detorquebat. 

Idémque  cum  in  communibus  fuggeftis 
confijlere  non  auderet  9  concionari  ex 
turri  alta  folebat. 

Atque  is  cum  pila  ludere  vellet , 
(  ftudiosè  enim  id  fattitabat  )  tunicam- 

fe 


DE    C  I  C  E  R  O  N.  377 

efpèce  de  priion.  Mais  bien  plus  ;  n'o- 
fant  fier  fà  gorge  à  un  barbier ,  il  vou- 
lut que  fes  filles  apprirent  à  rafer  : 
&  ces  jeunes  Princelfès  5  réduites  à 
une  fondtion  fi  balfe  ,  faifoient  la  bar- 
be &:  les  cheveux  à  leur  père.  Quand 
elles  furent  plus  avancées  en  âge  ,  il 
ne  crut  pas  même  devoir  leur  foufirir 
du  fer  entre  les  mains  ;  &  il  leur  apprit 
à  employer  des  coquilles  de  noix  brû- 
lantes ,  pour  faire  l'office  du  rafoir  & 
des  cifeaux. 

Il  avoit  deux  femmes ,  Ariftoma- 
que ,  qui  étoit  de  Syracufe  5  &  Do- 
ris  5  qui  étoit  de  Locres.  Jamais  il  ne 
palîoit  la  nuit  dans  leur  appartement  y 
qu'il  n'eût  vifité  auparavant ,  &  fouil- 
lé par-tout.  Un  large  folfé  ,  avec  un 
petit  pont  de  bois  ?  entouroit  la  cham- 
bre où  étoit  le  lit  ;  Se  quand  le  Tyran 
étoit  arrivé  ,  il  retiroit  ce  pont  à  lui , 
ôc  fermoit  la  porte  au  verrouil. 

Pour  haranguer  le  peuple  5  com- 
me il  n'eût  olé  fe  tenir  dans  les  Tri- 
bunes ordinaires ,  il  montoit  au  haut 
d'une  tour. 

Il  aimoit  fort  la  paume  ;  8c  un  jour 
fe  deshabillant  pour  y  jouer  ,  il  donna 

li 


37S  P  E  N  S  e'  E  S 

que  poneret ,  adolefcentulo  ,  quem  dîna- 
bat ,  tradidijfe  gladium  dicitur.  Hic  cum 
quidam  familiaris  jocans  dixijfet  :  Huic 
quidem  certè  vitam  tuam  commit- 
tis  :  arrififsétque  adolefcens  :  utrumque 
juffit  interfici  :  alterum  ,  quia  viam 
demonfiravijfet  interimendi  fui  ;  alte- 
rum ,  quia  id  dittum  rifu  approba- 
<vij]et.  Atque  eo  fafto  fie  doluit ,  ut  nihil 
gr  ovins  tulerit  in  vita.  Quem  enim  m* 
hementer  amarat  ,  occiderat.  Sic  difira- 
hiintur  in  contrarias  partes  impotentium 
cupiditates.  Cum  huic  obfecutus  fis ,  Mi 
eft  repugnandum. 

Quanquam  hic  quidem  tyranmts  ipfe 
judieavit  qukm  ejfet  beatus.  Nam  cùm 
quidam  ex  ejus  ajfentatoribus  Damocles 
commemoraret  in  fermone  copias  ejus  9 
opes  ,  majeftatem  dominâtes  ,  rerum 
abundantiam  ,  magnifie entiam  &d,ium  re- 
giarum  s  negarétque  unquam  beatiorem 
quemquam  juijfe  :  Vifne  igitur  3  inquit  , 
ô  Damocle ,  quoniam  hxc  te  vira  dele- 
âat  5  ipfe  eandem  deguftare ,  &  fortu- 
nam  experiri  meam  ?  Cum  Je  ille  cupere 
dixijfet  5  collocari  jujjit  hominem  in  aureo 


DE    ClCERON,  375) 

ion  cpée  à  garder  à  un  de  les  jeunes 
favoris.  Voila  donc  ,  lui  dit  un  de  fes 
amis  en  plaifantanc ,  quelqu'un  à  qui 
vous  confier  vos  jours.  A  ces  mots  ,  le 
jeune  homme  lourit.  Tous  les  deux  j 
par  fon  ordre  5  furent  mis  à  mort  ; 
l'un ,  pour  avoir  indiqué  un  moyen 
de  lui  ôter  la  vie  ;  l'autre  ,  pour  avoir 
témoigné  par  un  foûrire  5  qu'il  en- 
tendoit  un  tel  difcours.  Jamais  le 
Tyran  n'éprouva  douleur  comparable 
a  celle  d'avoir  fait  périr  ce  jeune  hom- 
me qu'il  avoit  éperdûment  aimé.  Voilà 
comme  les  pallions  ne  s'accordent 
guère.  Vous  ne  fatisfaites  l'une  qu'aux 
dépens  de  l'autre. 

Preuve  qu'il  connoitibit  bien  lui- 
même  fon  état.  Un  de  fes  Courtifans , 
nommé  Damoclcs  5  exaltoit  fon  opu^ 
lence ,  le  nombre  de  fes  troupes ,  l'é- 
tendue de  fon  pouvoir  ,  la  magnifi- 
cence de  fes  palais^  5  fes  richelfes  en 
tout  genre  ;  &  concluoit  que  jamais 
perfonne  n'avoit  été  fi  heureux.  Hé 
bien,  puifque  cela  vous  par  oh  fi  beau  >  lui 
dit  le  Tyran  ,  fierie%rVous  d'humeur  a  en 
gpûter  un  peu  ,  &  a  voir  par  vous-même 
quel  efl  mon  fort  ?  Il  accepta  de  tout 


380  P  E  N  S  EJ  E  S 

leBo  ,  firato  pulcherrimo ,  textili  firagu* 
lo  ,  magnifias  operibus  piBo  :  abacofque 
complures  ornavit  argento  auroque  cda* 
to.  Tum  ad  menfam  eximiâ  forma  pue- 
ros  dele&os  juffit  covfiflere  ,  ebfque  nuturn 
illms  intuentes  diligent  er  minifirare.  Ade- 
rant  unguenta  ,  corons  :  incendebantur 
edores  :  menfœ  conquifitijfimis  epulis  ex- 
truebantur.  Fortunatus  fîbi  Damocles 
videbatur.  In  hoc  medio  apparatu  fui- 
gentem  gladlum  ,  è  lacunari  fetâ  equinâ 
aptum  ,  demitti  juffit ,  ut  impenderet  ilïtus 
beati  cervicibus.  Jtaque  nec  pulchros  illos 
mimftratores  ajpiciebat ,  nec  plénum  artis 
argentum  :  nec  rnanum  porrigebat  in 
menfam  :  jam  ipfœ  defluebant  cor  on  œ  : 
denique  exoravxt  tyrannum  ,  ut  abire 
liceret ,  quod  jam  beat  us  nollet  ejje, 


DE    ClCERON.  3  8  î 

fbn  cœur.  On  le  place  fur  un  lie  d'or  ? 
couvert  de  riches  carreaux  ,  &  d'un 
tapis  ,  dont  l'ouvrage  étoit  fuperbe. 
On  étale  fur  plufieurs  buffets  une  ma. 
gnifique  vailfelle  d'or  &c  d'argent.  On 
fait  venir  de  jeunes  efclaves  5  tous 
d'une  rare  beauté  ,  ôc  qui  dévoient 
fixer  les  yeux  fur  lui  pour  le  fervir  au 
moindre  figne.  On  prodigue  les  effèn- 
ces,  les  guirlandes  5  les  parfums.  On 
couvre  la  table  des  mets  les  plus  ex- 
quis. Voilà  Damoclès  qui  nage  dans 
la  joie.  Au  milieu  de  cet  appareil ,  le 
Tyran  fit  fufpendre  au  plancher  un 
glaive  étincelant,  qui  ne  tenoit  qu'à 
un  crin  de  cheval ,  &  qui  donnoit  jufte 
fur  la  tête  de  cet  homme  fi  enchanté 
de  fa  fortune.  A  l'inftant  fes  yeux  ne 
virent  plus  5  ni  ces  beaux  efclaves 
qui  le  fervoient  ?  ni  cette  magnifique 
vailîelle  :  il  perdit  l'envie  de  toucher 
aux  ragoûts  :  déjà  fes  guirlandes  tom- 
boient  d'elles-mêmes  :  il  demanda 
enfin  au  Tyran  la  permillion  de  fe  re- 
tirer :  qu'il  ne  vouloit  plus  être  heu,- 
reux., 


382.  Pensées 

Solebat  (  4  )  narrare  Fompehis  ,  Je  > 
cum  Rhodum  veniffet  decedens  ex  Syria  , 
audire  voluiffe  Pofîdomum  :  fed  cnm  du- 
divijjet  eum  graviter  ejfe  œgrum  >  quod 
vehementer  ejus  artiu  laborarent ,  vo- 
luiffe  tamen  nobilijfîmum  philofophum  w- 
fere  :  quem  ut  vidiffet }  &  JalutaviJJet  , 
honortfictjque  verbis  projecutus  effet  >  mo- 
le flê  que  Je  dixiffet  ferre  ,  quod  eum  non  , 
poffet  audire  :  at  ille  ,  Tu  vero  5  inquit , 
potes  :  nec  committam,  ut  dolor  cor- 
poris  efïîciat  5  ut  fruftrà  tantus  vir  ad 
me  venerit.  Itaque  narrabat  ,  eum 
graviter  &  copiofè  de  hoc  ipfo  ;  Nihil 
eiïe  bonum  ,  nifi  quod  honeftum  effet, 
cubantem  difputavijje  :  càmque  quafi  fa- 
ces ei  doloris  admoverentur ,  fape  dixiffe  9 
Nihil  agis  dolor  :  quamvis  lis  mole- 
ftus  5  nunquam  te  eiïe  confitebor  ma- 
lum. 

(4  )  TufcuU  II.  1$ . 

(5)Pline  VII  ,  30.  rapporte  cette  particu- 
larité. Tompeius  intraturus  Tofiâonn  fapientiA 
frofejfione  clan  domum  ,  fores  percuti  de  more 
à  Itèlore  vetuit  ;  &  fafces  literarum  janua  fub- 
mîjit  is  y  cuï  fe  Ortens  Occidmfme  fubmiferat. 


DE  ClCERON. 


3S5 


Pompée  a  fouvent  raconté  qu'à  fou 
retour  de  Syrie  ,  partant  par  Rhodes  , 
où  étoit  Polidonius  ,  il  eut  deffein 
d'aller  entendre  un  Philofophe  de 
cette  réputation  :  que  comme  il  apprit 
que  la  goutte  le  retenoit  chez  lui,  il 
voulut  au  moins  lui  rendre  vifite  :  & 
qu'après  lui  avoir  (  j  )  fait  toute  forte 
de  civilitez  ,  il  lui  témoigna  quelle 
peine  il  rellentoit  de  ne  pouvoir  l'en- 
tendre. Vous  le  pouvez. ,  reprit  Poli- 
donius 5  &  il  ne  fera  pas  dit  qiïune  dow 
leur  corporelle  foit  caufe  quun  fi  grand 
homme  ait  inutilement  prirta  peine  de  fe 
rendre  chez.  moi.  Pompée  ajoutoit  qu'en- 
fuite  ce  Philofophe  5  dans  fon  lit , 
dikourut  gravement ,  éloquemment  5 
fur  ce  principe  même  ,  £>jfil  n'y  a 
de  bon  que  ce  qui  eft  honnête  :  &  qu'à 
diverfes  reprifes  ,  dans  les  momens 
où  la  douleur  s'élançoit  avec  plus 
de  force  ?  Douleur  ,  s'écrioit-il  ,  tu 
as  beau  faire  :  quelque  importune  que 
tu  fois  ,  je  n  'avouerai  jamais  que  tu  fois 
un  mal. 


384 


Pensées 


Quotus  (  G  )  quifquephilofophorum  in- 
venitur  ,  qui  fit  ita  moraws  ,  ita  anima 
ac  vicâ  conflitutus  ,  ut  ratio  poflulat  ? 
qui  difciplinam  fuam  ,  non  oftentationem 
fcientiœ  ,  fed  legem  vitœ  putet  ?  qui  ob- 
temperet  ipfefibi  >  &  decretis  fuis  pareat  3 
Vider e  licet  alios  tantâ  levitate  &  jaïïa- 
ïïione ,  ils  ut  fuerit  non  dïdicijfe  melius  : 
alios  pecuniœ  cupidos  ?  glorU  nonnullos  , 
multos  libidinum  fer/vos  :  ut  cum  eorum 
<vita  mirabiliter  pugnet  oratio.  Quod  qui- 
dem  mihi  videtur  ejfe  turpiffimum.  Ut 
enim ,  fi  grammaticum  fe  profejfus  quif- 
piam  ,  barbare  loquatur ,  aut  fi  abfurdè 
canat  is ,  qui  fe  habere  velit  muficurn  y 
hoc  turpior  fit ,  quod  in  eo  ipfo  peccet  , 
cujus  proftetur  fcientiam  :  fie  philofophus 
in  ratione  vitœ  peccans  ,  hoc  turpior  efi  y 
quod  in  officio  ,  cujus  magifter  ejfe  vult  » 
labitur  ,  artémque  <vita  profejjus ,  delin** 
qiiit  in  vit  a. 

(6)  Tufcul.II,  5. 

Trouve- 


DE    ClCERON,  ^ 


Trouve-t-on  beaucoup  de  Philofo- 
phes  ?  dont  les.  mœurs  9  dont  la  façon 
de  penfer ,  dont  la  conduite  foit  con- 
forme à  la  raifbn  :  qui  falïënt  de  leur 
art,  non  une  oftentation  de  favoir  , 
mais  une  règle  de  vie  :  qui  s'obéiiïent 
à  eux-mêmes  ,  &  qui  mettent  leurs 
propres  maximes  en  pratique  ?  On 
en  voit  quelques-uns  fi  pleins  de  leur 
prétendu  mérite  ,  qu'il  leur  feroit  plus 
avantageux  de  n'avoir  rien  appris 
d'autres  ,  avides  d'argent  ;  d'autres , 
de  gloire  ;  plufieurs  3  efclaves  de  leurs 
plaifîrs.  Il  y  a  ^  entre  ce  qu'ils  difent 
Ôc  ce  qu'ils  font  5  un  étrange  contra- 
ire. Rien  5  à  mon  avis  ,  de  plus  hon- 
teux. Car  enfin  5  qu'un  Grammairien 
parle  mal ,  qu  un  Muficien  chante, 
mal ,  ce  leur  fera  une  honte  d'autant 
plus  grande  9  qu'ils  pèchent  contre 
leur  art.  Un  Philofophe  donc ,  lors- 
qu'il vit  mal  5  eft  d'autant  plus  mépri- 
fable  ,  que  l'art  où  il  fe  donne  pour 
maître  >  c'eft  l'art  de  bien  vivre. 


3.S6  Pensées 

O  Tire  9  fi  quid  (  7  )  ego  adjûro  5 

curâmve  levaiïo, 
QucT  nunc  ce  coquit  5  &  ver  fat  in 

pedlore  fixa  5 
Ecquid  erit  pretii  ? 
/Jm        verjîbus  iifdem  mihi  ajfari  te , 
Attice ,  quibus  affatur  Flamimnum 
Iile  vir ,  haud  magna  cum  re  ?  fed. 
plenu  fideL 
Quanquam  certo  fcio  >  non*  ut  Flami- 
mnum  , 

Sollicitan  te  5  Tire  3  fie  no&éfque 

diéfque. 

JV^'/  modération em  animi  tui>  & 
dqaitâtem  :  iéque  non  cognomen  fohim 
Athenis  déport ajfe ,  fed  humanitatem  & 
prudentiam  intelligo  :  &  tamen  fufpicor , 
ïifdem  rébus  te ,  qu'ibus  meipfîtm ,  inter- 
dum  gr avilis  commoveri  :  quarum  con- 

(7)  SeneB%  cap.  T.  C'eft  Pexorde  ou  îa 
préface  du  dialogue  fur  la  Vieïlleffe.  Nous 
en  avons  plusieurs  Traductions  ,  faites  par 
des  Auteurs  eftimez.  Il  fera  utile  aux  jeunes 
gens  de  les  comparer  ,  pour  mieux  voir 
combien  notre  langue  fournit  d'expreffions 
&  de  tours ,  qui  rendent  abfolument  la  mê- 
me p  en  fée. 


DE    ClCERON,  3S7 


Si  je  puis  3  cher  Titus  a  calmer  la  <vio~ 
lence 

Des  maux  >  dont  en  fecret  tu  te  Jcns 
déchirer  , 

De  ta  reconnoijfance 
Quel  prix  dois-je  efpérer  ? 
Àinfi  parloit  a  Flamininus  3 

Cet  homme  (  S  )  pauvre  en  biens* 
mais  riche  en  probité  s 
&  je  crois  ,  Atticus  3  pouvoit 
vous  tenir  le  même  langage  5  quoique 
je  vous  fâche  très-éloigné  d'être,  com- 
me Flamininus  ? 

Jour  &  nuit  agité  de  troubles  &  d'a- 
larmes. 

Votre  ame  m'eft  connue  :  rien  ne  la 
dérange  :  &  un  furnom  îfeft  pas  tout 
ce  que  vous  avez  rapporté  d'Athènes, 
mais  vous  y  avez  appris  à  être  hom- 
me 5  &  à  vous  fervir  de  votre  raifbn.- 
Avec  tout  cela  j'ai  peur  quil  n'y  ait 

(  8  )  C'eft  d'Ennius  que  cela  s'entend. 
L'application  qui  fe  fait  ici  de  Tes  vers5  eft 
fondée  fur  ce  que  Titus  étoit  un  prénom 
commun  à  Flamininus  ,  &  à  Pomponius , 
furnommé  Atùcus  >  à  caufe  du  long  fé jour 
qu'il  avoit  fait  à  Athènes. 


3  88  P  e  n  s  e'  e  s 

folatio  &  major  efi  9  &  in  aliud  tempus 
différencia.  Nunc  autem  mxhi  vif  ara  efi  de 
Jeneiïute  aliquid  ad  tefcribere.  Hoc  enim 
onere  ,  quod  mxhi  tecum  commune  efi  , 
aut  jam  urgentis ,  aut  certè  adventamis 
fenefîtmis  ,  &  te ,  &  meipfum  levari  volo. 
Etfi  te  quidem  id  modicè  ac  fapienter 
(  ficut  omnia  )  &  ferre  ,  &  laturum  ejfe 
certo  Jcio.  Sed  mxhi ,  ciim  de  fine  Bute  ail* 
quid  vellem  fcribere  ,  tu  occurrebas  dig- 
nus  eo  mimer e ,  quo  mer  que  nofiriim  corn- 
mimiter  uteretur. 


Mlhi  quidem  tta  jucunda  hujus  tïbri 
confeBio  fuit  >  ut  non  modo  omnes  abfterfe- 
ritfeneclutis  moleftïas ,  fcd  effecerit  mollem 
ctiam ,  &  jucundam  feneïïutem.  Nun- 
quam  igitur  fatis  laudari  digne  poterit 
philofophia  3  cui  qui  pareat ,  omne  tempus 
Salis  fine  rnoleftia  poffu  degere.  Sed  de 
c citer is  &  dixirnus  multa  >  &  fœpe  dice- 

(  5>  )  Les  troubles  de  la  République,  pen- 
dant les  guerres  de  Céfar  &  de  Pompée. 

(  i  )  On  voit  par  là  que  Cicéron  prati- 
quait ce  qu'il  recommande  aux  autres ,  de 
ne  travailler  à  Fexorde  ,  que  quand  le  corps 
de  l'ouvrage  eft  fait. 


DE    ClCERON,  3  8^ 

$es  momens  où  il  vous  arrive  ,  com- 
me à  moi ,  d'être  plus  frappé  qu'il  ne 
faudroit  de  certains  (  9  )  événemens  3 
dont  en  effet  il  n'eft  pas  âifé  de  fe 
confoler.  Une  autrefois  ,  nous  y  peu- 
ferons.  Quant  à  préfent ,  j'ai  dellèin 
de  m'entretenir  avec  vous  fur  la  vieil- 
leife  :  car  déjà  elle  s'appefantit  fur 
nous  ;  ou  du  moins  nous  en  fentons 
les  approches  :  &  je  veux  travailler  a 
nous  rendre  ce  fardeau  léger.  Vous 
êtes  fi  modéré  5  fi  fage  ,  que  vous  le 
portez  5  &  continuerez  à  le  porter 
fans  peine.  J'en  fuis  certain.  Mais  vou- 
lant écrire  fur  ce  fujet ,  j'ai  cru  qu'un 
Ouvrage  dont  l'utilité  nous  fera  com- 
mune 5  devoit  vous  être  offert. 

Pour  moi  5  en  le  comporant ,  j'y  ai 
pris  (  1  )  tant  de  plaifir  ,  que  non  feu- 
lement l'a  vieiHeffe  ne  me  ièriibie  plus 
rien  avoir  d'affreux ,  mais  que  même 
elle  fe  montre  à  moi  avec  des  charmes. 
Quels  éloges  donc  ne  font  pas  dûs  à 
la  Philofophie5  puifqne  l'homme,  pour 
être  neureux  à  tout  âge  5  n'a  qu'à  lui 
obéir  ?  J'ai  relevé  ailleurs  les  autres 
obligations  que  nous  lui  avons  3  &  je 
les  rappellerai  foiîvent.  Il  s'agit  de 


39o  Pense' bs 

mus.  Hune  librum  de  jcneUute  ad  te  mi- 

Jîmus, 

Omnem  autem  fermonem  tribuimus  non 
Tithono,  ut  Arïfto  Chius  (parum  enim 
ejfet  auBcritatis  in  fabula)  fed  M.  Catoni 
feni >  quo  majorent  auBoritatem  haberet 
or  alto.  Apud  quem ,  Lalium  &  Scipionem 
facimus  admirantes ,  quod  is  tam  facile  fe- 
netlutem  ferat ,  itfque  eum  refpondentem* 
Quifi  eruditiks  videbitur  difputare  ,  quàrn 
confuevit  ipfe  in  fuis  libris ,  attribuuo  Grœ- 
cis  literis ,  quarum  confiât  eum  perfiudio- 
fum  fuiffe  in  feneffute.  Sed  quid  opus  cjî 
plura  ?  jam  enim  ipjïus  Catonis  fermo 
explicabit  nofiram  omnem  de  feneBute  fen~ 
tentiam. 

(2)  Philofophe  Stoïcien  ,  qu'il  ne  faut 
pas  confondre  avec  un  autre  Ariflon  *  Péri* 
patéticien ,  qui  étoit  de  l'île  de  Cos, 


Cujufvis  (  3  )  homïnis  efl  errare  :  nul- 
lius ,  nifî  infipientis ,  in  errore  perfeve** 
rare. 

(3  )  Philippic.  XII.  z. 


D  £    Cl  CERONi  3  91 

la  vieillefle,  dans  récrie  que  je  vous 
envoie. 

Je  n'y  fais  point  parler  Tithon, 
comme  a  fait  en  pareil  cas  Arifton  (2) 
de  Chio.Un  perfonnage  fabuleux  n'au- 
roit  point  afîèz  d'autorité.  Pour  don- 
ner plus  de  poids  à  mon  difeours  5  je 
le  mets  dans  la  bouche  du  vieux  Ca- 
ton  ,  en  fuppofant  que  c'eft  ce  qu'il 
répond  à  Scipion  ,  &  à  Lélius  ,  fur 
l'étonnement  qu'ils  lui  témoignent  , 
de  ce  que  fon  grand  âge  l'embarraiïe  fi 
peu.  Au  cas  que  vous  lui  trouviez  ici 
plus  d'érudition  ,  qu'il  n'en  fit  entrer 
dans  fes  propres  ouvrages ,  attribuez 
cette  différence  à  l'étude  des  auteurs 
Grecs,  qui,  comme  nous  favons,  fit 
l'occupation  de  fes  dernières  années. 
Mais  pourquoi  un  plus  long  préam- 
bule ?  Voici  que  Caton  va  lui-même 
vous  dire  tout  ce  que  j'ai  penfé  fur  ce 
fujet. 

Pour  fe  tromper ,  il  ne  faut  qu'être 
homme  :  mais  pour  s'obftiner  dans 
fon  erreur  ?  il  faut  être  fou. 


Kk  iiij 


P  E  N  S  E*  E  î 


Quid  eft  (  4  )  liber  tas  ?  Poteftas  Viven- 
di, ut  velis.  Quis  igitur  vivit ,  ut  vult , 
nifi  qui  reïïa  fequitur ,  qui  gaudet  officio  , 
cui  vivendi  via  conjîderata  atque  provifa 
eft  ?  qui  legibus  quiâem  nonpropter  metum 
paret ,  fed  eas  fequitur  atque  colit ,  quia 
id  falutare  maxime  ejfe  judicat  :  qui  nihil 
dicit ,  nihil  facit  y  nihil  cogitât  denique  y 
nifilibenter  ac  libère  :  cujus  omnia  conftlia, 
ré/que  omnes  quas gerit ,  ab  ipfoproficif- 
cuntur ,  eodémque  referuntur  :  nec  eft 
ulla  res ,  qu&  plus  apud  eum  polleat , 
qiùim  ipfius  voluntas ,  atqtie  judiciurn  : 
cui  quidem  etiam  ,  qu&  vim  habere  maxl- 
7nam  dicitur  9  fortuna  ipfa  cedit  :  qu&  5 
Jîcut  fapiens  poeta  dixit  ,  Suis  cuique 
Jfingitur  moribus.  Soli  igitur ,  hoc  contin- 
git  fapienti ,  ut  nihil  faciat  invitus  ,  nihil 
dolens  >  nihil  coaUus. 

(  4  )  Paradox.  V.  i. 

(  5  )  Volonté ,  dans  le  langage  des  Stoï- 
ciens ,  ne  fe  dit  que  d'une  volonté  éclairée 
S:  conduite  par  la  Raifon.  Car  fi  c'en1  la  paf- 
fion  qui  agit  ,  ce  n'eft  pas  l'homme  qui 
veut,  c'eft  pluftôt  une  caufe  étrangère  à 
l'homme.  Voyez  Tufcul.  IV.  6. 


DE  ClCERON, 


39  5 


Qu'eft-ce  qu'être  libre  ?  Pouvoir 
vivre  comme  on  veut.  Or  quelqu'un 
vit-il  comme  il  veut ,  fi  ce  n'eft  un 
homme  guidé  par  la  raifon  ;  qui  fe 
plaît  à  fon  devoir  ;  qui  a  fon  plan  de 
vie,  fait  avec  réflexion  ;  qui  obéît 
aux  loix  ,  non  par  crainte  >  mais  par 
fbumifïïon  5  &  avec  refpeél  ,  parce 
qu'il 'fait  que  le  falut  en  dépend  ;  qui 
ne  dit  rien  5  ne  fait  rien  ,  n'entreprend 
rien  3  que  de  fon  goût ,  &  de  fon  gré  ; 
qui  part  toujours  (  y  )  de  fa  volonté  r 
fans  autre  but  que  de  l'accomplir  y  &c 
fans  que  rien  au  monde  foit  capable 
de  l'engager  àfe  gouverner  autrement 
qu'il  ne  veut ,  &  qu'il  ne  croit  le  de- 
voir. Quelque  puifiTante  qu'on  croie  la 
Fortune  ,  elle  n'a  point  d'empire  fur 
lui  :  car ,  comme  l'a  dit  un  Poète  fen- 
fé  5  chacun ,  par  fon  propre  caractère  ,  fe 
fait  fa  fortune.  Àinfi  l'homme  fage  effc 
le  feul  qui  ne  fe  trouve  jamais  expofé 
à  rien  faire  par  force  ,  ni  à  regret» 


35H 


P  E  N  S  E5  E  S 


Iratos  (  6  )  propriè  dicimus  exijfe  de 
potejîate  ,  id  efl ,  de  confilio  >  de  ratione  , 
de  mente  :  horum  enim  potejlas  in  totum 
animum  ejje  débet.  His  aut  fubtrahendi 
funt  ei ,  in  quos  impetum  conantur  face- 
re  ,  dura  Je  ipfi  colligant  (  quid  efl  autem 
fe  ipfum  colligere  9  nifi  difftpatas  animi 
partes  rurfum  in  fmtm  locum  cogère  ?  ) 
aut  rogandi ,  orandîque  funt  ,  ut ,  fi 
quant  hahent  ulcifcendi  >vim ,  différant 
in  tempus  aliud  9  dum  defervefcat  ira. 
Defervejcere  autem  certè  fignificat  ardo- 
rem  animi  invita  ratione  excitatum.  Ex 
quo  illud  laudatur  Archytœ  ,  qui  9  ckm 
villico  fatlus  effet  iratior ,  Quo  te  mo- 
do ,  inquit  ,  accepiffem  5  nifi  iratus 
elîèm  } 

(6)  Tufcul.  IV.  3*. 

(  7  )  Archytas  étant  allé  de  Tarente  fa  pa- 
trie ,  à  Métapont  où  Pythagore  enfeignoit  , 
il  y  fit  un  long  féjour  ,  pendant  lequel  il  ne 
fbngea  qu'à  bien  profiter  fous  ce  Philofo- 
phe.  A  Ton  retour,  il  trouva  Tes  terres  clans 
un  pitoyable  état ,  par  la  négligence  de  fon 
Fermier  :  &  ce  fut  à  cette  occafion  ,  qu'il 
tint  le  difcours  qui  eft  rapporté  ici*  On 


DE    ClCUON,  3  5 


On  dit  particulièrement  d'un  hom- 
me en  colère  ,  qu  il  ne  fe  poiféde 
plus  :  ce  qui  fignifie  qu'il  n'écoute 
plus  la  Raifon  ;  car  la  Raifon  nous 
rend  maîtres  de  nous ,  &  c'eft:  par 
elle  qu  on  fe  poiféde.  On  eft  obligé 
d'ôter  de  devant  les  yeux  d'un  hom- 
me irrité  3  les  perfonnes  à  qui  il  en 
veut ,  8c  on  attend  qu'il  fe  foie  remis. 
Or  ,  qu'effc-ce  que  fe  remettre  ,  il  ce 
n'eft  faire  que  les  parties  de  l'ame  , 
qui  viennent  d'être  dérangées  ,  fe  re- 
trouvent dans  leur  état  naturel  ?  On 
prie,  on  conjure  cet  homme  irrité, 
de  fufpendre  un  peu  fa  vengeance  , 
Se  de  n'agir  point  dans  les  premiers 
bouillons  de  fa  colère.  Or  ces  bouil- 
lons ,  qu'eft-ce  autre  chofe  qu'un  feu 
violent ,  qui  s'eft  allumé  dans  le  cœur, 
au  mépris  de  la  raifon  ?  Vous  favez  , 
à  ce  fujet  ,  le  bon  mot  (  7  )  d'Archy- 
tas  5  qui ,  étant  irrité  contre  fon  Fer- 
mier, Comme  je  te  traiterois,  lui  dit-il, 
fi  je  nétois  pas  en  colère  ? 

peut  voir  là  -  de/Tus  Valére  Maxime  ,  lib. 
IV ,  cap.  1.  Ext.  1, 


P  E  K  S  L  £  S 


Hyppias  ,  a}??2  Olympiam  (  8  ) 
»//7^  »  maxima  Ma  quenquennali  cele^ 
briîate  ludorum  ,  gloriatus  efl ,  cunUa, 
penè  audiente  Gracia ,  m^i/  ^  ulla  in 
arte  rerum  omnium  ,  quod  ipfe  nefciret  : 
nec  folum  has  artes  ,  quibus  libérales 
doftrinœ  atque  ingenua  continerentur  , 
Geometriam  ,  Muficam  ,  lit er arum  co- 
gnitionem  ,  &  Poetarum  ,  atque  Ma  9 
quœ  de  naturis-  rerum  ,  quœ  de  hominurà 
morïbus  ,  quœ  de  rébus  publieis  diceren- 
tur  :  fed  annulum ,  quem  haberet ,  pal- 
Hum  y  quo  amittus  >  foccos  ,  quibus  in- 
dutus  ejfet ,  fe  fua  manu  confecijfe. 

Apud  (  9  )  Grœcos  fer  tur  incredibilï 
quadam  magnitudine  confilii  atque  ingenà 
Athenienfis  Me  fuijfe  Themi/locles  :  ad 
quem  quidam  doElus  homo ,  atque  in  pri- 
mis  eruditus  accejfijfe  dicitur ,  eique  artem 
memoriœ  ,  quœ  tum  primltm  projerebatw  y 

(  S  )  De  Orat.III.  32. 
(9  )  De  Orat.  II. .74. 
(  1  )  On  peut  voir  Qukniliea  ,  XI.  £ 


DE  ClCERON. 


397 


Hippias  étant  allé  à  Olympie  pour 
ces  Jeux  folemnels ,  qui  revenoienc 
de  cinq  ans  en  cinq  ans  ?  8c  où  pres- 
que toute  la  Grèce  étoit  raffèmblée  , 
le  vanta  publiquement  de  favoir  la 
Géométrie  ,  la  Mufique  ,  la  Gram- 
maire ,  les  Poètes  ,  la  Phyfique  ,  la 
Morale ,  la  Politique  ;  &  que  non- 
feulement  il  polTédoit  tous  les  arts 
libéraux  ,  mais  que  la  bague  qu'il  avoir 
au  doigt  ,  que  le  manteau  dont  il 
étoit  couvert ,  que  fa  chauifure  mê- 
me ,  c'étoit  l'ouvrage  de  fes  mains. 

ThémiPiiocle  ,  ce  fameux  Athénien  , 
que  les  Grecs  regardent  comme  un 
prodige  d'efprit  &  de  bon  fens  3  fut 
abordé  ,  dit-on  ,  par  un  Savant  du 
premier  ordre  ,  qui  lui  offrit  de  lui 
enfeigner  cette  mémoire  (  i  )  artifi- 
cielle 3  dont  rinvention  étoit  alors 
toute  récente.  Thémiftocle  lui  ayant 
demandé  ce  que  c'étoit  que  cet  art  : 
Ceft  ,  dit  Thomme  de  Lettres ,  Fart 


3  9  S  Pense'  es 

pollicitum  ejfe  fe  traditurum.  Cum  Me 
quœfijfct ,  quidnam  illa  ars  efficere  pojfet , 
dixijfe  ïllum  dotlorem ,  ut  omnia  memi- 
nijfet  :  &  ei  Themifoclem  refpondijfe  , 
gratius  fibi  il  lu  m  ejfe  faUurum  ^fi  fe  obli-* 
vifci  quœ  vellet ,  qukm  fî  meminijfe  ,  do- 
cuijfet. 

l'heophrafus  (  i  )  moriens  accufafje 
naturarn  dicitur ,  quod  cervis  >  &  cor- 
nicibus  <vitam  dhiturnam  ,  quorum  id 
nihil  intereffet  s  horninibus ,  quorum  ma- 
xime interfuijjet  3  tam  exiguam  vitam 
dediffet  :  quorum  fî  atas  potuijjet  ejfe 
longinquior  ,  futurum  faiffe  ,  ut  omnibus 
pcrfeffiis  artibus  ,  omni  doUrinà  hominum 
vît  a  erudiretur.  Querebatur  igitur  s  fe 
tum  ,  cum  illa  vider  e  cœpijjet  «,  ex  tin- 
gui 

Omnes  (  3  )  immenwrem  bcmficii  ode~ 
runt  :  eamque  injuriam  in  deterrenda  libe- 
ralitate  fiùi  etiam  fieri  j  eumque  3  quifa~ 
eut ,  communem  hojlem  tenuiorum  putant. 

(  OTufcuLIÎL  28, 
(j)Offic.  IL  18. 


DE    ClCERON.  399 

de  fe  fouvenir  de  tout.  J'aimerois  bien 
mieux  5  répondit  Thémiftocle  5  que 
vous  palliez  m'enieigner  k  oublier  ce 
que  je  voudrois. 

Théophrafte  ,  en  mourant ,  faifoit, 
dit-on  ,  un  reproche  à  la  Nature ,  de 
ce  qu'elle  avoit  accordé  une  fi  longue 
vie  aux  cerfs  &  aux  corneilles  3  qui 
n'en  avoient  nul  befoin  ;  tandis  que 
pour  nous ,  qui  pouvions  en  faire  un 
excellent  ufage ,  il  y  a  des  jours  fi 
bornez.  Avec  une  vie  plus  longue  3 
difoit-il  5  l'homme  auroit  pu  acquérir 
toutes  les  fciences  >  perfectionner  tous 
les.  arts.  Il  fe  plaignoit  de  ce  qu'en 
commençant  à  favoir  3  il  ceifoit  de 
vivre. 

Un  ingrat  eft  haï  de  tout  le  monde  > 
&  comme  fon  injuftice  tend  à  refroi- 
dir la  générofïcé ,  chacun  s'y  croit  inté- 
refle  perfonnellement.  On  le  regarde 
comme  l'ennemi  commun  de  tous 
ceux  qui  font  dans  le  cas  d'avoir  be- 
foin qu'on  leur  falTë  du' bien. 


P  E  N  S  E*  E  S 


Pythagoram  (  4  )  Phliuntem  ferunt 
<veniffe  ,  eumque  cum  Leonte ,  principe 
Phliafïorum ,  do  fie  &  côpiosè  d]fjeruiffe 
qu&dam.  Cujus  ingenium  &  eloquentïam 
cum  admirants  effet  Léon  ,  quœfiviffe  ex 
eo  >  quâ  maxime  arte  confideret.  At  illum 
artem  qu'idem  fe /cire  nullam  ,  fed  effe 
philofophum.  Admiratum  heontem  no- 
vitatem  nominis  ,  quafiffe ,  quinam  effent 
philofophi  ,  &  qind  inter  eos  &  reliquos 
ïnter effet*  Pythagoram  autem  refpondiffe , 
Jimilem  fibi  videri  vitam  hominum  ,  &  , 
mercatum  cum  ,  qui  haberetur  maximo 
ludorum  apparatu  5  totius  Grœciœ  celebri- 
taie.  Nam  ut  illic  alii  corporibus  exerci- 
tatis  gloriam  &  nobilitatem  coron <z  pétè- 
rent :  alii  emendi  aut  vendtndi  qu&ftu  & 
lucro  ducerentur  :  effet  autem  quoddam 
genus  eorum  ,  Idque  vel  maxime  inge- 
nuum  5  qui  nec  plaufum  ,  nec  lucrum 
qu<zrerent ,  fed  vifendi  causa  venirent  , 
fludioséque  perfpicerent  quid  ageretur  , 
&  quo  modo  :  item  nos  quafi  in  merca* 
tus  quandam  celebritatem  ex  urbe  ali~ 

(  4)  Tufcul.  V.  3. 

Pythagore 


r>  I  Ciceron. 


401 


Pythagore  étant  arrivé  ,  dit-on ,  à 
Phliunte  ,  dilcourut  favamment  5  & 
avec  éloquence  y  devant  Léon  5  Chef 
des  Phliaiîens  ,  qui  5  charmé  de  ce 
qu'il  venoit. d'entendre  ,  lui  demanda 
quel  étoit  (on  métier.  Pythagore  ré- 
pondit qu'il  n'en  favoit  aucun  y  mais 
qu'il  étoit  Pbilofophe.  A  ce  mot  ,  dont 
la  nouveauté  frappa  Léon  5  Qu'eft-ce, 
dit-il ,  que  des  Philofophes  5  &  par  où 
différent-ils  des  autres  hommes  ?  Je 
trouve  ,  reprit  Pythagore  ,  que  ce 
monde-ci  relîemble  à  ces  grandes  af- 
femblées  où  la  Grèce  entière  fe  rend 
pour  la  célébrité  des  Jeux.  Phifieurs 
y  font  attirez  par  l'envie  de  fignaler 
leur  adreife  dans  les  combats ,  &  de 
remporter:  le  prix  :  plufieurs  y  vien- 
nent pour  trafiquer  :  d'autres  5  qui 
font  les  plus  honnêtes  gens  5  ne  cher- 
chent ni  applaudilîement ,  ni  gain  t 
mais  fe  trouvent- là  feulement  par  cu~ 
riofité  5  &  fans  autre  delfein  que  de 
regarder  ce  qui  s'y  palfe.  Tous .  pour 
y  arriver  ,  font  partis  de  quelque  ville,- 
Orc'eft  ainfi  que  nous  femmes  par- 


4  o  z  Pense' es 

qua  ,  fie  in  hanc  vitam  ex  alia  vita  & 
natura  profeiïos  ;  alios  gloriœ  fervire  , 
altos  peeuniœ  :  raros  ejfe  quofdarn ,  qui , 
cœterif  omnibus  pro  nihxlo  habitis  3  rerum 
naturam  ftudiosè  intuerentur  :  hos  fie  ap- 
pellare  fiapiemiœ  Jîudiofos ,  id  efi  enim 
philofophos  :  &  ut  illic  liber  aliffimum 
effet  9  Jpeiïare  3  nihil  fibi  acquirentem  , 
fie  in  vita  longe  omnibus  fîudïis  contem* 
plationem  rerum ,  cognitionémque  prœ- 
fiare. 

(  5  )  Voîlà  le  fameux  dogme  de  Pytha- 
gore  ,  touchant  la  Métempfychofe. 


DE    C  I  C  E  R  O  N.  405 

tis  d'une  autre  vie  5  d'une  autre  (  5  ) 
exiftence ,  pour  arriver  en  ce  monde , 
où  les  uns  tâchent  d'acquérir  de  la 
gloire  ;  d'autres ,  des  richelies  s  quel- 
ques-uns ,  en  petit  nombre  ,  s'appli- 
quent à  connoître  la  Nature  ;  & 
comptent  tout  le  refte  pour  rien.  Voi- 
Jà  les  Philofophes ,  c'elt-à-dire  ,  les 
amateurs  de  la  fageiïe  :  &  comme  le 
plus  beau  rôle  dans  les  Jeux  publics  r 
eft  celui  de  fpedateur  ;  de  même  la 
plus  belle  &  la  plus  noble  occupation 
en  ce  monde  y  c'eft  l'étude. 


L  Cj 


TABLE 

DES  ARTICLES. 

L  S  Ur  la  Religion  ....  Page  21. 

II.  Sur  r Homme  4p. 

III.  Sur  la  Conscience  85, 

IV.  Sur  les  PaJJîons  99. 

V.  Sur  la  Sagefe  1 2 1 . 

VI.  Sur  la  Probité.  143. 

VII.  Sur  r  Eloquence  171. 

VIII.  Sur  V Amitié  15)7. 

IX.  Sur  laVieillejfe  .  ......  245, 

X.  Sur  la  Mort  273. 

XI.  Songe  de  Scipion  271» 

XII.  P  en  fée  s  diverfes  .  .  ♦  .  .  .  335. 


APPROBATION. 


JAi  lu  ,  par  l'Ordre  de  Monfeigneur  le 
Chancelier,un  Ouvrage  qui  a  pour  titre , 
Penfées  de  Ctceron  pour  fervir  a  F  éducation  de 
lajeuneffe  ;  &  il  m'a  paru  qu'on  ne  pouvoit 
ni  concevoir  un  deffein  plus  utile  ,  ni  le 
mieux  remplir.  A  Paris,  ce  20.  Février  1744. 

S  A  L  L  I  E  R. 


PRIVILEGE  DU  ROI. 

LOUIS  par  la  grâce  de  Dieu ,  Roi  de 
France  &  de  Navarre  :  A  nos  arnez  8c 
féaux  Confeillers  les  Genstenans  nos  Cours 
de  Parlement  ,  Maîtres  des  Requêtes  ordi- 
naires de  notre  Hôtel ,  Grand-Confeil ,  Pré- 
vôt de  Paris ,  Baillis  ,  Sénéchaux  ,  leurs 
Lieutenans  civils  ,  &  autres  nos  Jufticiers 
qu'il  appartiendra ,  Salut.  Notre  très- 
cher  &  bienamé  le  Sieur  Abbé  d'Olivet, 
Fun  des  quarante  de  notre  Académie  Fran- 
çoife  y  Nous  ayant  fait  remontrer  qu'il  auroit 
ci-devans  obtenu  nos  Lettres  de  Privilège 
pour  Ces  Traductions  &  autres  Oeuvres  fous 
le  titre  d'Entretiens  de  Cicéron  fur  la  Nature 
des  Dieux ,  Philippiques  dcDemoflhène ,  Ca~ 
tilinaires  de  Cicéron ,  Tufculanes  ,  ^  pen~* 
fées  choifies  de  Cicéron ,  Traitez.  &  Remar- 
ques fur  la  Langue  Franpoife ,  Opufcules  fur 
divers  fumets  ,  dont  il  defîroit  donner  une 


nouvelle  édition  ,  comme  aufli  en  faire  im- 
primer d'autres  qui  ne  le  font  pas  encore. 
Mais  que  le  temps  porté  par  lefdites  Lettres 
étant  expiré  ,  il  nous  auroit  en  confequence 
fait  fupplier  de  lui  accorder  nos  Lettres  de 
continuation  de  Privilège  fur  ce  néceffaires, 
offrant  pour  cet  effet  de  les  faire  imprimer 
en  bon  papier  &  beaux  caractères  ,  fuivant 
la  feuille  imprimée  &  attachée  pour  modèle 
fous  le  contre -fcel  des  Préfentes.  A  ces 
causes  ,  voulant  favorablement  traiter 
ledit  Sieur  Expofant ,  Nous  lui  avons  per- 
mis &  permettons  par  ces  Préfentes  de  faire 
imprimer  toutes  fefdites  Traditions  &  au- 
tres Oeuvres  de  fa  compofition  ,  en  un  ou 
plufieurs  volumes ,  conjointement  ou  fépa- 
rément ,  &  autant  de  fois  que  bon  lui  fem- 
blera  ,  &  de  les  faire  vendre  &  débiter  par 
tout  notre  Royaume  pendant  le  temps  de 
vingt  années  confécutives  ,  à  compter  du 
jour  de  la  date  defdites  Préfentes  ;  Fai- 
sons défenfes  à  toutes  fortes  de  perfonnes 
de  quelque  qualité  &  condition  qu'elles 
foient ,  d'en  introduire  d'impreffion  étran- 
gère dans  aucun  lieu  de  notre  obéiflancc  , 
comme  au(Fi  à  tous  Libraires  ,  Imprimeurs 
&  autres  d'imprimer  ,  faire  imprimer  ,  ven- 
dre ,  faire  vendre  ,  débiter ,  ni  contrefaire 
lefdits  Ouvrages  ci-deffus  fpécifiez  ,  en  tout 
ni  en  partie  ,  ni  d'en  faire  aucuns  extraits 
fous  quelque  prétexte  que  ce  foit  >  d'aug- 
mentation ,  correction  ,  changement  de  ti- 
tre ou  autrement,  fans  la  permiffion  ex- 
preffe  ou  par  écrit  dudit  Sieur  Expofant  ^ 
ou  de  ceux  qui  auront  droit  de  lui  ,  à  geift 


de  confifcation  des  Exemplaires  contrefaits? 
&  de  trois  mille  livres  d'amende  contre  cha- 
cun descontrevenans,  dont  un  tiers  àNous  , 
un  tiers  à  l'Hôtel-Dieu  de  Paris  ,  &  l'autre 
tiers  audit  Sieur  Expofant  ,  &  de  tous  dé- 
pens ,  dommages  &  intérêts  :  A  la  charge 
que  ces  Préfentes  feront  enregiftrées  tout  au 
long  fur  le  Regiftre  de  la  Communauté  des 
Libraires  &  Imprimeurs  de  Paris ,  dans  trois 
mois  de  la  date  d'icelles;  que  l'impreffion  de 
ces  Ouvrages  fera  faite  dans  notre  Royau- 
me &  non  ailleurs  ;  &  que  l'impétrant  fe 
conformera  en  tout  aux  Règlement  de  la 
Librairie  ,  &  notamment  à  ceiui  du  10. 
Avril  1725.  Qu'avant  que  de  les  expofer  en 
vente  ,  les  Manufcrits  ou  Imprimez  qui  au- 
ront fervi  de  Copie  à  Timpreffion  defdits 
Ouvrages  ,  feront  remis  dans  le  même  état 
où  l'Approbation  y  aura  été  donnée  >  ès 
mains  de  notre  très-cher  &  féal  Chevalier 
le  Sieur  DaguefTeau  ,  Chancelier  de  France9 
Commandeur  de  nos  Ordres  ,  Se  qu'il  en 
fera  enfuite  remis  deux  Exemplaires  de  cha- 
cun dans  notre  Bibliothèque  publique  ,  un 
dans  celle  de  notre  Château  du  Louvre  ,  & 
un  dans  celle  de  notredit  très-cher  &  féal 
Chevalier  ,  le  Sieur  DaguefTeau  ,  Chance- 
lier de  France  ;  le  tout  à  peine  de  nullité  des 
Préfentes  :  Du  contenu  defquelles  vous 
mandons  &  enjoignons  de  faire  jouir  ledit 
Sieur  Expofant  &  fes  ayans  caufe,  pleine- 
ment &  paifiblement  ,  fans  foufîrir  qu'il 
leur  foit  fait  aucun  trouble  ou  empêche- 
ment. Voulons  que  la  Copie  défaites  Pré- 
fentes  j  qui  fera  imprimée  tout  au  long  au 


commencement  ou  a  la  fin  defdits  Ouvra* 
ges ,  foit  tenue  pouv  dûement  fîgnifiée*,  8t 
qu'aux  copies  collati., renées  par  l'un  de  nos 
amez  &  féaux  ConfeiJlers  &  Secrétaires,  foi 
foit  ajoutée  comme  à  l'original  ;  Comman- 
dons au  premier  notre  Huiffier  ou  Sergent 
de  faire  pour  l'exécution  d'icelles  tous  acles 
requis  &  néceiTaires  ,  fans  demander  autre 
permifiion  ,  &  nonobftant  clameur  de  Haro, 
Charte  Normande  ,  &  Lettres  à  ce  contrai- 
res :  Car  te!  eft  notre  plaifîr.  Donné  à  Parisr 
le  vingt-feptiéme  jour  du  mois  de  Mars  , 
l'an  de  grâce  mil  fept  cent  quarante-quatre , 
&  de  notre  Règne  le  vingt-neuvième.  Ps£ 
le  Roi  en  fon  Gonfeil.  SAINSON, 


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UBRARY